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Pluie au Panthéon

Pluie au Panthéon Posted on July 15, 2021Leave a comment

Il pleuvait devant le Panthéon. J’étais assis les fesses sur une barrière de métal et l’arête en rendait la position inconfortable. À peine abrité, couvert d’une casquette, je levai quand même les yeux malgré les gouttes, vers les bouquets de drapeaux français et la phrase du fronton « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante ». Je regardai sur mon téléphone pour voir combien d’écrivains étaient enterrés là. Il y en avait un paquet. Sur le trajet depuis le métro, je venais de passer devant des cafés aux vitres trempées, renfermant des intérieurs cosys, des lumières chaudes visibles à travers le ruissellement de la pluie. Des étudiantes buvaient un café, un thé, des couples de boomers dînaient, les rues étaient propres, plus encore lavées par le ciel. Les noms étaient tous prestigieux, Henri IV, Sorbonne, rue Racine, square Michel Foucault.

C’était peut-être cet imperméable vert kaki, la casquette noire, mon pas léger et dynamique parce que, malgré la pluie, je me sentais bien dehors. J’avais l’impression, grâce au décor, mythique, d’être un peu mythique aussi. J’avais le sentiment d’être le personnage principal d’un film. Celui de ma vie, bien sûr, mais également de la vie de tous les gens que je croisais. « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante ». Je levais encore le nez sous les gouttes vers cette phrase, et je réfléchissais. J’étais un grand homme, pas uniquement par la taille. Et, si la patrie ne m’était pas encore reconnaissante, l’inverse était bien valable. Ce bâtiment massif, trop gros pour la place sur laquelle il était posé, ces formes nettes, pleines, cette allure de gros jouet, je lui étais reconnaissant. J’étais grand, et j’aimais mon pays à en avoir le cœur qui brûle. Cette connexion possible, entre un pays et un homme, entre ce pays et moi, me faisait frissonner. Étais-je ce grand homme ? Finirais-je au Panthéon ? La réponse était négative. Ma trajectoire n’était pas celle-là. À bien y réfléchir, ce sentiment qui me traversait depuis la sortie du métro, reposait sur un mensonge.

Non, je n’étais pas le héros d’un film de la Nouvelle Vague, je n’étais pas dans les années 50, 60, 70. Je ne vivais pas rive gauche. Ce cadre, si aimable, n’était pas le mien, et j’étais un étranger parfait sur ce côté de la rivière. L’histoire était différente. Ces images de rues parisiennes, ce bâtiment devant mes yeux aux allures de sénateur, les noms prestigieux, tout cela avait comme un goût d’un peu trop tard ; d’un peu trop tard pour coller au modèle. Serais-je encore dans ces rues dans un an ? Elles n’avaient, quoi qu’il en soit, jamais été le décor de ma vie. Je venais de Marly-le-Roi, avais vécu à Lille, au Chesnay, fait quelques embardées à Roskilde et Delhi. Quant à Paris ? J’avais vécu dans le 17e, le 9e, le 18e ; le territoire de Jordan. Je vivais désormais dans le 10e, cette poubelle à ciel ouvert. On était loin des trottoirs Disneyland, d’Henri IV et d’Anatole France. L’histoire était différente et j’observais les rares personnes présentes dans mon champ de vision. Trois Japonais d’une vingtaine d’années se prenaient en photo sous leur parapluie, devant le bâtiment de Soufflot. Un couple d’adolescents passa devant moi. Un bus progressait dans le rideau de pluie. Ils étaient tous les pions de mon histoire différente. J’étais quand même au centre. L’histoire était différente et j’étais en train de l’écrire. Je suis, d’ailleurs, littéralement en train de l’écrire. Il n’y avait pas de modèles à copier, j’étais le modèle à copier. Parce qu’en écrivant, je parlais, et que celui qui raconte est au milieu du monde.

Mon ami Nicolas Sengers arriva enfin. J’étais rejoint par un grand homme. Ce qui arrive souvent aux grands hommes.

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