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Mer calme

Mer calme Posted on May 25, 20211 Comment

La mer est plus agitée que tout à l’heure. D’ailleurs, quasiment plus personne ne se baigne. Un couple de quadragénaires italiens joue sous les rochers à droite, les jambes battant dans l’eau bouillonnante. Manon lit. Sur les serviettes à droite, à gauche, les gens boivent des cocktails, du vin. Au bout de la terrasse, deux jeunes au look d’influenceurs commencent même à sérieusement s’enquiller. Bref, la mer est vide : c’est mon heure.

Je me lève, slalome entre les matelas, manque de marcher sur une paire de lunettes, un portable grand comme ma main. Je descends la petite échelle de piscine et saute dans l’eau qui gonfle, se dégonfle. Trois adolescentes crient dans les vagues. Très vite, je m’éloigne par quelques mouvements de crawl. Le soleil brille, l’air est chaud, et la mer est de cette température idéale, celle qu’on ne sent pas. Oui, je suis en suspension. Je prends ma respiration en mimant Jean-Marc Barr, et je plonge, tête la première, comme les canards. Je me laisse descendre vers le fond par le basculement de mon centre de gravité et l’aspiration de la plongée. Déjà mes pieds sont immergés. À l’envers, je donne un coup de jambes et fais une brasse. Le fond se rapproche. Le relief clignote selon la couleur que lui donne le soleil combattu par la masse liquide. Quelques brasses de plus, je m’approche du fond et je reste ainsi, le visage, les yeux, à quelques centimètres à peine de la croûte terrestre. J’expulse de ma cage thoracique l’air que j’avais emmagasiné. Alors, la surface cesse de m’aimanter. Je regarde à nouveau le fond de l’eau troublé. J’y applique ma main. C’est doublement mouillé, comme une peau de serpent aquatique. Je sais que j’ai assez d’air pour rester encore. Je pose les pieds au sol et ce contact sur la rondeur soyeuse et dure des galets est comme un massage sacré. Je regarde alors la surface chiffonnée de la mer. Elle semble être si haut, si loin. Il n’y a qu’en l’observant depuis le fond, en levant la tête à m’en faire mal à la nuque, que je comprends, que je savoure ma position, l’endroit où je suis silencieux, caché du monde, des hommes, de la mort. J’ai alors l’impression d’être en retrait du monde comme depuis un ventre, avant, ou après la vie.

Je pousse sur le sol d’un mouvement sec et puissant des jambes. Je remonte, parce que je sais qu’il faudra bien le faire. Je joue avec l’eau et le manque d’air. Je n’en ai presque plus mais je tarde. La surface était donc vraiment loin ! J’y parviens, la bouche grande ouverte ; je respire. Je jette un œil rapide à la terrasse. J’aperçois le livre et la jambe repliée de Manon sous le parasol rayé. Pas d’inquiétude. Je regarde alors les Faraglioni et leur physique d’immeuble planté dans la mer me donne envie de m’en approcher, pour ressentir leur masse, ma petitesse. La zone de baignade est délimitée par deux bouées reliées entre elles et aux rochers par des cordes où parfois s’effilochent des algues.  Je nage jusqu’à la bouée la plus proche des stacks. La tête dans l’eau, je vois le fond s’enfuir, s’effondrer. La distance entre la terre et moi s’agrandit. Les vagues chahutent un peu plus fort, j’ai l’impression d’avoir un corps d’enfant. Au fond, le soleil perce moins bien. Des ombres glissent sur les contours de la roche, se faufilent, rejoignent la grande obscurité qui m’encercle à quelques dizaines de mètres. Je parviens à la bouée, je la touche des mains. Cette sphère et cette rougeur semblent avoir été pensées pour le bleu royal et les vagues qui sautillent. Derrière elle, les Faraglioni nous contemplent. Je regarde à nouveau la côte et tous les vacanciers ont l’air de figurines. Je n’arrive plus à distinguer le parasol sous lequel se trouve Manon. Je n’ose plus m’aventurer vers le fond. Trop loin, trop mystérieux. Alors, je me mets sur le dos et je fais la planche. Certaines vagues plus vigoureuses m’immergent légèrement. Je suis obligé de me frotter les yeux pour les rouvrir. Je me tourne à nouveau vers les deux éperons légendaires. Avec la mer, la bouée, ils forment un tableau, une photographie mythique ; que je ne pourrai pas prendre. Et je suis dans ce cadre, au premier rang du monde.

Tout d’un coup, je frissonne. Y suis-je vraiment ? Est-ce si émouvant que ça ? Très vite, je passe en revue les divers éléments de ma vie et la réponse arrive : si ces dernières années ont pu être difficiles en raison des choix que j’ai faits, force est de constater, et j’en tremble subitement, comme si, tout d’un coup, la mer Tyrrhénienne était froide, que tout va bien. La stabilité financière est bien réelle, les livres écrits et en cours sont bien réels, l’absence de maladie est bien réelle, Manon est bien réelle, à cent mètres à peine. Et cette mer qui ne me sent même pas tellement je suis léger, cette bouée au rouge dont la partie immergée fatigue, les Faraglioni, ce soleil qui excite, pique et blanchit le décor par éclats sont bien réels.

Alors, je m’allonge à nouveau sur la peau de la mer, et, comme mêlé en elle grâce à cette fine pellicule d’eau par laquelle elle m’incorpore, je me dis qu’avec de vrais rêves et une certaine « mentale », on parvient finalement à rendre la vie simple. Et tout d’un coup la mer est calme.

Photographie : Capri holidays, Slim Aarons, 2020

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