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La jetée

La jetée Posted on April 28, 20213 Comments

C’était un samedi après-midi et une fois de plus, je me retrouvais en Bretagne. Il faisait beau, je n’avais pas à travailler. J’ai pris la voiture après avoir déterminé une destination sur Google Maps. J’irai au port de Saint-Géran. En roulant, je regrettais déjà de ne pas pouvoir m’arrêter à la vallée du Moulin de la Mer, à Saint-Germain de la Mer. Au rond-point à la sortie de Saint-Cast, j’ai alors pris tout droit au lieu d’aller à gauche, vers Matignon. J’avais mis Waze, quelle qu’était la direction que je prenais, le logiciel allait recalculer systématiquement mon trajet pour me mener à destination. J’ai longé un lotissement très neuf sur la droite et un terrain bordé d’arbres sur la gauche. Au-delà du groupement de maisons, je me suis retrouvé une fois de plus plongé dans la campagne. A chaque croisement, j’hésitais à tourner à gauche, ce qui, a priori, me ferait retrouver le trajet classique, ou à tourner à droite, sans être vraiment sûr de l’endroit où ça me mènerait. J’ai pris plusieurs fois à droite. Alors forcément, je me suis retrouvé à Saint-Cast au bout d’un quart d’heure ; pas loin du cimetière. Mais entre temps, j’avais roulé dans un ou deux hameaux par lesquels je n’étais – miracle – jamais passé. Les habitants avaient plus l’air d’être des locaux que des parisiens. Ils vivaient clairement cachés, clairement heureux. Au rond-point à la sortie de Saint-Cast, j’ai à nouveau continué tout droit, longé le lotissement, mais au premier croisement, j’ai tourné à gauche. J’y étais, la route se perdait dans les champs, dans les bois. Le terrain a commencé à se creuser, la voiture à descendre. Où étais-je ? J’avais tout d’un coup l’impression d’être à Brocéliande. Je roulais désormais à l’ombre des arbres, en pleine forêt. Puis, devant moi, j’ai aperçu quelques voitures garées devant un écriteau en bois sur lequel était accroché un plan des lieux. J’ai hésite à m’arrêter, mais je ne l’ai pas fait. J’avais une autre destination. Et puis j’avais trouvé la vallée du Moulin de la Mer ;  l’un de ces endroits mythiques de Saint-Cast que pourtant aucun membre de notre génération n’a jamais eu la curiosité d’aller voir. À la sortie de la forêt, quelques maisons au milieu de grands jardins, de terrains, m’ont donné envie de venir vivre ici. J’ai fini par retrouver ce virage en épingle qui mène d’un côté vers Matignon, de l’autre, récupère la route vers la baie de la Fresnaye. Je retrouvai les voitures, les voitures qui vont vite, cette allure qu’ont les véhicules locaux, cette fierté un peu bêtasse de leur conducteurs ou conductrices qui ont vu ma plaque (corse en l’occurrence ; aucun rapport) et trouvent que je vais trop vite si je vais plus vite qu’eux, ou pas assez si je vais moins vite qu’eux. J’ai longé à nouveau la baie et je me suis demandé une nouvelle fois quels étaient les heureux élus qui avaient emménagé dans cet ancien hôtel les pieds dans l’eau. Mais la traction de la voiture de devant et la pression de celle de derrière m’empêchaient de trop m’éterniser.

Port-à-la-Duc approchait. Je le voyais déjà après le virage en bas de la colline. Après avoir accéléré, je suis passé devant ce très beau bâtiment blanc sur les murs duquel on peut encore lire les mots « bar » et « fruits de mer ». La baie s’allongeait derrière lui. L’endroit est abandonné et ça me rend malheureux. J’ai toujours ce pincement au cœur quand je vois un ancien bistrot, un vieux restaurant, un bar, un café, un commerce défraîchi, fermé depuis longtemps. Cet abandon signifie la mort d’une époque meilleure que la nôtre. J’imagine toujours l’endroit du temps de son âge d’or. J’imagine les clients, les histoires de famille, les amours naissantes, finissantes, les embrouilles, les mobylettes volées, les larmes gouttant sur le comptoir, et le sang peut-être aussi, le tout entouré d’une sorte de chaleur, de halo doré que je ne peux m’empêcher d’appliquer sur tout ce qui évoque pour moi les années 70. C’est sûrement pour cette raison que j’ai longtemps aimé traîner seul dans les bars, uniquement accompagné de mon pote Farrando ou de mon pote Sengers ; parce que j’allais chercher quelque chose : la rencontre au bout du comptoir. Inconsciemment, après avoir commandé mon verre, quel qu’il fut, j’attendais le pilier de bar, le poivrot, le gars du coin, le local, le solitaire. Parler avec lui, c’était toujours, en quelque sorte, récupérer par la manche un peu de cette époque bénie, de ce monde englouti que représente à mes yeux les Trente Glorieuses, et même au-delà. En effet, maintenant que j’y pense, même les années 90 représentent un El Dorado ; sauf que celui-ci, je l’ai vécu à ma façon. J’y ai réfléchi récemment : même les années 2000 sont encore, dans mon esprit, recouvertes d’une pellicule de cuivre. Elles font, au fond, partie des années 90.

Encore une fois, je n’ai pas eu le temps de m’appesantir ; le flot des voitures, comme du sang dans une veine, une vague, me poussait vers ma destination. Après avoir enjambé le Frémur, j’avais pour projet – et Waze était de mon avis – de quitter la D786 pour cette petite route qui longe la côte, quasiment jusqu’au Fort la Latte. Manque de bol, elle était barrée. Une Mercedes coupée me collait au train, j’étais désappointé et oppressé. J’étais presque sorti cette après-midi pour longer cette route, entre la mer de vase et la forêt s’écroulant sur moi. Il y avait, dans cette ombre exposée aux senteurs marines, dans ce silence, dans ce secret, quelque chose d’infiniment breton que je voulais retrouver, humer, toucher. La période était sombre, solennelle, pleine de deuil, j’étais attiré par la terre. Je continuai finalement mon chemin, voyant déjà sur l’application quel itinéraire elle me ferait finalement prendre. La Mercedes me collait toujours, par chance j’entrais sur cette portion de 200 mètres où les dépassements sont possibles. Elle m’a doublé, j’ai pu reprendre ma route à 50 kilomètres heure. Je n’avais désormais peur que d’une chose : que le port, par ce chemin-là, soit trop accessible, trop visible, trop fréquenté. Mais très vite, je me suis retrouvé à rouler dans les champs, traverser de tout petits hameaux. Je freinais, laissais de temps en temps passer une Bretonne pressée dans sa citadine, en me déportant légèrement, puis je reprenais ma route, à cette fois-ci à 30, en regardant chaque maison, chaque jardin, chaque habitant aperçu par inadvertance. Qui étaient ces gagnants au loto qui vivaient dans ces maisons entre Port-à-la-Duc et le Cap Fréhel, toute l’année ? Je me sentais bien à rouler sur ces routes, caressant le contour de champs gonflés sous le soleil.

Et puis j’ai fini par atteindre le port, en descendant une route si étroite que deux véhicules n’auraient pu s’y croiser. Je me suis garé. Je boitais un peu à cause du footing. J’ai hésité à longer le GR34 jusqu’à la plage de Château Serein, endroit qu’à ma connaissance, je n’ai encore jamais vu. J’espère me tromper, je suis finalement sûr que mes grands-parents m’y ont déjà conduit. Mais ne voulant marcher pour rebrousser chemin, j’ai finalement décidé de longer l’anse par l’est. Une famille se tenait au bout d’une sorte de cale qui traverse la plage d’un trait tiré avec assurance. Contre un remblai de pierres, deux dames étaient assises et causaient. J’entendais parfois une voix de la famille, plus haute que les autres, ou un cri ; pour un crabe sorti d’un galet ? Une anémone dans un trou ? J’ai descendu le chemin de sable aussi étroit que ceux qui parcourent la Pointe de la Garde, puis les hautes marches de pierre sans trop faire de bruit ; je ne voulais pas apeurer les deux dames. La famille s’était malheureusement déplacée vers l’est elle aussi. Au bout du remblai, elle continuait de picorer le sable de ses mains. Je me suis dirigé franchement vers une digue en sautillant de gros cailloux en débuts de rochers. J’étais enfin seul. Une fois sur le béton, je me suis pris une bourrasque de vent. On se prenait ici le vent venu tout droit du Fort la Latte, ayant roulé à la verticale sur le relief de la côte. La baie s’ouvrait devant moi. Je regardai, de l’autre côté, Saint-Cast. Je cherchai la maison de mon ami Beker, sans la trouver. J’ai également cherché le renfoncement dans la roche annonçant le Moulin de la Mer ; en vain. Entre Saint-Cast et moi, la mer était libre, véritable hippodrome sans borne où détalaient les vagues en rangées guerrières. De l’autre côté, les parcs à moules étendaient leurs parallélépipèdes. Un engin était d’ailleurs en train de s’affairer. J’ai essayé d’apercevoir le Fort, mais c’était bien sûr peine perdue. Alors, je me suis mis en tête d’aller au bout de la jetée. J’avais eu à l’esprit, depuis le départ de la maison, peut-être même depuis le départ de Paris, l’idée de la mort, plus ou moins ouvertement, qui ne me lâche plus depuis bientôt un an. Mais tout d’un coup, ce sentiment s’est estompé. Je regardais devant moi pour déterminer si la taille des rochers allait m’empêcher d’aller au bout ou non. C’était mon unique but. Ça enlevait tout le reste. J’ai hésité, parce que je n’étais pas sûr d’y parvenir sans me ridiculiser, voire sans chuter (je boitais toujours). Et puis, je me suis imaginé rebroussant chemin, rentrant à la voiture. Non. C’était impossible. Quelque chose m’attirait au bout de cette jetée, au pied de ce poteau, ce mat, dont je n’ai toujours pas compris l’utilité.

Alors, je me suis demandé pourquoi il m’était impossible de repartir sans être allé là-bas. J’ai repensé à ce week-end à Skagen avec Nicolas Sengers. Dès le lendemain de notre arrivée, au lever – vers midi – nous nous étions mis en marche vers Grenen. On avait progressé dans la lande, puis dans les dunes. On voulait, comme tout le monde, aller au bout du bout, à l’endroit le plus septentrional du Danemark continental, là où la mer du Nord rencontre la mer Baltique dans un tissage grossier, une empoignade éternelle. Qu’allions-nous tous chercher là-bas ? Pourquoi aurait-il été, une fois de plus, impossible de repartir sans avoir mis ses pieds dans l’eau gelée mélangée de l’Atlantique et du Skagerrak ? Et pourquoi les hommes s’étaient-ils disséminés jusqu’à la Terre de Feu ? Et pourquoi étais-je fasciné en entendant parler de base lunaire servant à construire une première ville sur Mars ? Je pourrais répondre que nous voulons aller voir ce qu’il y a au bout pour être sûr qu’il n’y a plus rien, avant d’aller chercher ailleurs. Mais je savais à peu près ce que j’allais trouver au bout de la jetée. J’y suis allé. J’ai joué les yamakasi sur les gros blocs de pierre jusqu’au mat rouillé. Là-bas, les vagues se ruaient contre l’édifice, leur eau s’infiltrait dans les moindres cassures anguleuses de la roche. Je n’entendais rien d’autre que leur fracas et le sifflement du vent. Le soleil me chauffait la peau, il n’y avait plus aucune voix. Était-ce simplement parce qu’être là était agréable, que j’avais voulu venir ? Ou bien, est-ce que c’était parce que j’étais attiré par le large, comme toujours, par ce silence au fond de l’horizon, perdu dans la nuit, en funambule entre les kilomètres de fond noir et l’immensité de l’espace ? J’ai souvent rêvé, quand j’étais étudiant, que je partais sur un petit bateau, la nuit, jusqu’au large. L’idée n’a jamais été d’aller jusqu’à Jersey ; c’était simplement d’aller assez loin pour ne plus voir la côte. Peut-être est-ce impossible par temps clair ; on voit forcément le continent d’un côté ou Jersey et Guernesey de l’autre. Mais par temps de brume, ç’aurait été possible. Je voulais ressentir ce dont parle Jean-François Deniau dans L’Atlantique est mon désert ou dans La Mer est ronde. Je voulais être là au moment de ce déclic, de cette glissade mentale, lorsque tout à coup, la côte a disparu. Qu’est-ce qui pourrait encore nous prouver qu’on est sur Terre, que la Terre existe, que les humains existent ?

Je suis reparti vers la plage, j’avais pu cocher le bout de la jetée de Saint-Géran, tel un cartographe qui longe la côte brésilienne au 17e siècle. En revenant, en descendant de la digue, je pensais aux alpinistes, à Jean Reno à la fin du Grand Bleu. Eux aussi allaient chercher une limite, puis la repoussait, encore et encore. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’il y avait dans cet exercice comme une nécessité de s’occuper. Avoir un tel but permettait d’oublier qu’on allait mourir. En remontant les grandes marches, je suis tombé sur un adolescent assis au bord du sentier qui écoutait de la musique. J’ai continué mon chemin, l’air rêveur. J’ai repris la voiture et, au croisement, au lieu de retourner vers Matignon, j’ai pris à droite. Je voulais parcourir la lande du Cap Fréhel, repasser devant la Ribote où nous avions déjeuné l’été dernier, avec Manon. Au bord des routes, j’apercevais des ânes et des bœufs sous des kilos de poils séchés, des maisons cachées derrière les arbres. Juste avant la Ribote, j’ai dû me garer sur le bas côté. La vue sur le phare de Fréhel, qui pointait vers le ciel depuis la lande brune, rousse, m’avait heurté alors que j’étais au volant. Et puis je suis passé dans Plévenon, devant l’hôtel Le Trécelin. Et je suis reparti. Je n’avais pas de regret, j’étais allé au bout de la jetée. Mais quelque chose continuait, évidemment, de me travailler. Dans le virage qui redescend vers Port-à-la-Duc, j’ai bifurqué au dernier moment vers la petite route qui monte derrière le monument aux morts. Combien de fois j’avais voulu mettre ce léger coup de volant à cet endroit précis ? J’y étais. La voiture montait, je débouchai dans des champs. Alors, ma volonté de jouer avec le GPS m’a repris. Je prenais plaisir à prendre la direction opposée à celle qu’indiquait Waze. Je regardais une fois de plus toutes les maisons. J’aurais voulu rouler comme ça jusqu’à la nuit sans savoir où j’allais. Je l’ai compris en roulant, j’avais besoin de voyage, besoin d’aventure. Évidemment, la crise sanitaire nous immobilisait tous depuis un an. Mais il n’y avait pas que ça. Depuis Skagen, Grenen, l’Inde, les Philippines, depuis Mariposa, Sonoma, Narvik, où étais-je allé ? Où était passée ma soif, ma ferveur de tout voir de la planète ? Il y a encore tellement d’endroits que je souhaite voir, dans lesquels j’ai besoin d’aller me perdre, oublier, d’arrêter le temps.

Comme je tournais systématiquement à droite, j’ai fini par retrouver la D786. Cette fois-ci, j’ai continué vers Port-à-la-Duc. Désormais, je n’avais plus qu’à rentrer à la maison. Mentalement, j’avais décroché. J’ai pensé trop tard à passer chez le fleuriste. Une fois devant la tombe de mon grand-père, je m’en suis voulu pour ça. Je suis resté accroupi dans le vent, j’ai retrouvé le petit coquillage blanc que j’attrape à chaque fois. Je l’ai caressé, puis je l’ai enfoui à nouveau sous le sable. En repartant, je m’en voulais encore pour les fleurs, et j’en voulais plus généralement à la vie de me mener à suivre ce rituel impératif et à la signification proprement insupportable. Comment les gens échappaient-ils à l’idée de la mort ? Les alpinistes, les plongeurs, les sportifs y parvenaient. Et puis les jardiniers, les apiculteurs, les agriculteurs, les mytiliculteurs de l’embouchure du Frémur. Alors, j’ai compris que c’était pour ça que j’avais pris la voiture. Pendant cette après-midi, plusieurs fois, j’étais parvenu à me recentrer, à oublier tout ça. Pour oublier la mort, il y avait aussi comme solution d’aller au bout de la jetée, de rouler dans la campagne bretonne.

3 comments

  1. Oui voir le monde, la vie qui continue, toujours …
    Et peut-être aussi faire de nouveaux projets, se remettre à étudier, avoir foi dans la vie au point que ça te gonfle le cœur !!!
    Besoin d’écouter son cœur, son âme, son corps, qui ne demandent qu’à vivre !
    Et ne plus tenter de résoudre le problème de la vie et la mort avec sa tête…
    En espérant que ça te parle, avec amour !
    Dominique

    1. En effet Dominique,
      Il est très juste de dire qu’il faut plutôt vivre avec son coeur qu’avec sa tête !

  2. 6h30. Le petit matin à Sucy où je passe le week-end avec Olivier. Le jour s’est levé, le ciel est clair, des oiseaux s’éveillent et”chantonnent” dans le matin.
    Olivier est au lit et moi je lis un livre qui se nomme “Espoir”.
    Mon cœur est léger et heureux.
    Depuis un an, j’ai lutté pour me libérer des jougs qui pesaient sur moi, j’ai risqué ma vie pour devenir libre. Et si ma liberté n’est pas totale encore aujourd’hui, j’ai cependant réussi. J’ai dépassé mes limites et j’ai “agrandi ma tente” à l’intérieur de mon cœur, de mon corps.
    Et mon cœur est si léger ce matin …

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