Enez Eusa Posted on November 29, 2021Leave a comment

Je suis allé à Ouessant avec Nicolas pour le week-end du 11 novembre pour toucher un peu du doigt la légende, me rendre toujours plus à l’ouest et voir ce que je pourrais y ressentir. Pourtant, qu’y ai-je compris ? Rien. Il n’est pas question d’y recueillir une vérité universelle. Au fond, j’ai même été plusieurs fois agacé. Parce qu’être à Ouessant ne devrait pas être un miracle. Être à Ouessant devrait être normal, et je ne devrais pas être obligé de chérir ces moments, de me forcer à les vivre pleinement jusqu’à en grimacer. Me tenir debout devant l’anneau de Porz Goret ne devrait pas être un trésor inaccessible.

Maintenant que c’est fait, je peux le dire : Ouessant n’a rien d’exceptionnel. C’est simplement qu’on se rend compte, pendant, après, qu’autre chose est possible. On passe du virtuel au réel. « Jusqu’ici, rien n’était vrai », pense-t-on, un peu crédule. Les paysages que je voyais sur Instagram, les plans impeccables des séries policières scandinaves, rien n’était vrai. J’y étais pourtant trop habitué, alors, voyant soudain de mes yeux quelque chose de cette envergure, je ressentais évidemment quelque chose, mais quelque chose d’insuffisamment fort. Ces rangées de flotte envoyés comme une armée sur un adversaire, se fracassant sur des barrières de rochers et des éboulements de galets, cette rage, cette haine dont parlait Deniau, avaient, à une époque, mis dans le crâne des hommes l’idée de Dieu. Et j’avais pourtant été là, au point le plus à l’ouest de la France métropolitaine, contemplant les mouvements d’eau de Pern, ne saisissant qu’à moitié le danger et la grandeur qu’ils représentaient. Alors, j’en ai voulu à Instagram, à Netflix, et aux écrans en général. Et j’étais bien conscient du fait que cette opinion était convenue. Pourtant, elle prenait son sens. Je suis le premier à liker des posts Instagram de paysage ou à regarder des séries sur Netflix. Mais à force, l’œil est trahi, et avec lui, tout le corps. Je me suis trop habitué à la beauté factice, et trop déshabitué à toucher, goûter, sentir, entendre. J’ai enfin compris pourquoi la scène finale de Bandini m’avait marqué : parce que le gamin y goûtait de la terre. Il la mâchouillait, et l’avalait, et sentait alors le goût de la terre. Elle était probablement infecte, mais il la sentait. En somme, il fallait tout recommencer. Il fallait revenir aux premières découvertes, aux genoux écorchés et au goût du sang, à l’odeur de la poussière au coin du petit rebord de pierre dans le cour de récréation, à la froideur de la terre qui entoure les arbres, à la chaleur du goudron d’une impasse.

Quand on est sur l’île d’Ouessant, que faut-il faire pour retenir le présent ? Rien. Il n’y a rien à faire. On peut bien prendre une photo, la plus belle possible. On peut même la poster sur Instagram. Elle ne récoltera que quelques likes. Les gens voient de telles photos passer tous les jours. Pour eux, elles ne sont pas réelles. Tandis qu’on est bien dans le paysage, les cheveux mouillés ou gras, ou les deux, les doigts violets, l’intérieur des chaussures un peu humide, un goût d’eau de mer semblable à du sang dans le fond de la gorge. Il est aussi possible d’écrire, ou de peindre. Mais mettre des mots, des touches de pinceaux sur un tel cadre, dans un tel moment, ne contribue qu’à les salir. Il n’y a rien à faire qu’à se taire, regarder, se reposer, s’éteindre.

C’est sûrement pour cela que Yann Tiersen avait été agacé d’entendre Jean-Pierre Jeunet lui demander, pour Amélie, une « musique orange ». Pour lui, la musique n’était ni une couleur, ni un langage ; c’était encore autre chose. C’est probablement le cas des morceaux de Yann Tiersen, qui parviennent justement à traduire les paysages d’Ouessant sans les dire. Le dernier album, autant que les précédents, en est un bon exemple. Chaque morceau est une histoire qui se dessine par ses notes, et la position de chaque note contre une autre, d’une autre encore face à un ensemble de trois autres, est le début d’un récit ou d’une image. Les ombres et les rayons qui apparaissent dans la forme et le placement de chaque note racontent bien une histoire. Il serait évidemment bête d’écouter un morceau de Yann Tiersen et d’essayer de l’écrire. Pourtant, j’imagine son île – et désormais je la vois, et chacun de ces morceaux, maintenant qu’en plus, nous sommes allés sur les 40 hectares du lieu de son dernier album, s’inscrit à merveille dans le souvenir que j’en ai. Bien sûr que tel morceau est un retour chez soi après avoir pris le thé chez un voisin, quand on est tout d’un coup surpris par l’averse. Évidemment, un autre est plus nocturne : on sent que quelque chose s’est passé chez quelqu’un de très proche, qu’une tension est apparue et que les protagonistes, plutôt que de repartir chacun de leur côté, ont décidé de mettre les pieds dans le plat. Alors, ils se disent tout ce qu’ils pensent l’un de l’autre. Et puis, après la dispute, après avoir un peu hurlé (qui pourrait les entendre ?), un peu pleuré (qui pourrait les voir ?), ils se sont réconciliés.

En continuant de réfléchir, je me suis dit que vivre sur cette île devait remplir au moins la moitié du cerveau. L’île, le personnage principal reléguant le reste, ses habitants, au second plan. Être bistrotier, institutrice, pêcheur, électricien ou musicien, chaque métier, chaque vie ne pouvait que se faire une place dans cet espace physique et mental rempli en majorité par l’île. Les Ouessantins vivaient leur vie à l’abri de la limite, et cet enfermement permettait peut-être de ne pas faire entrer les touristes, mais surtout de ne pas faire sortir le plus précieux : l’amour, la famille, l’amitié, l’entraide, la chaleur humaine, la dureté du climat, la beauté du climat, la routine, les mille couleurs du ciel, l’ennui, la contrainte. En ressentant cette angoisse sur le bateau, devant mon assiette, en attendant l’arrivée du Fromveur II, j’avais indirectement eu peur de la mort, je m’étais senti claustrophobe. Mais au fond, j’avais peut-être eu peur de la vie. Car j’étais sur une île de vie et l’enfermement, l’enceinte de rochers et de vagues retenaient la vie, rattrapaient par le bras les bébés glissant dans le grand bain du monde. Et cette anxiété, cette compression, étaient peut-être le signe que jamais je ne m’étais trouvé si proche du but, si proche de la paroi invisible me séparant de la vie éternelle, la vie qu’on ne traverse pas mais qui nous traverse. Parce que là-bas, le temps finit par disparaître. On perd ce sentiment diffus qui ne nous quitte pas à la ville. En effet, les villes sont ainsi : on vit notre vie et l’on peine à trouver le temps de faire quoi que ce soit. La ville va trop vite, les images vont trop vite. On a constamment l’impression qu’on n’a pas assez rempli notre existence au regard du temps déjà écoulé. On nage, on va au restaurant, on travaille, on travaille encore, on boit, on court le long du canal Saint-Martin et contre le temps. Lors de l’Arrivée sur l’île, le grand zapping ralentit et s’enraye. On n’est plus un corps qui tourne autour du monde à une trop vive allure. On devient le centre d’un monde qui tourne autour de nous au ralenti.

S’il est difficile d’appréhender Ouessant quand on s’y rend pour 24 heures, les choses changent une fois qu’on est parti. Le lendemain de notre voyage, comme prévu, j’ai tout compris dans son ampleur, dans sa brutalité. Ouessant est un poison. Parce que bien qu’on aime ce que l’on fait à la ville, on finit toujours par le détester un peu quand on revient de l’île. Cette planète de perfection, intransigeante, se tient là quelque part, à quelques heures de train et de bateau, et se trouve pourtant si difficile à atteindre, à accrocher. Ouessant est là et vous rappelle que le pourcentage de votre vie actuelle correspondant à l’existence dont vous aviez rêvé est trop faible. En cela, être allé à Ouessant était un miracle, un privilège, un pèlerinage.

La route en lacets se déployait sous la conduite de Nicolas. Parfois, elle venait effleurer l’eau. Il tombait du ciel cette sorte de bruine à laquelle les Bretons ne font pas attention et que les autres appellent déjà la pluie. Devant les navires de la marine nationale échoués dans l’Aulne, les notes de Kerber résonnaient encore en moi et se confondaient au paysage. Je comprenais déjà qu’au même titre que Capri et Procida, Ouessant était devenue, en moins de 24 heures, une île, une terre mythique dans mon imaginaire. J’avais pleuré dans l’avion apercevant les Faraglioni en me rendant à Lamezia Terme. Sur le Fromveur II, la veille, au retour, la nuit éclairée par les phares et la côte donnait au chenal du Four des allures d’autoroute nocturne. Les larmes m’étaient venues en tentant d’apercevoir dans l’obscurité électrique et flottante les lumières de Sein. Parce que ces terres étaient mythiques. Ouessant rentrait dans le club et n’en sortirait plus. Peut-être qu’un jour, à force de voir ce club s’agrandir, se rapprocher de moi par la fréquence de nos rencontres, je basculerais définitivement dedans. Je rejoindrais alors ceux qui font partie de quelque part, qui relèvent d’un lieu au point de finir par s’y mêler, jusqu’à s’y mêler biologiquement quand la fin est arrivée. M’habituer à nouveau à de vrais paysages et non plus des décors, rencontrer des humains et faire leur connaissance, pour ne plus jamais les quitter, ne pas les voir vieillir. S’établir, descendre du train, se reposer les yeux. Sortir de chez soi et se retrouver dans une rue qui m’appartient. Pas une rue dans laquelle 99 % des personnes que je croise me sont inconnues. Me sentir proche du sol, des murs, m’accroupir pour domestiquer mon rapport à la terre, qu’elle soit du sable, de la terre, du béton. M’accroupir pour me retrouver à l’échelle humaine.

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