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Victoires

Victoires Posted on August 3, 2018Leave a comment

C’était lundi, il y a deux semaines. Je me suis réveillé à 6h30. Mon train pour Paris était à 7h. J’avais là-bas un état des lieux de sortie avec huissier à 16h. Je pouvais encore l’avoir si je partais sur le champ. Une immense gueule de bois m’en a empêché. La veille, j’avais fêté la victoire des Bleus. Je n’avais pas freiné, persuadé d’avoir cette fois une bonne vraie raison de m’en mettre une. Ce train aux aurores ne me faisait pas peur. J’aurais juste à me lever et à dormir pendant le voyage. Bien sûr, tout a foiré. À cause de cette gueule de bois, je me suis recouché, sans mettre de nouveau réveil, disant adieu à mon billet, pariant que je me réveillerai assez tôt pour être chez moi à 16h.

Il était 11h quand j’ai émergé à nouveau. Le mal de tête était passé, mais j’étais encore complètement sonné, incapable de reprendre pied. J’ai appelé ma meuf, pris sur ses conseils un nouveau billet, moyennant 160 €. J’étais meurtri de foutre par la fenêtre autant d’argent ; ce n’était que le début. J’ai rassemblé mes affaires à la hâte, appelé l’agence immobilière pour m’assurer qu’ils me prêteraient bien les clefs de mon ancien chez-moi. J’ai conduit jusqu’à Lamballe en me demandant comment je faisais, pris le TER jusqu’à Rennes, puis le TGV dans un carré avec un couple et leur nourrisson. Je pensais que mettre sur la table 160 € exonérait de ce genre de désagrément, mais non. J’ai essayé de gérer ma gueule de bois entre les pots de purée de carottes, les biberons, les hochets, les pleurs, la conversation trop forte du papa alpha au téléphone, en train d’engueuler probablement son N-1. Et puis avec ma meuf on est allés récupérer les clefs (miraculeusement, l’agence avait dit oui), on a fait l’état des lieux avec l’huissier, je me tenais à distance parce que je puais l’alcool. Tout s’est bien passé, jusqu’à ce qu’elle m’annonce que je lui devais 440 €. J’étais au fond du gouffre. Mais il ne fallait pas lâcher. On est allés rendre les clefs, mais l’agence a appelé le cabinet de gestion, ils ne voulaient pas les garder. J’ai pu raccrocher au bout de vingt minutes, leur expliquant que j’enverrai ces maudites clefs par LR/AR.

On est enfin rentrés chez nous. Je puais encore l’alcool, je venais de perdre 600 €, j’étais crevé, mais tout était fini. Alors, j’ai repensé à mon réveil catastrophique dix heures auparavant, et j’ai eu de la peine pour moi. J’ai eu de la peine de me repenser si coincé, sans aucune issue, obligé de me courber pour aller chercher la solution la moins contraignante et qui faisait mal quand même. Cette journée avait été une falaise et j’avais eu pour la gravir comme unique compagnon de cordée ma meuf, et personne d’autre. Enfin, tout était fini. On rentrait vers Batignolles, et j’essayais vainement de faire le bilan de cette journée infernale, d’en tirer des leçons. Il n’y en avait aucune. J’avais trop bu, ce qui m’avait coûté 160 €. J’avais déjà perdu bien plus à cause de l’alcool, et n’en avais apparemment rien retenu non plus. Une fois de plus l’alcool m’avait percuté. Je savais au fond de moi que ces tristes prestations étaient de plus en plus rares, ce qui me rassurait. Je m’en tenais à ça. Et je m’étais fait arnaquer par une agence immobilière, ce qui m’avait coûté au moins 440 €. Mais je savais qu’il n’y avait rien à faire contre ça.

Je n’ai posté aucune photo de cette journée. Pas de joli cliché du paysage mayennais, pas de photo sordide de mon appartement vide. Je veux oublier. Ce que je veux garder en tête, c’est ma victoire sur cette journée. Parce que quelques jours plus tard, j’étais avec ma meuf les pieds dans l’eau de la piscine dans la campagne des Pouilles où l’on allait rester neuf jours. C’est pour ça que cette photo de piscine n’est pas une photo comme les autres. Bien sûr, c’est une photo comme les autres, parce qu’on ne poste tous que des photos de piscine, de spritz, de plats superbes et de plages paradisiaques. Je sais pas pour vous mais en ce qui me concerne cette photo cool cache toute la merde que j’ai dû éponger quelques jours auparavant. Ça se trouve les gens ne postent que des piscines des spritz des plats de restau et des plages, parce que c’est la vie qu’ils ont. Ce n’est pas du tout mon cas, comme en témoigne ce texte. Bien sûr qu’on ne poste sur Instagram que des photos de victoires. En ce qui me concerne, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de défaites. Il y a beaucoup de défaites ; sûrement moins cuisantes que celle de mon lundi noir, mais quand même. Et puis il y a tous les autres jours, dans la normalité à mi-chemin entre l’échec et la gloire. En tout cas dans mon cas, chaque jolie photo, c’est-à-dire chaque photo de victoire, est le résultat d’un combat, la preuve que même si rien n’est gagné d’avance, en s’accrochant, en étant régulier, en ne perdant pas ses objectifs de vue, on gagne. Cette photo de piscine m’a coûté 600 € et une journée de souffrances physique et morale. Mais j’ai réussi à la faire, et j’en ferai de plus en plus.

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