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Tu fais quoi dans la vie ?

Tu fais quoi dans la vie ? Posted on November 15, 20182 Comments

Je suis victime du syndrome de l’herbe plus verte ailleurs. Quand j’étais plein aux as, en CDI dans la télé, je racontais ma vie mon œuvre en arrivant en soirée. C’est la première question que les mecs te posent quand ils te rencontrent. Ils sont souvent terrorisés. Au bout de vingt secondes, « Et tu fais quoi dans la vie ? » (TFQDLV). Souvent à ce moment-là je laissais s’immiscer un court blanc pour foutre la pression sur mon interlocuteur. Je pouvais me le permettre, puisque je répondais que j’inventais des émissions de télé. Alors bien sûr, il y avait toujours le connard faussement intello qui grimaçait légèrement en entendant « Money Drop » ou « Secret Story ». Mais je me badigeonnais de son embarras parce que je savais que si à un moment de la conversation venait la question de mon CV, de mes études, il ne se sentirait plus intello très longtemps. Mais la plupart du temps les gens l’avaient un peu mauvaise d’entendre que je passais mes journées à regarder la télé et à réfléchir à des concepts ludiques, le tout pour un salaire qui me permettait de vivre dans un duplex dans le 9e arrondissement. Moi j’étais trop content. Les mecs avaient raison d’être terrorisés.

Cette question, TFQDLV, Olivier Bourdeaut raconte que pendant les deux ans où il a écrit ses deux premiers romans quand il était hébergé chez son frère, il était toujours un peu gêné d’y répondre. Il explique qu’il adoptait des stratégies différentes selon son humeur du soir. Un coup il répondait « Écrivain » en gonflant le torse alors qu’il n’avait encore rien sorti. Un coup il répondait « Des petits jobs » en regardant un peu ses pieds. Parfois, quand il était d’humeur taquine, il répondait carrément « Rien ». Il faut connaître le spectacle de la tronche d’un type à qui tu réponds « Rien » quand il t’a demandé ce que tu faisais dans la vie. Il hésite entre savoir s’il doit t’envier parce que t’es rentier ou s’il doit te mépriser parce que, contrairement à lui, tu ne t’entasses pas dans la 9 tous les matins à huit heures. Alors, pour être fixé, il creuse, il a besoin de savoir s’il doit se sentir supérieur ou inférieur à toi. À ce stade-là, c’est bas les masques ! une réponse timide mélangeant les deux réponses mentionnées plus haut : « Écrivain… enfin des petits boulots… enfin les deux quoi. Les petits boulots en attendant la gloire ». Là encore la réaction varie : soit le mec a un peu de jugeote et t’estime pour ton courage, même s’il n’aurait pas forcément envie d’être à ta place, soit c’est un macronien pur jus, un « money maker » comme ils disaient dans Groland, un type qui renverse tout sur son passage, bref, quelqu’un qui se dit qu’écrire n’est pas un vrai métier.

Ce type-là, qu’on rencontre rarement ouvertement alors qu’il n’y a que ça à Paris, c’est le personnage préféré de l’écrivain authentique, de l’écrivain universel : le bourgeois. Le bourgeois intemporel, le mec qui depuis la révolution industrielle, défend ses intérêts, et pense tout le reste en fonction de cette unique variable. Parfois sans même le savoir. Mais si on dresse la liste des choses qu’il aime, on se rend compte que c’est parce qu’elles servent, ou ne desservent pas ses intérêts. Et si l’on fait la liste des choses qu’il déteste, on se rend compte que c’est parce qu’elle le desservent. Par exemple, s’il n’aime pas les ploucs, c’est parce qu’il considère que les beaufs lui font perdre de l’argent. À la fin du mois où il a cravaché dur pour faire grossir la boite et contribuer à la richesse nationale, une partie de ce que l’État lui prend sert à redistribuer aux pauvres. Et les pauvres, c’est bien connu, sont pauvres parce qu’ils ne se sortent pas les doigts du cul. Autrement dit, parce que des beaufs ont un poil dans la main, mon bourgeois perd de l’argent chaque mois, limite travaille un peu gratos. D’où la haine ou le mépris qu’il éprouve. En revanche, par exemple, mon bourgeois aime les noirs et les arabes. Pour lui, eux sont des pauvres cools (il croit que les arabes et les noirs sont tous pauvres). Il n’aime pas particulièrement les noirs et les arabes à l’origine, de toute manière il n’en a jamais croisés. Ils vivent de l’autre côté du périphérique, ou pour les bourgeois les plus aventuriers, au coin de la rue en bas à droite (le décalage subtil mais déterminant entre la rue du Mont-Cenis et la rue Ordener). Mais depuis qu’il gagne de l’argent il s’est rendu compte qu’ils lui étaient bien utiles. Ils gardent son gosse, ils lui livrent sa pizza à la crème de truffe le soir, ils nettoient son bureau avant qu’il aille y poser ses baskets pour la journée, ils font des musiques sympas qu’il passe quand il fait des dîners. Ce qui est génial avec ce bourgeois-là, c’est qu’il est convaincu d’être cool, d’être un peu subversif, bref, d’être anti-bourgeois. Alors qu’il n’est que la version XXIe siècle du bourgeois que la bonne littérature dénonce depuis toujours, la réincarnation du joujou préféré de Zola et de Balzac, sans citer l’amoncellement de tous les autres.

Sauf que depuis que je ne suis plus en CDI, plus dans la télé, plus dans un duplex, depuis que j’ai ce petit serrement dans un coin du bide quand approche le début du mois parce qu’il va falloir allonger la moitié du loyer, et puis à la moitié du mois parce qu’il va plus rester beaucoup pour les courses, ce bourgeois-là me refait un peu peur. À l’époque, je les avais battus à leur propre jeu, j’exultais. Bon, je n’avais pas compris que c’était me rabaisser que de jouer leur jeu. Mais je les regardais droit dans les yeux quand ils me demandaient en soirée « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? ». Maintenant quand je traîne en soirée je fais un peu moins le malin, je fais mon Olivier Bourdeaut période pré-Gloire. « J’écris », « Je suis écrivain », non, « Auteur », auteur c’est mieux, c’est plus modeste, ça correspond plus à la réalité. Quand je réponds « écrivain » j’ai toujours peur que le mec me dise « Je t’ai pas vu dans la liste du Goncourt », alors quand je dis auteur je sais que le mec ne pense pas Goncourt mais pense tout de suite galère, ou en tout cas pas de thunes. Les choses sont claires dès le départ et c’est mieux comme ça.

Mais j’oublie trop souvent que je n’ai aucune raison d’avoir peur du bourgeois qui demande TFQDLV. Parce que la peur dans les yeux de ce mec, elle ne vient pas de ma future réponse, que celle-ci le rassure ou le terrasse ; cette peur vient de sa propre question. Les gens sont perdus. « TFQDLV ? » veut dire « TFQDLV parce que moi je suis pas vraiment sûr non plus ? ». Dans cette lente glissade contemporaine, les gens pointent le matin et commandent le soir, mais ils ne savent pas vraiment pourquoi ils sont là, quel but flou ils poursuivent. On ne sait pas ce qu’il leur fait le plus peur : savoir qu’ils sont au centre de leur vie, ou savoir qu’ils n’y sont pas. Ils sont souvent terrorisés parce qu’ils ne connaissent pas la réponse, et celle-ci peut à tout moment les renvoyer à leur vie de merde. Je ne dis pas que leur vie c’est la mine, je dis juste que rencontrer quelqu’un de profondément épanoui dans son travail, qui ne trouve pas dans son salaire simplement de quoi compenser sa dépression douce, c’est très rare. Je me suis toujours dit que si on demandait aux gens « Si demain on te paye plus, tu continues ton taf ? », 99 % des sondés répondraient non. Moi si on me disait « Si demain on te paye plus pour écrire, tu continues ? ». Bien sûr que je continue. D’ailleurs, personne ne me paye pour écrire. Je le fais gratuitement et je continue de le faire, et c’est même le seul truc dont je sais que je pourrais continuer de le faire éternellement sans en récupérer une seule thune.

Quand j’étais salarié, je voyais le monde du haut de mon mépris de vainqueur, et je ne le disais à personne, mais à l’intérieur j’étais malheureux comme une pierre. Allez dire à quelqu’un qui veut devenir écrivain qu’il va passer ses journées de 10h à 20h devant son ordi à inventer des émissions pour des cons et à se faire reprendre par une N+1 médiocre et tyrannique. Très rapidement le bourdon pointe le bout de son nez. Je rêvais dans le métro, à la vie de bohème, au bras d’honneur aux horaires, à l’autorité. Je maudissais le salariat et j’encensais les freelances, les auto entrepreneurs, les intermittents, les chômeurs, les clodos : ils avaient tout compris (« Le clairvoyant Thoreau s’étonnera sûrement que les seuls hommes libres, les chômeurs de longue durée, soient si tristes et si impatients de retrouver leurs chaînes », Boualem Sansal). Moi, j’étais soumis, salarié, esclave du XXIe siècle, eux étaient libres. Bien sûr que l’herbe était plus verte ailleurs. Maintenant que je suis sur l’autre rive, je galère mois après mois, je n’en mène pas large dans les soirées parisiennes au moment du TFQDLV, et je me dis bien sûr, l’herbe était plus verte en CDI. Dieu que c’était bon d’avoir l’assurance de ce salaire qui tombe à la fin du mois, dieu que c’était bon de ne même pas penser au salaire, de ne même pas penser au loyer. Que c’était reposant d’être payé, payé pour être enchaîné mais payé quand même.

Alors forcément, toute vérité dans la vie est souvent le fruit d’un plan thèse antithèse synthèse. L’herbe n’est pas plus verte ailleurs, elle l’est peut-être un peu plus entre les deux rives. Pas si loin de moi au fond. J’ai la chance d’être en couple, la chance de savoir rédiger des trucs qui me permettent quand même d’engranger quelques centaines d’euros par mois, de prolonger le sursis en attendant le grand soir. J’ai la chance d’avoir Manon, la chance d’avoir une famille. La chance d’avoir des amis. J’ai réfléchi en écrivant mon texte « Golf II », en me penchant sur la sale histoire d’Isabelle, 58 ans, qui avait fini par claquer dans sa voiture dans laquelle elle vivait depuis des mois. Malade, sans emploi, sans logement… de la famille et des amis mais pas assez pour être sauvée. Les deux trois trucs qui séparent un humain de la vie dans la rue et donc de la fin sont peu nombreux : femme, famille, amis. Toute personne qui a les trois, ou l’un des trois, ne sera jamais pauvre, ou jamais malheureuse.

Je ne suis pas en train de dire que mes proches sont importants parce que sans eux, je dégringolerais financièrement. Je suis en train de dire que ma chance c’est qu’ils soient mes proches, parce que s’ils le sont, c’est que je les mérite, et que si je les mérite, c’est que mes choix sont tangibles. Le fait de galérer tous les mois ne fait pas de moi un martyre, mais pas non plus une sous-race. Je suis entouré et les gens sont là pour moi parce qu’ils m’estiment, et ils m’estiment parce que j’en vaux la peine. Ce que je peux avoir tendance à perdre de vue quand je me débats pour gratter 200 € par semaine, quand Nico me file 42 € le vendredi à 6h du matin. Et de me rendre compte que la première richesse, la plus importante et la seule accessible à tous, est le fait d’être entouré, d’avoir grandi parmi les autres, d’avoir tracé sa route en s’arrêtant en chemin pour discuter ça et là. Le plus important est là, n’être pas resté seul, s’être emmêlé les pinceaux dans les relations humaines. Qu’est-ce que je fais dans la vie ? Écrire, gribouiller, galérer, peser, ramasser, on s’en fout en fait. Demande-moi au pire ce que je suis dans la vie. Dans la vie, je suis empêtré dans une toile humaine. Dans la vie, je suis le petit-ami de Manon, le frère de Giulia et de Nastasia, le fils de ma mère et celui de mon père, le petit-fils de mes trois grands-parents, le meilleur ami de deux trois zigs et le bon pote d’une poignée d’autres. Armé de tout ça, le reste n’a aucune importance.

2 comments

    1. Moi, j’aime, justement parce que l’auteur n’est pas dans une fausse pudeur, celle qui fait écrire pour plaire, et a dépassé son égo pour découvrir les vraies valeurs.

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