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T’es publié chez qui ?

T’es publié chez qui ? Posted on December 16, 2018Leave a comment

Il est 21 heures, j’ai posté un truc sur Facebook il y a une heure. J’allume mon appli pour checker les likes : trois. En une heure, trois personnes ont daigné liker mon post. Pourtant, j’y tiens à ce post, c’est une nouvelle qui m’a donné du fil à retordre. J’ai passé plusieurs jours dessus, plus que d’habitude. Je l’ai reprise dans tous les sens, je ne m’en suis même sorti qu’à la fin. Elle tenait la route, mais jusqu’à une heure avant de la publier, il manquait encore quelque chose ; ce petit truc en plus qui la rangerait dans la catégorie « J’assume » et pas dans la catégorie « Remplissage ». Alors, en relisant une énième fois, en aplanissant, j’ai trouvé ma fin. Les deux personnages au crépuscule de leur vie allaient trouver une sorte de satisfaction dans un énième petit malheur, la preuve que bien que morts bientôt, ils étaient encore vivants. La nouvelle pouvait enfin être postée. J’étais fier de ce texte, je savais que grâce à ce lifting final, il allait pouvoir rentrer dans l’Histoire, tout du moins, dans mon histoire littéraire. Il serait une mini pierre de plus à l’édifice que je construis. Et puis j’ai confronté mon texte à la réalité : en soixante minutes, trois likes. Je récolterais plus de likes si j’écrivais « Kikou » en statut. Trois likes, combien de clics, combien de lecture de mon texte à la jolie fin si dure à trouver ? Et c’est le même cinéma deux fois par semaine, à chaque fois que je publie un truc sur ma page officielle, sur mon compte Instagram. Manon le sait très bien : je vais passer la soirée à me plaindre, à lui répéter « Toujours aucun like ». La plupart du temps, j’en rajoute. Mais certains posts engrangent réellement trois ou quatre likes à tout casser. Je me dis trois jours de travail pour trois likes, ça fait un like par jour, alors que mon pote serveur qui vient de me tagguer en photo dans son bar avant-hier vient d’en prendre vingt en une minute.

Je passe ces soirées-là à compter les notifications virtuelles, et je m’en veux d’avoir à être ainsi suspendu à des chiffres. Ironique pour un écrivain. Je compte les likes sur ma page Facebook, les vues sur mon site ou bien les ventes de mon roman, et on est à chaque fois sur quelques centaines de likes, de vues, d’achats. On est sur des statistiques microscopiques. Avant, je me baladais sur Facebook et au bout de deux heures d’inactivité je me retrouvais sur des groupes qui tapaient à 200 likes, et je me disais « Putain mais quelle tristesse ». Sauf que maintenant je suis ce type de l’autre côté de l’écran qui a gratté 200 likes en un an. Je suis un visage sur des millions ballotés dans les bas-fonds du Net. Et je n’ai pas le choix. Tourner le dos aux réseaux sociaux serait signer mon arrêt de mort. Alors je repense à ce papier de Karine Tuil qui expliquait pourquoi elle quittait les réseaux. L’auteure de ce bouquin bien écrit mais pas renversant qu’est « L’insouciance » se débranchait de Facebook, de Twitter, d’Instagram. La raison ? Ça lui prenait trop de temps, ça bouffait trop ses journées. La chance. La chance de pouvoir s’en passer, la chance d’avoir à se mettre une heure de côté pour répondre à ses mentions Twitter. Pour passer une heure à répondre à mes mentions, faudrait que je me déconnecte pendant un an. La différence ? Karine Tuil est publiée chez Gallimard. Elle fait partie de l’autre camp, elle est de l’autre côté de la vitrine. Elle sirote une vodka tonic au bar de la boite alors que je viens de me faire recaler. À l’intérieur de la boite, pas besoin de likes, de vues, de posts, d’abonnés. Ils viennent tous seuls de toute manière ; et apparemment en trop grand nombre.

Chez les publiés, les reconnus, les officiels, on aimerait être moins suivi. Moi, c’est l’inverse. Parce que ma communication, ce n’est pas une salariée de Gallimard qui s’en charge, mais moi. Parce que ma distribution n’existe pas : quand un lecteur se pointe en librairie pour commander mon livre, tant qu’il ne s’est pas fait connaître au libraire, mon livre n’existe pas. Là, mon lecteur fidèle, mon héros, commande mon livre à ce commerçant qui ne me connaît ni d’Ève ni d’Adam. Alors, Hachette reçoit un message, ou Amazon, que sais-je, et le grand groupe derrière tout ça se permet d’imprimer un exemplaire de mon roman. Il est bien obligé, quelqu’un vient de dépenser 13€90 qui serviront notamment à mettre mon histoire sur papier.

Je me souviens quand j’avais déposé mon manuscrit chez Grasset. C’était un matin, il faisait froid et il pleuvait. J’étais entré et j’avais foncé droit à l’accueil. « Bonjour, je souhaiterais déposer mon manuscrit ». La jeune derrière le guichet avait levé des yeux tristes sur moi, puis m’avait indiqué d’un geste du menton une pile de dossiers. Il n’était même pas midi, il y avait déjà une quinzaine de manuscrits sur le bureau. J’étais reparti en me disant que non seulement je ne serai pas publié chez Grasset, mais que vu le nombre de candidats, les probabilités faisaient que mon roman ne serait publié chez personne d’autre qu’une maison d’autoédition.

L’autoédition, ce n’était pas la mort. C’était même la survie. J’avais la chance de vivre à l’époque de l’ubérisation. Même les mastodontes que sont les maisons d’édition se faisaient ubériser. Je pouvais publier mon livre sans passer par elles. Je connaissais Librinova. Une fois publié chez eux, j’allais pouvoir faire ma promo sur les réseaux sociaux si difficiles à agripper. J’ignorais encore que j’allais parcourir la route dans le silence, tant bien que mal avec ma frontale. J’allais être poussé dans mes retranchements. Il y a encore un an, alors que je connaissais par cœur les réseaux sociaux, je ne les pratiquais qu’en spectateur et non en acteur. J’ai dû, grâce ou à cause de ce métier ingrat, m’y faire, professionnaliser mon rapport à ces machins que sont Facebook, Twitter, Instagram. J’ai dû passer le cap, pas celui de l’homme-sandwich, mais presque : celui du commercial qui fait du porte-à-porte. Je vais bientôt faire des vidéos, parce que c’est la dernière idée qui m’est venue. Je passe mes journées à écrire et à me demander comment je peux attirer l’attention sur mes textes, à construire des bagnoles et à me démener pour savoir où trouver de l’essence.

Dès le début, j’ai pu m’appuyer sur ces nouveaux profils de la galaxie littéraire : les bookstagrameuses. Mais le temps a passé. J’ai réussi à attirer l’attention de certaines, je n’ai pas à me plaindre. Mais même cette pratique se professionnalise. Fin 2018, les bookstagrameuses sont potes avec les écrivains publiés, elles passent leurs soirées à des remises de prix ou des présentations de livres. Elles ont été invitées. Elles sont parties sans moi. Je reste un auteur auto publié et attirer leur attention est de plus en plus dur. Comment tirer mon épingle du jeu alors qu’elles reçoivent cinq bouquins par jour de grandes maisons d’édition ? « Oui bonjour, moi j’ai mon livre qui sort en autoédition et la version papier n’est pas encore disponible ! ». « Bonjour, au revoir ! ». Je suis programmé pour passer en dernier. Il faut vraiment être masochiste pour se coltiner le ebook d’un inconnu alors que le futur Goncourt vient d’atterrir dans la boite aux lettres.

En d’autres termes : décider de poursuivre ses rêves, c’est d’abord se prendre la réalité dans la tronche. Plusieurs fois. Encore et encore. C’est le métier qui rentre. J’en sais quelque chose, je viens même d’en faire un livre. Depuis que j’ai compris ça, je mène ma barque ; au ralenti, mais je la mène quand même. Batelier de l’écriture, je suis la berge en espérant un jour déboucher sur l’océan. Je suis du Salon des Refusés. Je ne sais pas si les mecs qui sont exposés au Salon sont bons ou mauvais, plus ou moins bons que moi. Mais je sais que mon malheur, c’est que chez les Refusés, 90 % des gens qui publient n’ont pas le même objectif que moi. Je suis autoédité. Je suis du même clan que les mecs qui sortent un journal familial, les meufs qui racontent la romance d’une quadra un mois avant le burn out, l’érudit local qui publie une histoire de la pêche sur la Rance dans les années 50. Je suis là, j’existe, mes bouquins sont publiés, ils ont leur ISBN. Mais je suis invisible. Il faut que le temps passe, s’accélère, fasse le tri. Il faut que j’écrive encore, encore plus, que je persévère, que je continue d’éclairer ma nuit.

La route est longue. Elle est pavée de ces rencontres où après avoir dit que j’étais écrivain, on me demande « T’es publié chez qui ? ». Dans ces moments-là je me dis « Si tu savais mon salaud ; si tu savais à quel point je suis publié chez personne ». Quand une actrice dit qu’elle est actrice, on l’imagine tout de suite dans un blockbuster réalisé par Dany Boon ou dans la liste des césarisables. Eh non. Il y a Anne Marivin et Alice Pol, ou dans un autre registre, Ana Girardot et Alice Isaaz. Et puis il y a toutes les autres. Celles qui jouent dans la pièce d’un théâtre d’une rue inconnue sur la ligne 7 bis. Il y a celles qui font partie de la troupe des Farfadets du quartier Jacques Prévert à Angers. Et certaines sont aussi bonnes que celles qu’on contemple sur grand écran assis dans un fauteuil rouge. Jouer, c’est jouer, ce n’est pas avoir un César. Écrire, c’est écrire, ce n’est pas avoir mis son nom en bas à droite d’un contrat chez Eyrolles. Enfin, j’aimerais bien.

Alors à chaque fois je réponds un baratin plus ou moins assumé sur Librinova. La plupart des gens ne connaissent pas, et comprennent que je ne suis pas publié comme un écrivain lambda. C’est la réalité des chemins de traverse. Si être écrivain c’est écrire, alors je le suis. Si être écrivain c’est se goinfrer au Flore et serrer des louches au hasard dans les couloirs du 5 rue Gaston Gallimard, alors je ne le suis pas. Moi je ne dîne pas au Flore, les seules fois où je m’aventure rive gauche, c’est pour aller garder un môme à Porte d’Orléans. Moi personne ne me connaît alors je feinte, j’y vais au bluff. « C’est en faisant semblant d’être écrivain qu’on le devient vraiment » a dit Le Clézio. Il a raison. D’ailleurs c’est valable pour tout. Vous n’allez pas me faire croire que votre n+2 qui a l’air si confiante en réunion bitait quoi que ce soit de ce qu’elle raconte quand elle a débarqué dans votre boite il y a deux ans au terme d’un transfert hold-up. J’écris pour mon site, j’accumule les textes qui s’inscrivent dans l’Histoire autant que dans le silence, j’écris pour des revues parce que des gens commencent à me faire confiance. Je transmets ma passion à des adolescents et je les aide à écrire par eux-mêmes, parce qu’il n’y a pas besoin d’avoir son rond de serviette chez Fayard pour écrire une histoire que les gens aimeront, pas besoin de s’ennuyer derrière une pancarte à son nom au Salon du Livre pour savoir comment guider des 4e dans leurs projets d’écriture et peut-être de vie.

Alors je me rends compte que les bookstagrameuses compréhensives, les directeurs de revue littéraire, les profs, les 314 personnes qui ont liké ma page Facebook, les 1097 personnes qui me suivent sur Instagram, les quelques centaines de personnes qui ont acheté mon livre, tous ces gens qui me font confiance depuis un an, parce qu’au fond ça ne fait qu’un an que j’ai mis les pieds dans ce game, ces gens ne sont pas rien. Ils sont même tout ce que j’ai. Ils sont ma force. Ils sont mon piédestal, l’étrier qu’ils présentent pour que j’y mette le pied. Alors je me rends compte de ma richesse. Je m’imagine la vie de l’écrivain, et je me rends compte qu’à peu de choses près, j’ai exactement la même. Dans dix ans, je ne veux rien faire d’autre, avoir seulement un ou deux hochets de plus à manier. Combien de gens s’engraissent au Deux Magots et encombrent les loges de « La Grande librairie » mais finiront siphonnés quand l’Histoire aura tiré la chasse ? Être publié est un grigri que n’importe quel écrivain est obligé de convoiter, comme un politique un mandat ou un maroquin. Ils sont importants, mais ils ne sont pas le plus important. Vouloir avoir son livre en couverture crème et écriture rouge est un caprice. L’important est d’écrire, de noircir encore des carnets, d’aligner des mots sur un document Word, il n’y a que comme ça que ça paiera. Bien sûr qu’être écrivain, c’est écrire. Et puis, autant que possible, être écrivain, c’est écrire bien. L’écrivain c’est celui qui se force à toujours écrire le mieux possible, celui qui refuse d’écrire un texte aussi bon que le précédent. Chaque texte doit être meilleur que l’autre. Il faut viser la perfection, pour que quand la flèche touche le sol elle en soit le plus près possible. Il faut toujours s’augmenter, se bonifier, que le climax d’une carrière soit le plus tard possible, le déclin le plus tardif. Je ne veux pas que mon Ouest Side ou ma Bête humaine arrive trop tôt. Au fond, ce contrat chez Seuil, il ne me reste plus que ça. Tout le reste, je l’ai déjà.

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