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Splash

Splash Posted on October 12, 20202 Comments

C’était le 8 septembre 2020. Roberto nous avait baladés le long de toute la partie est de l’île. On était repassés devant la villa Malaparte, puis sous les Faraglioni. On avait aperçu de loin la Fontelina où on irait le lendemain. Il nous a parlé d’une petite grotte secrète, le rendez-vous des amoureux pour les gens de l’île. Il a arrêté le bateau à une vingtaine de mètres de la falaise qui tombait à pic dans l’eau bleu saphir. Il nous a indiqué une anfractuosité sur la droite, et nous a dit que c’était là. On a sauté depuis le bateau. On a ressenti cette vitesse à la fin du saut, juste avant le contact avec la surface, cette accélération finale avant l’impact. Et puis, on était sous l’eau. On évoluait parmi les bulles, les micro particules, et sous nos pieds qui se débattaient ou se laissaient faire, les mètres de profondeur s’accumulaient. On est remontés à la surface. C’était comme si tout était nouveau. Roberto était là, il nous regardait depuis l’étrave. Le bateau rutilait sous le soleil, le pêcheur était à contre-jour, à peine dessiné. Alors, on a nagé vers la grotte. C’était bon de progresser dans l’eau, de la sentir glisser sous les aisselles, puis sous le ventre, de se sentir propulsé par le battement des pieds et la traction des bras, flottant au-dessus d’un néant bleu dont on ignorait la limite. Et puis on s’est retrouvés devant l’entrée de la grotte. Le mouvement de l’onde bloquait régulièrement le passage vers la cavité. Il fallait bien calculer son coup pour s’y faufiler dans le creux d’une vague. Ou bien passer sous l’eau. Je suis passé le premier, la tête à moitié dans le bouillon d’eau, à moitié dans l’air. J’ai fait quelques brasses dans cette grotte à moitié sous-marine. Le fond en était noir, le plafond aussi. Et l’eau sous mes pieds n’était bleue que par endroits. C’était vertigineux et un peu inquiétant. Je me suis retourné vers l’entrée de la grotte et là, la mer était cyan, du bleu des Stabilo. Le soleil semblait se jeter dans l’ouverture comme un rugbyman qui marque un essai. Dans l’éclaboussure de sa projection, la mer brûlait de ce bleu presque blanc, presque éblouissant. Et ce miracle ne cessait pas, ne s’essoufflait pas. Le feu brûlait en continu. Alors, Manon m’a rejoint. Je lui ai dit de se retourner vers l’extérieur. Elle a regardé. Et nous étions deux figurines en train de battre des pieds, de faire la grenouille avec les jambes, à moitié coincés dans une sorte d’écrin face à de l’eau en flammes. Seuls ici, seuls tout court. Au premières loges, au centre du monde. Sur notre gauche, une autre grotte semblait s’ouvrir, naître de la première, comme deux bulles parfois s’envolent collées dans le ciel. Mais le passage pour y accéder était encore plus proche de la surface que l’autre. Alors, je suis passé sous l’eau, m’aidant de mes mains émergées contre la paroi sombre. J’ai débouché dans la grotte jumelle. L’eau y était de cette même couleur surnaturelle, spatiale. Cette grotte n’en était d’ailleurs pas vraiment une : parmi les détours que prenait la roche au-dessus de ma tête, j’apercevais le ciel par endroits. Manon m’a rejoint. On se retrouvait tous les deux comme dans un coquillage, pas vraiment dans l’eau, pas vraiment sur la terre, dans ce coffret secret, difficilement accessible, qu’on s’y rende en nageant ou en grimpant. Et le vide s’étendait toujours sous la plante de nos pieds. On aurait bien aimé rester, mais Roberto n’allait pas rentrer tout seul au port. Et puis, il voulait nous montrer une autre grotte, dans laquelle l’eau est verte, cette fois ; et à laquelle on accédait en bateau. Alors, on est repassés dans la première cavité, on a retrouvé la surface, on est resté à nouveau en contemplation devant le bleu brûlant, cette couleur et ce phénomène que je n’ai jamais vus ailleurs. Puis l’on a attendu le creux d’une vague pour retourner à l’air libre. Au loin, Roberto était sur son portable. Rien n’avait changé au dehors. Personne ne semblait au courant de ce qu’on venait de vivre. Il n’y aurait pas de photo souvenir, l’image ne serait affichée nulle part ailleurs que dans nos mémoires. On a nagé, un peu troublés, vers le bateau. Et ce fond sans fond nous donnait toujours l’impression d’être des insectes à la surface d’un lac. Arrivés au bateau, Roberto nous regardait. On s’est retournés vers l’anfractuosité, on s’est regardé. Quelque chose nous rappelait. On était comme aimantés. Alors, on a dit à Roberto des mots qu’il ne comprenait pas, et on y est retournés.

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