Posted in Book review

Sérotonine est un bon livre

Sérotonine est un bon livre Posted on February 25, 2019Leave a comment

Sérotonine est un bon livre. Qu’en dire de plus ? Au fond ça pourrait ne se résumer qu’à ça. Il se lit assez vite, on n’a presque pas le temps de s’ennuyer, et le lecteur voyage dans le temps, entre l’Espagne et plus longuement la France, comme son héros. Le livre raconte la dépression d’un mâle blanc hétérosexuel et jusqu’ici rien de nouveau, ni chez Houellebecq ni en général. Le héros pérégrine, revisite ses souvenirs, certains malheureux, certains heureux, le plus heureux, l’histoire d’amour avec Camille, terminée si bêtement.

Sérotonine est un bon livre car il se détache à nombreuses reprises de ce que j’ai toujours cru qu’était un livre de Houellebecq. Pourtant je n’ai lu de lui (hormis des poèmes) que Soumission et j’ai très peu de souvenirs de ce livre. L’idée générale du roman était géniale et peut-être qu’un jour on se souviendra de Houellebecq au point de le trouver dans les manuels de Français dans cent ans. Peut-être même qu’on s’en souviendra pour ses recueils de poèmes, ou pour son premier roman Extension du domaine de la lutte. Peut-être qu’on aura complètement oublié Soumission et qu’on rira du succès de ce livre au moment de sa sortie. Alors, on taquinera notre époque et son obsession pour l’islam, sa peur de la montée de l’islamisme. Est-ce qu’on se souviendra de Sérotonine ? Si c’est le cas, j’aimerais qu’on s’en souvienne pour le message qui se cache derrière le livre et qui apparaît nettement à la dernière page (belle manière de récompenser ceux qui n’ont pas été découragés voire agacés par certains passages) : prêter un peu plus d’attention à l’amour, faire de la place à l’émerveillement, accorder de l’importance à ce qui peut nous rendre fiers de n’être pas que des animaux. Il y a dans la liste de ces choses à chérir, la valeur des souvenirs. Le souvenir des parents, celui des histoires vécues et des gens rencontrés. Et puis, encore plus précieux : l’importance de ne pas en faire des souvenirs mais un miracle qui dure simplement.

Sérotonine est un bon livre mais pas un livre immense. Il reste quand même un livre de Houellebecq selon l’idée que j’en ai. Le héros boit, finit par trop boire, le héros n’a même plus envie de baiser, il ne fait rien de ses journées, bref le héros est ce type dont l’insignifiance devient insupportable tellement elle semble être jouissive pour le narrateur, voire l’auteur. Quand le récit prend enfin du relief, par exemple autour de toute l’histoire d’Aymeric d’Harcourt et de sa fin sublime, quand le héros dérive au point de retrouver par la violence un semblant de consistance, l’histoire devient intéressante. Quand Florent-Claude Labrouste tient en joue au bout de la lunette de son fusil de précision la tête de ce gosse de quatre ans, on se demande si le héros va vraiment le faire, presser sur la détente, faire basculer le livre dans le thriller. Ça ne m’aurait pas déplu, je me serais dit « Enfin on y arrive ! ». Mais non. Pour ce qui est de l’histoire d’Aymeric, elle est si réaliste qu’elle est parfaitement déprimante. Et l’on sent ici la volonté de l’auteur de mettre en lumière le problème des paysans dont un meurt tous les deux jours, dont les médias nous parlent toutes les semaines mais dont le sort ne s’améliore pas et ne risque pas de s’améliorer si l’on en croit le livre. Ce sujet de la misère paysanne est probablement le hochet dont s’est emparé l’auteur pour ce livre, comme il s’était emparé de l’islam pour le précédent. Si l’on oublie ce livre, il en restera quand même un témoignage romancé mais réaliste qu’on ne pourra pas effacer.

Tout le reste, tout ce qui est trop Houellebecq ou fait trop Houellebecq me laisse de marbre et m’ennuie. La lente dérive de ce bourgeois de quarante-six ans impuissant a quelque chose d’agaçant. Le héros boit, s’ennuie, combat aussi férocement que vainement la dépression. Tout ce que je n’aime pas lire. Est-ce que ce personnage a été trop vu et revu ? Est-ce qu’on n’est pas passé à autre chose ? Est-ce qu’il ne serait pas temps pour le mâle blanc hétérosexuel de sortir ses couilles et d’arrêter de se lamenter sur son sort ? Est-ce qu’il ne serait pas temps pour le héros houellebecquien de le devenir un peu moins ? Au même titre, est-ce qu’il ne serait pas temps d’arrêter d’en faire des tonnes sur des sujets faussement sulfureux ? Pourquoi nous parler de zoophilie et de pédophilie dans ce roman ? Aucune idée. Je n’ai pas eu le sentiment que ça apportait quoi que ce soit à l’histoire. Est-ce que Houellebecq s’obstine à faire ça par stratégie ? Est-ce qu’il pense que c’est subversif et que ça fera parler du livre ? Est-ce que ça a été subversif et ça ne l’est plus du tout ? Mieux, est-ce qu’il n’y a pas rien de plus commun aujourd’hui dans un livre que d’écrire un petit passage sur la zoophilie ou la pédophilie ? Auquel cas le calcul reste finalement le bon : on parlera du livre pour s’en féliciter et non s’en indigner. Mais reste l’œuvre elle-même et le visage qu’elle offre au temps qui passe. Celui-ci n’aura que faire d’une Japonaise qui se fait baiser par des dobermans et d’un pédophile (allemand lui aussi) qui fait des vidéos avec une gamine dans un bungalow isolé sur la côte normande.

Il m’a fallu oublier tout ça pour voir apparaître ce qui fait que ce livre en est un bon. Si l’on résume grossièrement et subjectivement le bouquin, on est face à l’histoire d’un type qui s’est fait jeter par une ex parce qu’il l’a trompée deux fois, et qui le regrette toute sa vie au point d’en finir en se donnant la mort (ou pas ?). Faites attention à l’amour semble nous dire le narrateur à la fin. Quand vous vivez votre histoire avec Camille, vivez la pleinement et ne jouez pas aux cons, vous perdrez gros (jusqu’à votre raison de vivre) à ne pas prendre au sérieux la magie de ce que vous vivez au présent. Cette lueur dans les yeux, cette éclaircie dans le cœur est peut-être le début de tout et peut-être aussi la solution à tout. Si c’est le message du livre, l’histoire valait bien quelques détours.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial