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Sein

Sein Posted on September 2, 2018Leave a comment

Jour 1 :

Dans le train pour Quimper, quatre meufs d’une petite vingtaine d’années se chauffent parce qu’elles ont loué une maison pour la semaine, à Douarnenez. Elles en font des tonnes sur l’alcool bu, le sport qu’elles ne pratiquent pas (encore), les garçons. Bientôt, je n’entendrai plus parler d’elles : je pars trois jours à l’Île de Sein avec ma copine pour mon anniversaire.

Départ pour la Baie des Trépassés après avoir posé les bagages dans la chambre d’hôtes à Esquibien. Il pleut, il bruine, il y a du brouillard. La Baie est une plage de galets, très arrondie, où l’on doit perdre pied assez vite. Deux maisons sont juchées sur le début de la Pointe du Raz. Une maison trône de l’autre côté, jaunâtre. Une dizaine de surfeurs et de bodyboardeurs en combinaison bataillent et patientent. Un hôtel-restaurant se tient tout seul dans les dunes, assez massif, mais assez vitré pour qu’il n’ait pas l’air trop intrus. Il y a des accents norvégiens à ce décor. La Pointe du Raz est invisible à cause du brouillard et de la vapeur d’eau. Un MNS est assis sur sa chaise haute, emmitouflé dans sa parka orange, encapuché. Premier fantasme sur les maisons : posséder l’une des trois qui donne directement sur la Baie. Y vivre à l’année ou en vacances.

On reprend la route pour le Port de Bestrée. On aperçoit une belette sur le bord de la route. Au port on croise un pêcheur. Il nous mène tout en bas, donne à manger deux poissons morts aux jeunes mouettes. Un brise-lame bloque les vagues qui éclatent contre lui. Il y a tellement de courant que les bateaux censés être à l’abri tanguent quand même. Le pêcheur se hisse sur une annexe en plastique dur, rame jusqu’à son bateau. On le quitte.

Pointe du Raz. Toujours autant de brume, de pluie, de brouillard. Les terrasses des cafés sont installées mais vides, leurs parasols multicolores détonnent dans la grisaille ambiante. On prend le chemin le plus court, celui qui trace droit au bout de la pointe. Je me demande si des militaires vivent au sémaphore. Je trouve l’idée romantique. Plus loin, une madone se tient face au large, Notre-Dame des Naufragés. Solennité et hostilité augmentent plus l’on s’approche. On croise un couple, une famille, personne d’autre. L’impression d’être en plein hiver. On arrive au bout et on continue d’avancer, des panneaux indiquent que l’endroit est dangereux, que le site décline toute responsabilité. On avance encore un peu. On ne distingue pas le bout de la pointe, il y a beaucoup de vent, ça glisse. Plus loin, on a aperçu un couple qui a disparu derrière une barrière de rochers. En avançant un peu plus, on se rend compte que le chemin est trop escarpé, il se faufile entre un mur de roches sur sa gauche et le vide sur sa droite. On rebrousse chemin. Le couple devant nous ne réapparaît pas. L’atmosphère est un peu mystique, on se demande si ces gens reviendront un jour. On a le sentiment d’être seul, en dehors du radar de la civilisation, mais pas pour le meilleur : comme si l’on avait navigué au-delà des eaux répertoriées, dans un endroit où l’on est livré à soi, où l’on ne pourra se plaindre à personne s’il nous arrive quelque chose. Il n’y a plus d’État. C’est entre nous et la férocité de la nature.

Sur le retour, à Plogoff et ailleurs, des boulangeries-pâtisseries flambant neuf se partagent les lieux avec des maisons à vendre. Sur la route, des vans immatriculés à l’étranger longent la côte. À la crêperie d’Audierne le soir, deux familles de surfeurs allemands sapent le repas des autres clients. Ils ont avec eux cinq gosses qui crient, pleurent, rigolent trop fort. Pour être au calme, on prend le dessert sur la terrasse malgré la température. De retour à Esquibien, je songe à la vie de nos deux hôtes, un couple de quinqua. Ils vivent dans une annexe mitoyenne à la maison. Est-ce que j’aimerais avoir leur vie ? J’aimerais avoir leur maison. Deuxième fantasme des maisons. Peut-être pas faire l’hôtelier. Encore que. C’est peut-être ça l’avenir des hipsters d’aujourd’hui, surdiplômés, en crise d’identité, en recherche de sens : on finira tous à tenir une chambre d’hôtes dans un coin plus ou moins reculé.

 

Jour 2 :

Jour du grand départ. Les hôtes nous ont dit qu’il allait faire beau, et ont rajouté « Même un peu de soleil dans l’après-midi ». Vu les nuages dehors et cette phrase, je comprends que pour eux il fait beau quand il ne pleut pas. C’est ce que dit l’animatrice sur le bateau qui nous mène sur l’Île : on a de la chance avec le temps parce qu’on n’a pas besoin de s’entasser à l’étage couvert. Le bateau est gros et il n’y a pas de houle, mais il tangue plus on se rapproche de la Pointe du Raz. On passe devant Pors Loubous, où selon l’animatrice, Honoré Estienne d’Orves a débarqué d’Angleterre, avant de se faire capturer puis fusiller au Mont Valérien. Puis on aperçoit le port de Bestrée. Comme le précédent, il descend brutalement dans la mer ; je ne m’en étais pas rendu compte à ce point hier. Ce sont « les ports-abris », des ports pratiquement naturels à l’abri des rochers. Ici, c’est Pierre Brossolette qui a échoué et s’est fait attraper. Lui aura plus de chance nous dit l’animatrice, il sera transféré à Rennes puis à Paris, où il se jettera du cinquième étage pour ne pas révéler ce qu’il sait. Le courant augmente, la force des vagues aussi ; il faut se rasseoir pour n’avoir pas mal au cœur. La Pointe du Raz a l’air tellement inoffensive par ce temps que je regrette de n’avoir pas arpenté plus en avant sa dorsale granitique la veille.

J’écoute de loin l’histoire du phare de Tévennec, au milieu des flots là-bas, agrémenté d’une petite baraque blanche. Les premiers gardiens renonçaient très vite à leur poste, ils entendaient les voix des sirènes ou des naufragés, la nuit. En fait, la roche est creuse et les vagues passant sous l’îlot envoient de l’air qui siffle dans la roche. Après des paires d’hommes seuls, on y envoyé des familles. Mais elles sont reparties aussi. Une famille, cependant, dit avoir vécu heureuse là-bas, avec des poules et une vache. Le phare a été automatisé en 1910.

Le collégien qui épaule l’animatrice nous explique sommairement le nom de la Baie des Trépassés. Il est Sénan. Deux éoliennes plantées dans la cour de récré ne fonctionnent pas. Pendant la récréation, ils vont à la plage. Quatre professeurs les visitent, selon les jours. Ils font plusieurs îles, sont rattachés à Brest. Des fous de Bassan, que l’animatrice vient de nous montrer en photo, passent près du pont. Ils planent à ras d’eau, puis repartent.

Félicité en arrivant au débarcadère de Sein, Men Brial. On pose le pied sur l’île. Des gens attendent, on se disperse. Dans le bourg qu’on traverse pour rejoindre l’hôtel, certaines maisons sont abandonnées. Troisième fantasme des maisons. Elles sont figées, plus ou moins décrépies. J’aimerais tant pouvoir en acheter une. Au bout de combien de temps je pourrai ne pas m’y sentir intrus ? Des jardins serrés, emmurés. En leur sein, des tables de pique-nique, des volets de couleurs, de vieilles bouées. Des rues où l’on ne peut passer à deux. Et puis je le reconnais grâce aux photos que j’ai longuement étudiées sur Internet : l’hôtel Ar Men, du nom de ce phare édifié à l’ouest de l’île. Une maison rose plus imposante que toutes les autres, pile au centre de l’hélice dont l’île a la forme. À cause de la marée basse, l’île a des airs de champs d’algues et de granit. Après l’Ar Men, il ne reste que trois maisons. Au-delà, c’est le grand phare, puis la mer, la Chaussée de Sein où les navires s’échouent, Ar Men encore plus loin, dernière trace humaine avant l’Amérique. La chambre n°1 est la plus grande des dix chambres de l’hôtel, le seul sur l’île. Ses fenêtres donnent à la fois au sud et à l’ouest. Je m’y sens bien tout de suite. Un petit bureau est installé sous la seconde fenêtre qui donne au sud ; parfait pour écrire. Un canapé club vient parfaire l’ameublement de cette modeste suite.

On a fait le tour de l’île qu’on a écourté parce que la marée remontait. On est repassé à la chambre. Les visiteurs sont repartis par le bateau de 16 heures. J’ai mis mon maillot de bain et on se rend au Quai Sud. Le jour finit lentement. Sur le quai, les gens jouent à la pétanque à l’ombre du soleil qui baisse. On se déporte au sud-est de la plage et je me baigne au soleil. L’eau est glacée. Je fais mes trois plongeons rituels, censés m’acclimater. La troisième fois, j’ouvre les yeux sous l’eau et distingue devant moi la masse sombre des coques des bateaux suspendues dans l’eau verte et dorée. J’ai mal aux bras tellement la mer est froide. Je fais un peu la planche, puis remonte pour me sécher au bout de trois minutes. On rentre à l’hôtel en longeant les deux plages. Les gens jouent toujours, rigolent, boivent un coup à califourchon sur la rambarde de pierre, fument. À ce moment-là ils sont réellement chez eux, se comportent comme ils l’entendent.

J’écris ces lignes assis au petit bureau, devant moi la mer plein sud. La marée est remontée, l’eau bute contre le mur de pierres. Des vagues remplissent l’arc de cercle. Un lapin passe en faisant de petits bonds, puis s’arrête et mange des fleurs. Derrière moi, par la fenêtre qui donne à l’ouest, je peux apercevoir deux plongeurs en combinaison et palmes qui barbotent dans la baie orientée au nord. Des gens passent, rares. Tous passeront la nuit là puisque la navette de retour est repartie il y a maintenant deux heures. Une vieille dame apparaît, avec une poussette et un chien en laisse. Deux enfants rentrent chez eux, dans la troisième maison la plus à l’ouest. La fille porte un sweat « SNSM Île de Sein ». Une mamie marche au ralenti avec un sac de courses. Elle s’assoit sur le petit muret sous la fenêtre. Un utilitaire passe, l’une des dix voitures de l’île, ralentit ; ils se saluent, ils échangent, elle lance « Au prochain tour ! ». La dame repart après la voiture. Un jogger passe deux fois, d’est en ouest. À marée haute, j’ai l’impression d’être sur un bateau, à marée basse, sur un plateau. J’aimerais pouvoir vivre dans cette île et dans cette chambre plusieurs mois. Je sais qu’il ne me faudrait pas plus que le lit, le bureau et le canapé.

Il y a quelque chose de légendaire pour moi à me retrouver dans cet hôtel, dans cette île. C’est un séjour dans la Bretagne de mes rêves, tous les noms sont des totems : Pointe du Raz, Baie des Trépassés, Île de Sein… Il est dix-huit heures, l’île est baignée de soleil et encerclée par l’eau qui remonte encore. Je suis ému à l’idée de passer la nuit ici en compagnie des îliens, triste à l’idée que ce n’est que quelques jours et pas une partie de ma vie. Je me douche pour laver le sel . Depuis le bac de douche, je vois l’ouest de l’île, le phare, les trois maisons, la mer des deux côtés, le soleil inonde la pièce.

Le soir, après le dîner, on s’aventure jusqu’au cimetière pour cholériques. Vers le continent, on n’aperçoit rien d’autre que la lumière des phares. Il y en a tellement que paradoxalement, on a l’impression que l’île ne dort pas. Tout l’endroit reste en éveil grâce à ce réseau de lumières, cette toile de couleurs suspendues au dessus de la mer, où toutes se répondent les unes les autres.

Les trois maisons les plus à l’ouest me font fantasmer. Qui y vit ? Sont-ils riches, pauvres ? Comment ont-ils fait ? Que font-ils à l’année ? Est-ce que sont des parisiens ou des Suisses en vacances ? Ou des îliens ? Comme on doit se sentir bien ici. Se promener dans les rues en étant ici chez soi, pas un étranger, mais légitime. J’étudie. Il y a un ostréiculteur, j’ai vu trois personnes dans l’usine à côté du grand phare. Deux jeunes sont au collège. Il y a un centre nautique. Des serveurs et serveuses travaillent dans la poignée de commerces. Comment fait-on pour vivre sur cette île ? Je pense à ce mec qui prend la 9 à Paris tous les jours, se serre contre les autres pendant quarante-cinq minutes avant d’aller passer la journée à se faire chier dessus par sa n+1. Et je repense à cette femme qui soulevait des bacs à huîtres à l’ouest de l’île. Tous les deux travaillent, gagnent de l’argent. Mais la femme est plus épanouie. À aucun moment de sa soirée elle ne stressera parce qu’elle a une réunion le lendemain où elle doit présenter un PowerPoint de 74 slides. Il faudrait trouver pour tous ceux qui meurent à petit feu dans le métro, des boulots comme ceux-ci, partout en France.

 

Jour 3 :

On s’est levés tôt pour aller faire le tour de l’île en kayak. Il fait gris, on se demande jusqu’à 11h si on va vraiment le faire. Le soleil se lève, on se décide à y aller. On est une dizaine. On enfile pour certains un lycra, pour d’autres une combinaison. Je découvre l’île sous un autre angle. On se rejoint à une première balise rouge parmi les rochers. Puis l’on s’aventure jusqu’à une seconde balise, cette fois bien au-delà de l’île et du phare, dans la Chaussée de Sein. On prend quelques vagues sur le côté puis l’on se retrouve à l’abri, parfois à pagayer dans des champs d’algues grandes comme des tapis. Au loin sur la droite, on aperçoit les phoques. Ils sont deux, l’un laisse seulement dépasser sa tête d’argent à la surface, et nous regarde sans bouger. L’autre est juste derrière, couché sur un rocher, ne bougeant sa tête de chien des mers que de temps en temps. Sur un rocher encore derrière, de petites masses blanches gesticulent : ce sont les petits. À notre droite, presque derrière nous, une nouvelle tête argentée surgit de l’eau et se tient en équilibre en nous regardant. On reste ainsi plusieurs minutes dans le silence, à se dévisager ou se contempler entre espèces. Le guide s’en va derrière un rocher en moulinant des bras, puis revient avec la mauvaise nouvelle : pas de dauphins aujourd’hui. On est déçus sans s’en rendre compte. On est content d’être là. Je me retourne et regarde le grand phare de Sein, si loin de nous. Je me rends compte que je n’ai jamais été aussi à l’ouest de la France. On est des débris de coquilles flottant sur l’eau à quelques centaines de mètres de la pointe ouest de l’île. Le soleil tape dur sur le retour. Le guide se fout de moi parce que je suis écarlate, « Le Finistère sud, c’est l’endroit où la réverbération est la plus forte de France ! ». On rentre en reprenant le même chemin, par le nord de l’île. L’eau est montée. On progresse dans un champ d’huile blanchie par le soleil. Des algues disproportionnées laissent émerger leurs branches, comme des ailerons de jeunes requins. Un peu à l’avant, une large bande de verdure barre le passage : est-ce de la végétation terrestre ou marine ? Je ne sais plus très bien. Des mouettes marchent dessus, mais ça ne me donne pas la réponse. Les rochers sont couverts de cormorans, et plus ils sont lointains, plus on les croirait couverts d’épines comme des hérissons aquatiques. Étrangement, je ne pense plus du tout à l’île elle-même. Être ainsi sur la mer détache encore un peu plus. Au retour, les algues sont si grandes qu’elles grognent quand mon kayak passe sur elles. Alors, juste avant de prendre les vagues qui nous ramènent à la plage, on les aperçoit au large, dans le raz de Sein : les grands dauphins. Ils sont très loin, on distingue simplement leur aileron et leur dos sombre, précédé ou suivi d’éclaboussures. On les contemple pendant plusieurs minutes en se laissant porter par la mer. Puis on rentre, heureux.

Au retour, il est déjà bientôt 15 heures. Les visiteurs repartent dans une heure. Il y a deux vies ici : la première de 11 heures à 16 heures, et puis l’autre, la vraie, de 16 heures à 11 heures. Les habitants sortent de leur maison, reprennent leur remorque et vont et viennent. On rentre à l’hôtel pour se doucher et manger les sandwiches en triangle qu’on s’est achetés à la supérette. On se hâte de rejoindre le phare pour le visiter avant la fermeture à 16 heures. Mais on trouve porte close : il ferme en fait à 15 heures 30. On reviendra demain. On retourne au bourg pour prendre un dessert, dans le but de glisser doucement jusqu’au dîner. L’île s’est de nouveau vidée, la mer est presque haute. On reconnaît les gens, ceux d’ici, et ceux qu’on ne reconnaît pas, les nouveaux arrivants qui vont passer la nuit ici. On mange une glace à la Case de Tom, la patronne est désagréable. On rentre par un bout de terre au nord de l’église, où l’on n’est pas encore allés. Des blockhaus sont fermés à clef. Ici, les maisons sont plus basses que dans le bourg. Elles sont couchées contre des amoncellements de rochers. Pour y rentrer, il me faudrait me baisser. Elles sont sur un seul niveau et très ramassées, renvoient une impression de modestie qui se rapproche de l’indigence. Une dame arrache les mauvaises herbes à l’entrée de son terrain, on se salue. Son mari somnole sur une chaise contre le mur de la maison, prenant le soleil qui décline. Sur l’une des maisons flotte un drapeau breton. Je m’étonne de la sensation que ça me procure. Comme si je trouvais ce drapeau incongru ici. On est si loin de ce qu’on range d’habitue derrière ce symbole : le folklore, les bols pour touristes, les autocollants de bigoudène qu’on colle sur les voitures, les cirés jaunes. J’ai comme le sentiment que cette île n’est pas bretonne, mais bien plus que ça. Comme si cette île, et même ce coin de la Bretagne, méritait un autre drapeau, propre à lui, peut-être agrémenté dans l’un de ses coins du drapeau breton, à l’instar des pays du Commonwealth avec le drapeau britannique.

Pour le dîner, on a commandé le ragoût de homard. C’est l’institution de l’île, du restaurant. Il faut le réserver la veille. On boit un pichet de vin blanc pour l’accompagner. Il arrive dans une grosse cassolette. Ce n’est que le premier service : le corps. Il baigne dans une sauce épicée avec des pommes de terre. On se sert à la louche. Je beurre du bain que je fais tremper dans la sauce, pour accompagner. On a mis nos bavoirs, on se sert de nos pinces. On dépiaute jusqu’à ses pattes d’où l’on extrait presque autant de chair que d’une langoustine. Les épices me rappellent l’Inde, ne sont pas du tout intruses ici, dans cette région branchée au monde entier par les mers. Le second service arrive : les pinces et la tête. Les pinces sont gigantesques, larges comme nos mains. On se ressert, on se régale. Je regrettais qu’on ne puisse pas prendre d’entrée, c’est oublié. Il y a presque trop à manger. On se ressert de pommes de terre et de sauce, comme un dernier regard qu’on jette à un quai que l’on quitte. On nous propose un dessert mais on décline. Je demande quels bars sont ouverts ce soir. « Chez Brigitte ou au Quai Sud, mais au Quai Sud, on ne sait jamais vraiment ». La serveuse nous avertit cependant que dehors, c’est l’ouragan. On hésite. Avant de remonter à la chambre, je demande à la patronne si c’est bien la tempête dehors. « Il pleut un peu je crois… ». Je lui dis qu’on a eu plusieurs versions, « Sûrement des Marseillais » me répond-elle. On passe la tête par la porte blanche qui donne sur le pignon : il pleut pas mal, et il y a du vent. À l’étage de la chambre, on ouvrant les fenêtres qui donnent sur le sud, je me rends compte qu’il pleut moins et qu’il n’y a pas de vent.

On sort quand même cinq minutes, ne serait-ce que pour se fondre à nouveau dans cette atmosphère trempée et noire, ressentir l’insularité. La nuit n’est pas encore complètement tombée d’ailleurs. La nuit sur l’île, les rues ont des allures de décor de film noir. Je l’avais remarqué sur certaines photos exposées dans le restaurant de l’hôtel. Des façades à demi éclairées, beaucoup de pluie et de brouillard, des recoins, des ruelles étroites. On imagine les choses les plus farfelues dans l’endroit le plus calme du monde.   Sur le retour, je regarde une dernière fois dehors pour surprendre le ballet incessant des phares dans la nuit. Je suis encore une fois enchanté par cette chambre, sa disposition, l’emplacement de l’hôtel.

Je laisse la fenêtre qui donne sur le phare ouverte. Il clignote dans la pièce. C’est notre deuxième et dernière nuit sur l’île. Demain, nous serons de nouveau des visiteurs lambda, de la race de ceux qui repartent à 16 heures. La lumière du phare dans la pièce me retient un temps à la nuit de l’île et du raz de Sein, puis je m’endors.

 

Jour 4 :

Je veux aller à l’extrémité est de l’île, là où l’on a rebroussé chemin le premier jour, parce que la marée remontait. Sur le chemin, on aperçoit sur le quai le bateau qui arrive et déballe ses bonshommes en file indienne sur la jetée. Bientôt, ils nous auront rattrapés. Ils sont comme une armée de nuisibles qui débarque et prolifère, couvre tout le pays en un rien de temps. Ce bout de l’île offre un spectacle encore différent. Une bande de lumière couvre l’horizon et la Pointe du Raz au niveau d’une balise jaune et noire. Un abri de pierre est construit à cette extrémité, avec un petit jardin délimité par des gros galets. Il y a des restes de feu. Qui vient ou venait là le soir ? Pour y faire quoi ? Ce jour est délavé comme tous les jours de départ. Sur le retour, on croise les premiers vacanciers dans leur mission de couverture intégrale de l’île. Ils fourmillent déjà devant les restaurants. Je me sens différent d’eux. Peut-être parce que grâce au kayak hier, on ne les a presque pas vus et que, l’isolement aidant, on se sent très vite chez soi ici.

On s’installe sur la terrasse de Chez Brigitte. Au bout de dix minutes, je vais demander à l’intérieur si on peut manger. On me répond sans sourire de m’installer sur l’une des tables de pique-nique. Ces gens ne sont pas faciles. On commande des plats typiques, la carte en regorge. Une saucisse sauce au cidre, du pâté Henaff et des frites. Un couple plus âgé s’installe avec leur petite fille sur l’autre moitié de la table. Ils parlent beaucoup. On ne dit pas grand-chose. Quand j’aperçois des dauphins au large, faisant le tour est de l’île, on s’agite un peu. Mais c’est tout. Comme si l’on avait sans s’en rendre compte pris un peu du mutisme ambiant. S’il y a une idée que les gens cultivent ici, c’est qu’on paraît toujours moins con à la fermer plutôt qu’à tout le temps l’ouvrir.

Ici, on repasse sans cesse dans les mêmes rues, où l’on remarque toujours les mêmes détails : un mur vitré à l’entrée d’une maison, des coquilles incrustés dans un mur de béton, de vieux filets, les éoliennes du collège, l’affiche de l’association de tennis de table…

En allant au phare, on croise la patronne de l’hôtel. On lui dit bonjour, elle nous dit « Bonjour… et au revoir, du coup ! ». Je suis convaincu qu’avec quelques jours de plus, on aurait réussi à se la mettre dans la poche.

On dort au soleil en attendant le bateau. Je suis d’humeur moins amère que ce matin. Pourquoi le départ est si doux alors qu’on sait qu’on ne reviendra pas de sitôt ? Maintenant que la fin est proche, je visualise nos trois jours ici, et l’existence sur cette île, presque immuable, le quotidien réglé comme une horloge et si étroit, m’apparaît comme un ancrage. Sein est crantée à la réalité, comme un îlot au milieu d’un torrent. Tout bouge autour d’elle, mais elle reste et ne subit rien du grand chambardement du monde. Elle est presque un refuge, un temple, un trésor bien caché.

Sur le bateau vers Audierne, alors que je regarde distraitement la côte depuis l’étage inférieur, j’aperçois soudain une forme sombre et allongée un peu derrière moi, dans les vagues tressées par la vitesse. Je me retourne, un grand dauphin surgit et plonge. Je réveille ma petite-amie. Ils sont plusieurs, sautent à nouveau. C’est irréel. Ils sont trois, peut-être quatre, ils sont gigantesques, ils jouent dans les vagues et sont plus souples et gracieux que n’importe quel nageur. L’attroupement s’est créé de notre côté du bateau. La scène dure plusieurs minutes. Chacun de leur saut est commenté de « Oooh… » et de « Ouais ! ». Je filme le spectacle, un large sourire aux lèvres. Je reste longuement ému par la beauté de cet épisode, leur bonté, leur mouvement si doux, leur démarche, leur rapprochement, ce qu’ils nous ont donné.

Et puis c’est la voiture qu’on retrouve, Audierne ensoleillée et animée, le Goyen superbe qui s’infiltre dans les terres. Puis l’attente à la gare de Quimper, les gens, leurs exclamations, leurs soucis ; le TGV qui se remplit de plus en plus, les odeurs de nourriture, les conversations vaines. Et ce train rempli de bretons qui se rendent à Paris ou y rentrent, n’a déjà plus rien à voir avec l’île. Enfin c’est la ligne 13 et le retour à la surface, à La Fourche ; l’avenue de Clichy et ses kebabs. Une fois dans l’appartement, j’ouvre les volets de la fenêtre, retrouve la cité judiciaire, Gennevilliers allumé dans la nuit. Cette nuit me renvoie à l’autre, la Sénane, à la chambre n°1, vigie dans la nuit atlantique, carrefour stratégique, chambre légendaire, idéale. Que c’est loin, qu’elle est loin la nuit sénane, son silence, sa bouche fermée. Je repense au cimetière lors de la balade du soir, le premier jour, les fenêtres allumées dans la dernière maison de l’île, son chat tricolore, et le tissage lumineux des phares. Je repense à la virée en kayak, déporté le plus à l’ouest possible de l’île, du pays, cachés derrière les rochers de la Chaussée, à fraterniser avec les phoques. Et tout ça me paraît déjà si loin, si révolu. Je repense à Pierre, le moniteur de kayak, qui rentre chaque jour au port en fredonnant dans la mer d’huile.

Une autre vie est possible. Ils sont mal payés, sont isolés, ne brunchent pas le dimanche, mais pourtant, ou justement, me prouvent qu’une autre vie est bien possible. Ils n’attendent pas le week-end, les vacances, la retraite. Chaque jour, ils vivent la vie. Celle-ci existe, tient debout, quelque part un peu loin d’ici, mais elle est là, réalisable, un peu comme un rêve.

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