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Sans Souci

Sans Souci Posted on October 17, 2018Leave a comment

Il est vingt-trois heures, j’ai complètement oublié qu’on s’était retrouvé pour les vendanges. On est vendredi, Nico m’a dit qu’il n’avait pas d’heure. Je n’en ai pas vraiment non plus. On est en terrasse et il fait bon. Mon texte « La bonne direction » reste en moi depuis que je l’ai publié, et puis ces trois pintes baignent dans mon cerveau et jouent le rôle de l’ange sur l’épaule gauche. Je vois que le volume de notre verre baisse. Depuis quelques minutes, sans que je m’en sois rendu compte, je sais que je veux aller au Sans Souci. Ça fait longtemps, c’est par phase. Je l’ai délaissé depuis des mois. Mais, sans savoir pourquoi, ce soir je le sens bien. J’en fais la proposition à Farrando, qui acquiesce.

Dix minutes plus tard, on déboule dans le Sous Souci par la porte de derrière. Le bar ne s’attend pas à nous revoir. On se visse au comptoir avec la certitude qu’on n’en bougera pas. J’ai découvert ce bar il y a des années, quand j’étais encore un gamin. La première fois, j’y ai débarqué avec mon pote Veget au début de l’été 2010. Il y avait deux ou trois tables contre la vitrine qui donne sur la rue Pigalle. On était rentrés, on avait demandé chacun une bouteille de blanc, puis on était allés s’installer dehors, laissant le barman mi circonspect mi complice. C’est à peu près le dernier souvenir que j’ai de cette soirée. D’année en année, j’ai continué d’y revenir. Je l’ai fréquenté à mon climax quand Pigalle était à la mode. Le Carmen n’était pas loin, le Dépanneur venait d’ouvrir en face du Mansart, en creusant un peu on pouvait se relancer à l’Orphée ou n’importe où rue Frochot, toujours finir à l’Embuscade. On surnommait ce coin le flipper. Comme des boules, on rebondissait toujours d’un établissement à l’autre. Mais bizarrement, je n’ai jamais été un habitué. Je me suis constamment pointé au Sans Souci en clandestin, en cinquième roue du carrosse.

Les mecs qui débarquaient en claquant la bise à la moitié de la population étaient plutôt du style rockeur, un peu dégueu, de mon âge mais bien dans leur jus. À cette époque, je les tolérais mais les gardais à distance par un petit mépris dont j’avais le secret. C’est seulement ivres morts qu’on finissait par leur parler, mais toujours à moitié en se foutant de leur gueule. Et puis on n’y revenait plus pendant des semaines. On sortait ailleurs, au bar d’en face, dans l’arrondissement d’en face, sur la rive d’en face. Je suis francilien : je n’ai jamais été d’un quartier, jamais été d’une ville.

Fossilisés au comptoir, on sirote notre gin tonic en continuant de refaire le monde, et je me ré adapte à ce rade qui n’a pas bougé d’un iota. Est-ce que les gens sont nouveaux ? Est-ce qu’ils sont les nouveaux habitués ? Est-ce qu’ils sont exactement les mêmes qu’à l’époque ? Je ne cherche pas la réponse. Je me sens bien. Je ne sors tellement plus qu’au fond claquer trente balles dans ce bar ce soir est à ma portée. Alors je ne culpabilise pas. Au fond, ce bar pas cher et vaguement cool me va pas mal. Vu ses tarifs, c’est peut-être le seul bar dans lequel je sortirai toujours.

Il commence à y avoir du monde. Tout le monde s’observe en skred. Je regrette de n’avoir pas pris mes bottines. En même temps, si je les avais prises, je les aurais salopées et ça m’aurait fait chier. Je ne suis définitivement pas un vrai rockeur. Alors je suis là quand même, perché sur mon tabouret, avec mes Vans que tout le monde a et mon petit blouson noir bombé que tous les connards portent, et étonnamment je me sens cool, je me sens sale, un peu rock quand même. C’est sûrement la chemise un peu longue et qui me donne trop chaud, et ce pantalon trop serré que j’ai acheté par mégarde au magasin Jules de la zone commerciale de Saint-Maximin, dans l’Oise. Je n’ai essayé le futal qu’en rentrant chez moi, et j’avais les mollets compressés comme à l’époque des Naast, le même air con et dégingandé dû à ma grande taille. Mais miraculeusement ce soir cet accoutrement me sied, parce que le Sans Souci est l’un des derniers bastions rock où tu peux te sentir à l’aise de ne pas porter ces nouveaux futs qui flottent et s’arrêtent avant les chevilles. Dans ce déguisement je me sens légitime. Je lape ma conso et rigole avec Farrando, je suis à l’aise et ça se voit, je m’imprègne des regards sur moi, la plupart imaginaires.

Je suis tellement bien que tous ces pseudo rockeurs m’attendrissent pour la première fois. Soit j’ai vieilli et ils ont fini par me mindfucker, soit je me suis toujours un peu voilé la face ; au fond c’est sûrement les deux. Mais reste que ces mecs ont l’air assez crade et perdu dans leur vie pour n’être pas complètement hors-sujet en se prétendant rock. La musique m’enlace, le gin me porte. J’idéalise la misère humaine de ces mecs. La serveuse, le serveur, tous leurs potes. Ils portent tous un t-shirt qui devait être blanc à une époque, un jean slim et des sortes de santiags ou des tennis trouées. Qu’ils soient devant ou derrière le comptoir, ils sont les mêmes ; parfaitement interchangeables. Au fond, ils sont tous serveurs. Alors je repense aux histoires entendues ça et là, aux confins de la nuit : les after crades dans des apparts à la limite de déraper en partouze, Machin qui se trimballe en béquille parce qu’il est tombé rabate dans les escaliers de Montmartre, Machine qu’a chopé un sale truc à la chatte après avoir trop copiné avec un Erasmus.

Et je me dis qu’au fond, j’admire ces mecs qui ne font rien de leur vie. J’admire le fait qu’ils se lèvent à quinze heures, commencent l’apéro à dix-sept, et se ruinent jusqu’au jour d’après. À leur place, je n’aurais pas les couilles. Je n’aurais pas le cran de me réduire à ce point, de passer à côté des choses. Par magie, eux ont fait ce choix et s’y entêtent. Je ne sais pas comment ils font pour manger. De toute manière vu leur physique, ils ne doivent pas manger des masses. Et puis je l’ai dit, ils sont forcément tous serveurs. Le client du Sans Souci est forcément le serveur du Mansart, et inversement. Ils n’ont pas de plan de carrière. Se la mettre au ralenti jusqu’à leurs cinquante ans semble être le projet. J’espère pour eux que leurs parents sont assez riches pour supporter leur train de vie interlope. Ils doivent tous vivre ensemble, en communauté hippie-rock dans des apparts payés par les parents mais où le robinet de la salle de bain fuit et où un carreau dans la chambre est pété depuis l’hiver dernier.

Les heures ont passé. Farrando est parti aux toilettes. J’ai assez bu pour ne pas avoir à me donner une contenance en traînant sur mon téléphone. Alors je dévisage un peu les gens autour, la greluche derrière le bar qui se dandine et sert des pintes n’importe comment. Puis la foule massée à l’intérieur et à l’extérieur du bar. C’est l’un de ces soirs nouvelle ère d’octobre où les gens fument dehors en t-shirt. J’aperçois un grand type carré et bedonnant qui traverse la rue devant le Lautrec. On se regarde. Il m’amuse, il n’a pas du tout l’air d’être du coin. À ma surprise (et un peu à ma gêne), il rentre dans le Sans Souci et se dirige au comptoir, pile à la place de Farrando. Je lui dis que la place est prise, que mon pote revient. C’est quitte ou double : soit il m’encastre, soit ça passe crème. Ça passe crème. Il me dit qu’il veut juste commander, me demande ce qu’on boit en France à part du vin. Je lui dis du Ricard, qu’ici ils sont à 2€50. Il est rejoint par un petit homme en costume mal taillé, beaucoup trop habillé pour l’occasion et trop mal habillé pour être crédible. L’armoire à glace est polonaise, le petit bonhomme prétendument du coin de la rue. Farrando nous rejoint, la conversation prend comme une bonne mayonnaise. Très vite dix shots de vodka pure tombe sur le comptoir. Je les bois en protestant mais sans bouder mon plaisir. Les shots, c’est toujours l’entrée dans la zone de turbulence : soit on en ressort bousculé mais intact, soit l’avion se crashe.

En attendant d’être fixé, le duo insolite nous raconte son histoire. Le slave est traducteur, le petit homme d’affaire soi-disant son agent pour la France. C’est une histoire à dormir debout, le genre de trucs qu’on ne voit d’habitude que dans les films en noir et blanc, dans les livres de l’époque où on écrivait avec ses couilles. Naturellement, je repense à Joseph Kessel. Les nuits entières passées dans ce bar jusqu’à ce que la lumière extérieure revienne. Les vitres embuées, le froid dehors, une Elsa Wiener qui passe comme une évadée. Je finis par me dire que ce bar a quand même un petit quelque chose. Ces rockeurs inoffensifs et éternels, cet agent véreux, ce Polonais massif, le passé de l’endroit… maintenant clairement ivre, balloté en transit entre l’excès de confiance en soi et le début du lyrisme que provoque l’ébriété, je comprends que ce bar infamous est en fait mythique. Il en serait presque touchant. Inamovible, indécrottable, embourbé dans Pigalle depuis la genèse, connu de tous les connaisseurs, premier rôle d’un roman et d’un film, tout le monde continue de n’en avoir rien à faire. Kendall Jenner en ferait son QG pendant toute une fashion week qu’on l’aurait quand même oublié l’année d’après.

Ces réflexions douces ont ralenti mon rythme interne. Sans que je m’en rende compte, j’ai décroché. J’ai quitté le wagon de cette taule du diable. Ça tombe bien, l’heure de la fermeture approche. C’est bon, je suis immunisé. J’ai sûrement vieilli, ou mûri on va dire. En parallèle des verres à finir, je demande au serveur une carafe d’eau. Je la bois au goulot tout en finissant mes consos. J’en demande une seconde. J’observe désormais l’agitation due à l’heure comme un spectateur depuis un balcon. Et puis c’est le trou noir. Rien de grave, juste le blackout réglementaire des shots bus sans avoir bouffé. J’en ai eu pile pour mon grade, ne me reste plus qu’à descendre en douceur jusqu’à mon lit.

Sans Souci, on ne se voit qu’une fois par an, mais on se croisera toujours. Sans Souci, tout le monde s’en fout de ta pomme. Personne ne t’aime. Le temps passe et tu restes mais l’Histoire officielle s’en moque. Si ça peut te réconforter quand même, sache que le jour où tout le monde t’aura oublié, il restera au moins ce texte.

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