Posted in Journal Textes courts

S’allonger sur la terre

S’allonger sur la terre Posted on February 9, 2020Leave a comment

   Je repasse en voiture devant ces champs à la sortie du hameau de la Garde, après le croisement qui mène au camping des Blés d’or. Quand j’étais étudiant, je partais à Saint-Cast à la fin de mes partiels de mai. Tous les jours, je faisais des balades en vélo dans la ville. C’est dans le train entre Rennes et Lamballe, plus précisément vers Sillé-le-Guillaume, que l’idée de mon premier roman est née. C’est lors de mes balades en vélo que j’en ai trouvé la substance. Je repasse devant aujourd’hui en voiture et le champ est toujours là. Je coupais par la droite sur un chemin à peine dessiné entre deux parcelles, coiffé d’un bouquet d’arbres à mi-chemin de la route du Moulin d’Anne. Souvent, entre ces deux routes, celle de l’Intermarché et celle du Moulin, je posais mon vélo entre l’herbe et les cailloux. Je n’entendais presque plus les voitures, je ne voyais rien à part les premières maisons d’un petit lotissement. Partout ailleurs, du blé jeune. Dans mon souvenir travesti, du blé comme dans les films, une avalanche dorée éclatante sous le soleil, jusqu’à l’étouffement. Alors, je faisais quelques pas dans le champ en essayant de ne pas faire trop de dégâts, je jetais un dernier regard à la route au loin, aux maisons entourées de grillages, et je m’allongeais sur la terre. Ça n’avait rien de philosophique, rien de poétique. J’étais bien, allongé dans les blés couchés, un peu caché du soleil, loin du bruit, ayant atterri là comme par hasard, quand tous mes potes, toute ma famille exceptés mes grands-parents, étaient à Paris, à Lille. J’avais devant moi des heures entières où je pourrai ne rien faire d’autre que ça ; ou autre chose, n’importe quoi d’autre. Et des jours entiers, avant de repartir. Et puis je reviendrai, parce qu’on était à peine début juin et que l’été – qui s’achèverait mi septembre – commençait tout juste.

   Dans cet éloignement, presque cet isolement, au sens hospitalier du terme, il y avait une magie. Combien de jeunes en ce moment se promènent seuls à travers champ en France ? Combien de jeunes goûtent à cette liberté ? Alors que j’arrivais au rond-point de l’Intermarché, j’ai imaginé celui qui aurait pris mon relais, une fois l’été fini. Qui était ce jeune castin qui passait sur ce chemin à vélo, pour aller à l’église, à La Trinquette, au foot, au bar ? Il faudrait qu’il y passe tous les jours, pour aller à l’école ou bosser chez Ohier, le droguiste. Tous les jours, en revenant du travail, il se poserait dans les champs comme je le faisais. Il mâchonnerait la tige d’un épi de blé en regardant la lumière du soir se retirer de la Terre telle une marée solaire. Puis il repartirait. Ou bien il s’arrêterait même en allant au travail. Il se coucherait dans les blés et il rêverait. À rien de particulier. À une fille en robe. À cette marque de barres chocolatées finalement bien meilleure qu’une autre. Au film du soir sur la 1. Il repartirait et bien sûr son patron l’engueulerait à chaque fois, tout en sachant bien qu’il n’y aurait rien à faire : Joris aurait toujours été rêveur, ç’aurait été comme ça. Et puis, à force de passer sur ce chemin, de s’arrêter, Joris se serait mis à parler aux gendarmes, aux scarabées, aux fourmis. Il se serait mis à arracher des herbes folles et à les mâcher, jusqu’à sentir un maigre liquide, une amertume sur sa langue, puis à les avaler. Il se serait mis à rire tout seul, à imaginer des silhouettes mystérieuses cachées dans le bois au loin, près du lotissement. À force, il se serait fait virer. Et toute sa vie n’aurait été qu’une bataille entre ses moments dans le champ et le sérieux du monde qui lancerait ses assauts successifs : gagner de l’argent, acheter un pavillon, trouver une fille sérieuse, faire des enfants, payer l’emprunt, acquiescer devant son supérieur, calculer les prix des aliments pendant les courses pour ne pas dépasser le budget, demander des aides à telle administration, ne pas toujours les obtenir, avoir mal au dos mais ne pas prendre rendez-vous car la mutuelle rembourse mal.

   Et puis, à quarante ans, pas trop tard, parce qu’il n’est jamais trop tard, même si la Vérité nous apparaît cinq mois avant la mort, il lâcherait tout. Le job, la femme, les gosses, les papiers, le courrier, le canapé, Jean-Luc Reichmann. Ce serait dur, surtout pour ceux qu’il laisserait. Mais il n’aurait pas pu résister à l’appel du bourdon, celui des ronces et des cailloux, de cette ombre sous le bouquet d’arbres comme quand on rentre dans une piscine. Il se construirait une cabane dans le bois près du lotissement. De la cahute, il pourrait observer les gens vivre. La nuit, il s’approcherait jusqu’aux grillages maintenant doublés de rangées d’arbres ou de buissons hétérogènes. Il scruterait l’intérieur des cuisines, jusqu’à voir le contenu des frigo. Quand ils partiraient en courses, il s’introduirait chez eux par la porte du jardin pour se servir de tout ce qu’il trouve, de tout ce qu’il aime. Par la même occasion, il piocherait dans les placards et les penderies pour se trouver des fringues. Et puis il retournerait dans sa cabane. L’empire de Joris, ce serait ces deux champs de blés séparés par le chemin. La frontière de sa terre, la route de l’Inter et la route du Moulin. Tous les jours, il n’aurait pour seul programme que d’aller s’allonger dans les champs, qui changeraient de tête au fil des saisons. Seulement, il n’y aurait jamais d’hiver. Quatre étés différents, plus ou moins chauds, plus ou moins dorés. Et puis à la longue, alors que Carla aurait refait sa vie avec un type de Port à la Duc, que le plus jeune de ses enfants, maintenant lycéen, l’âge où on se demande qui l’on est, repenserait souvent à son père disparu, caché, inaccessible, sans pour autant tenter d’aller le chercher, Joris aurait cessé de s’alimenter. Ce serait à l’aube de l’été, le vrai, le deuxième été de l’année, le plus chaud, le doré le plus ocre. Il aurait mangé assez de mûres et de conserves de raviolis, il aurait la peau assez brune, les cheveux et la barbe assez longs. Alors, il se serait dirigé une dernière fois dans les blés mûrs et il se serait couché sur la terre, comme moi après mes partiels. Mais lui serait allé au bout de la démarche. Il aurait mis les bras en croix, le ventre vide comme rempli d’un nœud serré très fort. Regard au ciel, sourire aux lèvres, il serait mort de faim. Il serait mort heureux. N’ayant pas du tout joué le jeu des relations humaines, de la vie en société, mais heureux malgré ça. Heureux grâce à ça. Ainsi aurait pris fin la vie de cet homme pas fait pour les hommes.

   J’arrive sur le parking du Super U et je gare ma voiture. Je reste au volant quelques secondes en pensant à Joris. Je me rends compte que son existence est née de la simple entrevue du bouquet d’arbres quand je roulais à trente à l’heure après avoir passé le camping. Est-ce que c’est la puissance de la nature, la puissance du souvenir ? C’est la puissance de la Bretagne, une sorte de mélange des deux.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial