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Quarante-deux euros

Quarante-deux euros Posted on October 26, 2018Leave a comment

Il est 05h41 sur le quai de la 13. Hormis trois petites jeunes encore bourrées qui ricanent assises par terre, tout le monde ferme sa gueule. De temps à autre, une grosse meuf de la RATP parle dans un talkie, ou dans cette borne d’appel sur le quai d’en face. 05h42, à l’heure, le premier métro arrive. Il est déjà bondé. La première fois ça m’a choqué. Je m’étais dit impossible qu’à cette heure-ci il soit déjà plein. Et si. Bien sûr que si. Il l’est limite plus qu’à neuf heures. Parce que sur la 13, on part travailler tôt. Est-ce que moi je pars travailler ? Je n’en sais rien. Je vais garder le fils de mon pote Nico. Il commence tôt parce qu’il bosse pour la matinale d’une chaîne d’info. Il m’a dit un jour, à moitié en se marrant « Tu veux pas être mon employé ? », j’ai rigolé et puis j’y ai réfléchi après lui avoir demandé plus de détails. Il fallait juste garder son gosse de deux ans de six heures à neuf heures tous les vendredis matins. « Ce serait payé combien ? », « Trois heures à 14 € ». J’ai calculé dans ma tête : 42 € x 4, 168 € en un mois. Ça me paierait mes courses. J’ai dit banco. C’est depuis ce « banco » que très souvent le vendredi, je me retrouve sur le quai de la 13 avec ceux du premier métro.

J’ai mal dormi, j’étais réveillé une heure avant mon réveil. C’est pas une vie de se réveiller à quatre heures je me dis. Cette garde trouble toujours ma nuit du jeudi désormais, et la soirée qui va avec est toujours ombrageuse. Manon voulait venir avec moi, mais elle est malade. Je l’ai laissée dans le lit en l’embrassant et je me suis dit allez c’est parti. C’est toujours plus simple quand on est dans l’épreuve que quand on est juste avant. Alors je me redresse et je lui dis t’inquiète c’est de la rigolade. Dans la rame, tout le monde tire la tronche. En fait non, on ne tire pas la tronche, on ne fait aucune tronche. On est juste dégommés par le manque de sommeil, on a les yeux mouillés et cernés, cette tête un peu bouffie quelle que soit la couleur. Je ne suis pas encore assez rôdé, mais à ce stade j’imagine mal une embrouille éclater dans le premier métro. Tout le monde est trop dans le coaltar, trop logé à la même mauvaise enseigne de petites mains de la start-up nation. Pour descendre et monter, on se bouscule, mais les gens s’excusent, sont à moitié polis à moitié ailleurs. S’il reste un dernier espoir de « faire société », c’est peut-être ici qu’il faut venir puiser pour reconstruire.

J’ai quatorze stations avant de descendre, j’ai le temps de ne penser à rien. Alors forcément je repense à quelque chose, cette phrase de mon pote hier : « Il est difficile en ce moment, il va sûrement se réveiller. Préparons-nous-y ». Putain, depuis ce texto, j’ai l’impression de partir à la guerre. C’est probablement pour ça que j’ai mal dormi. J’imagine un psychodrame, un gamin qui hurle à la mort dans un immeuble parisien et qui déchire la nuit automnale à six heures du matin. Rien que d’imaginer le bruit me met mal à l’aise par rapport aux autres. Comment ça va se passer ? Est-ce que pour nous jouer des tours, le sort ne nous livrerait justement pas un gosse calme ? Ce serait trop beau.

À la sortie station Gaîté, des jeunes sortent du Consulat ivres morts. Je trace et je repense vaguement à l’état dans lequel ils sont. C’est le moment où les souvenirs reviennent. Où les plus timides parviennent enfin à pécho, où les autres commandent un Uber pour aller baiser. Les discussions qui ne servent à rien, le pote qui se débat toujours pour partir en after. Et puis je me dis que c’est des conneries, ils ne sont sûrement pas rabates mais simplement sous D, et il paraît que ce truc est différent, que tu te souviens de tout, que t’as pas besoin de boire. Moi tout ce que j’en sais c’est que j’ai déjà dû garder une pote écrasée dans l’herbe pendant une heure à deux doigts de s’évanouir en plein cœur d’une Peacock. Ils sont teubés ces jeunes. Dieu que je les envie. Ils ne font rien aujourd’hui, n’ont aucune obligation. Ils n’ont sûrement aucun problème d’argent parce qu’ils ont sûrement les parents derrière. On est rive gauche, tout le monde est riche. Et puis je me dis que c’est des conneries, qu’à tous les coups, comme ma sœur, ils ont un petit taff à côté, ou font des missions ici et là. Alors, comme j’ai toujours envie de les jalouser, je me dis putain ils ont de la chance de n’avoir pas d’horaires, pas de N+1, de n’être pas encore empêtrés dans le schéma CDI-réunions-pauses-café-heures-de-métro-dernier-arrêt-avant-le-burnout. Et puis je me rends compte que moi non plus. Alors je souris, je reprends des forces, je tourne au dernier coin de rue avant de monter chez mon pote.

Arrivé là-haut, Nico chuchote. Il paraît que j’ai « une chance inouïe », le bambin ne s’est pas réveillé. La semaine dernière me dit mon pote, dès qu’il s’est levé le petit s’est mis à chialer jusqu’au départ de son père. Sa meuf a bien géré, mais ça n’a pas empêché le petit d’homme de s’égosiller tout du long. On écourte la discussion, histoire qu’il parte sans réveiller la bombe à retardement. À 06h10, une fois Nico parti, je m’assois sur son canap’ et commence à pianoter sur mon téléphone.

Il est à peine 06h24 quand le môme se fait entendre. J’écoute sans bouger. Est-ce qu’il va se rendormir ? Bien sûr que non. Je l’entends parler maintenant. Si c’est comme la dernière fois, il va se mettre à hurler « Papaaaa ! » tout en pleurant. Alors, il faudra le lever, lui dire que Papa est au travail, lui rappeler qui je suis, lui donner son chat sauvage, et aller lui faire un biberon. Puis, dans le pire des cas, appeler son père en Facetime pour le calmer. Si même ça, ça ne marche pas, il faudra l’habiller tant bien que mal, et aller lui faire faire des tours de pâté de maison en poussette.

Miracle, il ne pleure pas, il ne demande pas son père. J’allume la lumière, il me voit, ne bronche pas. Je lui parle doucement. Putain, son père l’a bien briefé la veille, il ne dit rien. D’ailleurs, celui-ci m’a dit qu’il venait de lui acheter une voiture, et que ça l’occuperait s’il était difficile. Dans le mille. À peine dans mes bras, le petiot aperçoit sa voiture rouge Vilac « depuis 1911 ». Je me dis putain le daron a des thunes finalement. Et puis je me dis que pour lâcher 42 euros à un pote pour trois heures, bien sûr qu’il en a.

Je fais le calcul dans ma tête. La crèche est à une demi-heure, je dois le déposer vers neuf heures, j’ai donc deux heures à passer en tête à tête avec un bout-de-chou de deux ans. L’objectif principal durant tout ce temps, c’est qu’il ne se mette pas à pleurer. Et c’est un jeu entre l’enfant et l’adulte. L’enfant est parfaitement conscient de son arme. L’adulte sait que l’enfant sait, et inversement. Tout le monde sait et ce petit bonhomme de presque vingt-quatre mois me tient par les couilles. Mais se mettre à hurler, il le sait, c’est un peu comme détenir la bombe atomique. C’est dissuasif. Il sait qu’il ne peut pas la dégainer à tout bout de champ, parce que les dégâts causeraient trop de bouleversements. Mais il brandit quand même la menace pour faire passer ses conditions : bouffer deux madeleines au lieu d’une, dire non trois ou quatre fois avant d’accepter d’enfiler son pull.

Les heures passent et je me rends compte qu’au fond, j’ai pas mal de cartes dans mon jeu. Le biberon, le doudou, la voiture de luxe, le changeage et l’habillage, au pire du pire du pire, la télé. J’abats mes cartes une par une en regardant de temps en temps la montre. La voiture de luxe, le biberon, le doudou en fil rouge, et puis je gruge un peu, on se cale dans le canapé pour accélérer un peu le temps en suivant La Belle et la Bête. Il reste encore une heure, et je n’ai pas plus en poche que le changeage et l’habillage. Il faudrait que je trouve quand même un truc d’une demi-heure pour passer le temps. Par miracle, alors que je lave le biberon, mini Nico s’approche et repère les poupées russes sur une étagère de la cuisine. Je me dis « Houuu banco ! Tu sais pas dans quel engrenage tu viens de mettre le mini doigt ». On passe cette demi-heure à les ouvrir une par une et à les refermer, et le bambin a même la bonté d’apercevoir quelques pièces de monnaie qui me permettent de dépasser les trente minutes. J’ai gagné, je suis désormais large.

Reste quand même à changer cette graine d’humain. J’éprouve alors un début de réticence, puis je me recadre direct : je suis un adulte maintenant. À mon âge, des enfants, mon père en avait deux, ma mère en avait trois. Et puis ça m’arrivera bien un jour, il faut bien que je m’y fasse. Alors je me plie à torcher les fesses du mioche, en me disant, un peu stupide, que c’est comme Obispo l’a dit : c’est ça « être père ». D’ailleurs non, ça bizarrement il ne l’a pas dit. Mais c’est ça quand même. Alors je prends un air sérieux et viril, et changer la couche de ce bambin qui s’en cogne devient un geste que j’essaie de rendre routinier. Dehors il fait nuit et la moitié de l’immeuble dort, l’autre est réveillée, et je me demande combien de scènes de ce genre se déroulent aux autres étages, combien de fois des petites existences se construisent ainsi pas à pas.

Il est neuf heures. Une fois le petit changé, l’habiller et le conduire à la crèche s’est déroulé sans accroc. Je refais le chemin en sens inverse jusqu’au métro Porte de Vanves. Je fais le bilan de cette session et je me rends compte qu’en fait, tout s’est bien passé. Si je l’avais su, j’aurais mieux dormi la nuit dernière. C’est ce que je me dirai jeudi prochain. En attendant, je suis lessivé. Elles étaient longues ces trois heures. Alors je pense à mon pote qui fait ça tous les autres jours, et qui enchaîne ensuite sur une journée de boulot à Boulogne. Je ne sais pas comment il fait. Ça me paraît surhumain. Est-ce que c’est parce que j’ai décroché que cette vie-là me paraît désormais injouable ? Ou est-ce que je suis juste une grosse feignasse ? Des bourges déjeunent au Novotel, avec cet air qui me fascinera toujours des mecs que la richesse ennuie. Pas une seule seconde ces gens se doutent que les œufs brouillés les tranches de bacon et les bols de fruits exotiques c’est quelque chose de pas automatique. Je ne leur en veux même pas, tout le monde devrait vivre comme ça. Et puis je suis de bonne humeur, alors je me dis tout bas « Un jour… », et je m’engouffre dans le métro.

Je referme la porte de chez moi, je me douche, je me rhabille, je regarde l’heure : dix heures. C’est un peu l’heure à laquelle les parisiens arrivent au bureau. Sauf que je n’ai pas de vrai boulot. Je baille. Je m’assois à mon bureau, et j’ouvre mon ordi pour chercher un travail, un vrai travail. Enfin au moins quelque chose de stable. Tout sauf un CDI à temps complet bien sûr ; hors de question de jouer le jeu. Il est 10h10, j’écris des livres, et j’ai quarante deux euros de plus en poche.

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