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Préfacière

Préfacière Posted on December 15, 2019Leave a comment

Vous lisez les préfaces, vous ? Moi pas souvent. D’abord, je ne veux pas connaître l’histoire avant de l’avoir lue, ensuite, les préfaciers sont souvent trop passionnés par leur sujet pour être lisibles. Ils utilisent des mots trop compliqués, connaissent la vie de l’auteur peut-être plus que l’auteur lui-même. Dans la plupart des cas, les préfaces gênent inutilement l’œuvre, donnent l’impression d’avoir été rajoutées pour faire sérieux, ou pire, pour justifier un choix éditorial hasardeux quand plusieurs textes sont regroupés.

Je pensais ça, et puis j’ai lu La Maison Nucingen précédé de Melmoth réconcilié, chez Folio, préfacé par Anne-Marie Meininger. Comme d’habitude, je suis d’abord passé à côté de la préface et j’ai même filé tout droit à La Maison Nucingen, peu intéressé par l’histoire fantastique de Melmoth. Mais je n’ai quasiment rien compris à l’histoire du baron à l’accent à couper au couteau. Alors, j’ai quand même voulu en savoir plus avant de ranger le livre dans ma bibliothèque. C’est là que j’ai découvert tout ce qu’une préface pouvait avoir de beau, de puissant, d’inspirant, bref, de génial.

Dans sa préface, Anne-Marie Meininger explique comment ces deux œuvres de Balzac lui ont permis de reconstruire une certaine histoire de la « haute banque » dans la première moitié du XIXe siècle. Cette histoire ne se trouvait pas dans les livres, ce sont les œuvres de Balzac qui l’y ont menée. Au même titre, lire le texte de cette grande préfacière m’a permis de découvrir tout un monde que je ne connaissais pas, d’accéder à l’Histoire en passant par la littérature.

J’apprenais que la construction des lignes de chemins de fer de Versailles Rive Gauche et de Versailles Rive Droite avait été réalisée dans une concurrence effrénée et fortement médiatisée.

J’apprenais que deux foyers juifs existaient historiquement en France : un foyer ashkénaze dans l’Est, un foyer séfarade dans le Sud-Ouest, composé principalement de juifs portugais.

J’apprenais que Louis XVI avait accordé plus de droits aux juifs lors de son règne, et que ce fut l’une des choses qu’on lui reprocha à la Révolution (« Mort au roi des juifs »).

Et puis j’apprenais que Balzac s’était essayé au fantastique pour suivre une mode européenne et pour tenter de faire un coup, puis y avait petit à petit renoncé pour le réalisme pur.

J’apprenais ensuite que Nucingen n’était pas un Rothschild mais un Fould, que son personnage en était presque intégralement inspiré. Comme le baron alsacien, Fould avait organisé trois fois sa propre faillite pour s’enrichir plus encore. Alors, j’apprenais que Balzac lui-même avait vécu trois faillites (édition, imprimerie, fonderie), celles-ci l’ayant au contraire ruiné. Mieux, je comprenais que César Birotteau, héros du roman éponyme, qui fait faillite dans les parfums, n’était ni plus ni moins qu’inspiré de Balzac lui-même.

Birotteau était Balzac, Nucingen était Fould, Castanier était Mathéo ou Kesner, Aquilina, « Madame de La Garde », était Mademoiselle Bégrand, « Mme de Saint-Amour », la Duchesse de Carigliano était celle de Corigliano, et ainsi de suite. Balzac avait dit « La société française allait être l’historien, je ne devais être que le secrétaire. » et c’était la stricte vérité.

Et Anne-Marie Meininger ne s’arrêtait pas là : à la fin de sa préface, elle révélait que les Fould allaient se lier aux Pereire via Olinde Rodrigues, et que sous le Second Empire, les Fould et les Pereire du Crédit mobilier s’allieraient contre les Rothschild dans une guerre financière mémorable. C’était ni plus ni moins que la toile de fond de L’Argent, de Zola. On passait d’un univers littéraire à un autre, comme d’une série à son spin-off. Il y avait d’autres chefs d’œuvres à lire ou relire et mieux lire, d’autres préfaces pour les comprendre, pour découvrir d’autres œuvres encore.

J’ai fini la préface en étant survolté. Alors, j’ai finalement décidé de lire Melmoth réconcilié que j’avais boudé au départ, et je peux désormais dire que j’ai adoré l’ensemble de ce livre, alors que la seule lecture de l’indéchiffrable Maison Nucingen m’avait presque agacé. C’est ça, tout le talent d’une préfacière.

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