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Politique, Économie et Société

Politique, Économie et Société Posted on December 12, 2019Leave a comment

Quand j’étais à Lille, on se retrouvait souvent le soir entre amis pour s’en mettre une. On s’était rencontrés en cours, section Politique, Économie et Société, c’était notre premier point commun. On démarrait toujours chez l’un ou chez l’autre. On écoutait de la musique. On avait des goûts différents, d’autres identiques. Chacun faisait un effort, allait chercher dans ses affinités celles qui rejoignaient le goût des autres. Un peu comme nous étions tous différents politiquement, couvrions tout l’échiquier partisan, et étions quand même meilleurs amis. On enchaînait les vidéos YouTube, volume poussé au maximum sur un vieux lap-top dont il fallait maintenir l’écran contre un mur ou une lampe de bureau. Au choix : Mafia K’1 Fry, Booba, Johnny, Renaud, etc. Cet échange dans la musique, alors que nous n’étions pas des spécialistes, nous faisait grandir. Cela faisait avancer nos réflexions sur la vie, les choses, la société. C’était culturel, c’était littéraire. Je reste encore aujourd’hui choqué par certaines phases de Dany Dan, de Sir Doum’s, de Booba.

Les temps ont changé. L’un est doctorant à Bruxelles, l’autre romancier et journaliste pour une chaîne d’information. L’un est professeur d’économie, l’autre est en train de réparer une vieille R5 décapotable dans le garage d’une maison lyonnaise, après être sorti d’HEC et de plusieurs années passées dans le bureau d’un grand groupe. Et moi, après des années dans la télévision, je mène ma barque littéraire comme une jonque sur un fleuve du Viet-Nam, en temps de guerre. On se voit toujours, certains très souvent, d’autres plus du tout. Mais même lorsqu’on se voit, c’est rarement « à domicile », chez l’un ou chez l’autre. On se retrouve désormais dans l’anonymat d’un bar, d’un café. Bien sûr, cela nous permet de nous foutre de la gueule des têtes qu’on croise, mais ce n’est pas le même plaisir. Il y avait dans le fait d’entrer chez l’un d’entre nous quelque chose d’intime, de viril, de pacifique. Invariablement noué autour d’un inventaire musical, on se soudait les uns aux autres.

Parfois, aujourd’hui, après deux ou trois verres avec l’un d’eux, on repense aux années lilloises et on finit par se dire, électrisés par l’alcool, qu’on n’a qu’à se faire un week-end souvenir dans la capitale du Nord. On prendrait le train et en une heure, on serait à Lille. On poserait notre sac dans un Airbnb et on referait comme avant. On commencerait par un kebab chez Kemer, puis les hostilités commenceraient. On traverserait la Place du Match pour atterrir en face, au Solfé. On se bourrerait alors la gueule à la bière à 14° et ça se finirait au Seven, qui a dû changer de nom quatre fois depuis. Mais on ne ferait que courir avec une sensation irrattrapable. Parce que le moment est passé, et parce qu’on ne serait pas chez l’un d’entre nous. Il faut un foyer, une base de lancement, un port d’attache pour s’en aller terroriser les mers.

Alors, on noie le poisson. On se dit qu’on le fera pendant qu’on a déjà compris qu’on ne le fera pas. On finit notre verre et on se quitte, jusqu’à la prochaine fois. Mais sur le chemin du retour, je n’arrive pas à oublier ces soirées lilloises. On était sans les parents, lâchés dans cette ville que la plupart d’entre nous ne connaissait pas. L’acclimatation avait mis quelques semaines, puis on s’était engouffrés dans le plaisir d’être enfin adultes, mais pas complètement : on goûtait tous les avantages sans en connaître les inconvénients. On vivait nos années étudiantes, on était dans une bulle. On se plaisait à refaire le monde une, deux, trois fois par semaine, comme s’il n’y avait aucun lendemain qui déchante ; parce que toute métamorphose est douloureuse, tout passage d’un âge à l’autre est une déchirure, qui ne se répare jamais vraiment.

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