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Ouistreham

Ouistreham Posted on September 11, 2019Leave a comment

J’ai fini Le quai de Ouistreham hier mais j’ai l’impression que c’était il y a une éternité. Parce que dix fois depuis hier j’ai eu envie d’y retourner, de le reprendre comme ces quatre derniers jours pour en continuer la lecture. Mais c’est mort, le livre est bel et bien fini. Je suis allé sur la page Wiki de Florence Aubenas mais j’en suis revenu quasiment bredouille. À part un livre sur l’Affaire Outreau et un recueil de ses papiers dans Le Monde, pas grand-chose d’autre à se mettre sous la dent.

Pourtant, j’aimerais pouvoir enchaîner sur les nouvelles aventures de Florence Aubenas, son homonyme, celle qui se met dans la peau d’une chômeuse sans expérience et qui débarque dans une ville qu’elle a presque choisie au hasard. Après Caen et le quai de Ouistreham, un autre endroit en France, une autre idée de la misère sociale. Comme de suivre Jean Macquart dans La Terre, puis dans La Débâcle. Parce que le fond de l’idée est là : Le quai de Ouistreham est digne d’un roman. En fait, ce « reportage » de Florence Aubenas surpasse même à peu près 98 % de ce que la littérature française produit actuellement.

D’abord parce que Florence Aubenas écrit bien. C’est un reportage, alors bien sûr on ne se perd pas dans les méandres psychologiques des personnages. D’ailleurs, les personnages sont des personnes. On est dans un article de journal qui serait à la fois magistral et long de 237 pages. Est-ce qu’elle le fait exprès ou pas ? Ses chapitres, parfois des paragraphes, des destins de collègues qu’elle croise, sont bien ficelés puis scellés avec la brutalité et l’efficacité d’un épisode de Better Call Saul. Florence Aubenas a dû lire Demande à la poussière en prenant des notes.

Ensuite, ce livre se place au-dessus du lot parce qu’il est réaliste. La littérature, ce n’est pas que le réalisme, ce n’est pas qu’ouvrir les yeux des lecteurs sur la misère de leurs concitoyens. La littérature c’est aussi la poésie, la légèreté, l’ennui, l’égoïsme. L’un des idéaux de la littérature est même pour moi de simplement contourner des sujets, les effleurer, ne faire que tourner autour d’eux pour au pire les faire apparaître en négatif, au mieux les faire oublier. Mais parfois, la littérature c’est tout l’inverse. C’est ne plus tourner autour du pot mais se ruer dessus à 300 à l’heure et le briser en mille morceaux. Combien de romanciers contemporains peuvent prétendre mieux décrire la pauvreté, la précarité française de l’époque que Florence Aubenas dans ce livre ? Que cette société se transforme en start-up géante ou qu’elle évolue vers plus d’humanité et moins de performance, ce livre restera éternellement comme un témoignage de ce qu’a été la « France d’en bas » au début du millénaire.

D’ailleurs, ce livre est social mais n’est même pas militant, ou politique. Il est une photographie, une jolie photographie. Florence Aubenas ne prend pas vraiment parti, ou bien discrètement. Elle nous laisse avec ces femmes de ménage normandes, leurs qualités, leurs défauts. Dans le livre, même les bourreaux ont leurs faiblesses, des parties d’eux qui les rendent humains, victimes. Il n’y a pas d’un côté les femmes de ménage angéliques et de l’autre les méchants employeurs. Tout le monde est un peu bon et méchant, et tout le monde subit. Le Mal est ailleurs, invisible et au-dessus. Et c’est aussi ce qui m’intéresse dans une œuvre d’art. Ne pas donner son avis, ne pas trancher d’un côté ou de l’autre. S’élever au-dessus de ses propres convictions, croyances. C’est aussi pour ça que l’auteur n’a rien à avoir avec le narrateur.

C’est pour ça qu’en plus d’être bien écrit et agréable à lire, le livre de Florence Aubenas est utile. Grâce à la hauteur qu’il prend, parce que l’auteure sort de sa zone de confort (elle y est habituée) pour aller vers les autres et les mettre un peu dans la lumière. Si tout le monde faisait pareil, peut-être que cette tension nationale dans laquelle on est tous empêtrés descendrait de quelques crans.

« Marguerite a l’air très calme. Elle m’annonce que la fille que je remplace quitte le poste. “On a pensé te proposer et soutenir ta candidature : c’est un CDI. On serait contentes de travailler avec toi”. Les conditions sont miraculeuses pour le secteur : un contrat de 5 h 30 à 8 h le matin, payées au tarif de la convention collective, 8,94 euros brut de l’heure.
Parmi les règles que je m’étais fixées, il y avait celle d’arrêter cette expérience dès qu’on me proposerait un contrat de travail définitif. Je ne voulais pas bloquer un emploi réel. Le Tracteur m’attend sur le parking. Pendant tout le trajet du retour, c’est à lui que je parle, longtemps, sur le ton de la confidence, des mots de tout et rien, ceux que je n’ai pas osé dire aux autres. »

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