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Micro journal – Normalement

Micro journal – Normalement Posted on June 8, 20204 Comments

Normalement

Depuis plusieurs semaines des gens font des travaux à la fenêtre d’en face. Dès qu’ils débarquent tous les soirs, je ferme les volets parce qu’on n’a pas de rideaux. Pas envie qu’ils nous voient, nous regardent, rentrent dans notre vie. Seulement, ce soir, ils sont évidemment encore là, mais je m’en fiche. Je continue de travailler à moins de dix mètres d’eux malgré le vide qui nous sépare. Ce qui a changé, c’est que ce soir c’est ma dernière soirée ici. Je n’en ai plus rien à faire qu’ils m’observent, sachent à quoi je ressemble, à quelle heure on dîne, ce qu’on dîne, quelle série on regarde etc. Je vis ma vie normalement à côté d’autres gens qui vivent la leur tout aussi normalement. L’impression de confort est immense. Quand j’étais en 4e, je portais des fausses Globe et ma mère avait enfin fini par m’acheter de vraies Vans. Elles sont restées dans ma chambre pendant des jours sans que je les porte. Tout d’un coup, je n’avais plus honte de porter mes fausses Globe. Je me disais « Si quelqu’un se fout de ma gueule, je lui dirais que j’ai des Vans. Et s’il ne me croit pas, je les lui montrerai le lendemain ». Ce truc me rendait invincible, dans le sens protégé par un argument imparable.

Le chat

La première fois, le chat s’est dirigé vers le fond du jardin. Arrivé devant la haie naturelle formée par les noisetiers, il s’est arrêté. Puis il est passé par la droite, entre les arbres et le mur. Sa tête a d’abord disparu. Puis la moitié de son corps. Puis il ne restait plus que ses pattes arrière, puis sa queue parallèle au sol. On voyait alors, à travers le feuillage, des bribes de sa silhouette s’en allant. Enfin, plus rien. Le chat était parti et c’était une souffrance. La deuxième fois il s’est de nouveau dirigé au bout du jardin, puis a contourné la haie de noisetiers en passant par la droite. Une fois de plus, il a disparu progressivement dans les feuilles. Et ce n’était plus sa disparition qui était une souffrance, c’était les jours écoulés entre ces deux disparitions, et l’alignement des jours qui continuerait de prendre l’eau, jusqu’à la fin du confinement, jusqu’à la fin de la vie.

Poison

Parfois, l’écriture peut être un poison. Parce qu’elle influe beaucoup trop sur mon humeur, mon état d’âme. Je n’étais pas bien depuis plusieurs jours, et c’est en finissant un texte, l’ayant enrichi, approfondi, bref, rendu meilleur, que j’ai compris. Je me sentais tout d’un coup beaucoup mieux. Si j’avais été mal, c’est parce que le texte avait traîné, que je n’avais pas réussi à en tenir la bride.

Grande plage

J’ouvre la fenêtre pour écouter le bruit de Saint-Cast la nuit, en plein hiver. On entend la mer, qui gronde. Je regarde le demi-cercle de lumières des réverbères du boulevard de la Mer, j’écoute encore le bruit des vagues et il m’enchante. J’essaie de m’imaginer à quoi ressemblait ce coin avant que l’homme arrive, construise des maisons, bétonne la plage, la dune. Ça devait sûrement ressembler à Pen Guen. Il y avait alors deux Pen Guen, séparées par la Pointe de la Garde, sans statue de Notre-Dame de la Garde. Ça devait être beau à pleurer. Je paierais cher pour voir cet endroit avant que l’homme y soit apparu.

Rock n’ roll

Je me souviens que quand j’ai débouché du métro Assemblée Nationale pour les funérailles de Johnny, j’ai gueulé « rock n’ roll ! » avec un vieil accent franco-américain, une sorte d’imitation du Johnny des Guignols. Sengers qui me retrouvait là avait l’air choqué, décontenancé ; en fait, gêné. Or, pour le gêner, il faut se lever tôt. Aussi j’ignore encore si je dois être fier ou non de ce « rock n’ roll ! » trop spontané, trop lié à l’alcool de la veille qui restait dans le sang.

Confinement

Leïla Slimani raconte son confinement dans sa maison de campagne dans Le Monde. Elle dit que tout le monde doit avoir commencé un « journal de confinement ». En ce qui me concerne, j’écris beaucoup, mais pas sur le confinement. Essentiellement de la fiction, rien sur ma vie. Mon quotidien ne mérite pas d’être raconté. « Je suis passé du salon à la chambre », « J’ai mangé des pâtes »… Ceux qui sont en bonne santé chez eux ne vivent absolument rien d’exceptionnel ou qui soit digne d’être raconté. La meilleure preuve, c’est le texte de Leïla Slimani qui est incroyablement creux.

Enfance

On a tendance à penser que ce que vivent les enfants vaut moins que ce qu’on vit. Quand ils sont heureux, quand ils pleurent, quand ils souffrent, quand ils sont amoureux. Je crois en fait que ce qu’ils vivent a autant de valeur, d’intensité que ce qu’on vit. Peut-être plus.

Pourquoi il est important d’être sur Twitter quand on est écrivain

Pas pour suivre l’actualité via des comptes de journalistes. Non, pour faire de la recherche de personnages. Ils sont nombreux sur Twitter à tenir des comptes humoristiques ou parodiques. Le point commun, c’est que pour chacun de leur tweets (plus ou moins réussis) ils se glissent dans la peau de tel ou tel « personnage », disons « profil type » : la boomeuse anti-système, l’étudiante LGBT fan d’astrologie et de sorcières, le quinqua beauf de province, l’écervelé filloniste du XVIe arrondissement etc. Rien de mieux pour construire ses personnages que de suivre ces comptes sur Twitter.

4 comments

  1. Coup de blues depuis le confinement ?
    Je sens déprime, pessimisme et tristesse … Désabusement aussi.
    Tu n’es pas le seul.
    Nos vies sont bousculées et l’avenir ne semble pas enchanté.
    Une phrase dans un film ce matin m’a fait du bien et je l’ai affichée au mur :
    “Lève toi et marche”
    Dominique

    1. Hello Dominique,

      Pas vraiment de coup de blues général, peut-être des petits coups de mou momentanés ! Les paragraphes de cet extrait ont été écrits sur plusieurs mois. En tout cas très bon mantra que “Lève-toi et marche”, ça nous fait aller de l’avant !

  2. Désolée, les émôticones ne sont pas pris dans les commentaires !
    C’est pourquoi tu as reçu juste un !
    Merci pour ta réponse !

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