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Micro journal – Chatoyant

Micro journal – Chatoyant Posted on December 10, 20192 Comments

Happé

Je feuilletais au hasard des livres récents au Cultura de Saint-Maximin. Et je ne pouvais m’empêcher de les comparer au Balzac que je lisais en ce moment. Il y a les écrivains happés par ce qu’ils écrivent et il y a les autres, qui se regardent et flippent car ils ne savent pas ce qu’il faut faire. C’est vrai : beaucoup d’écrivains d’aujourd’hui n’ont pas la moindre idée de ce qu’il faudrait faire pour écrire un grand livre. Ils n’ont même pas compris que ça ne se pense pas, ça s’écrit tout seul. Alors, quand on les lit, on voit bien qu’ils ont cherché, tergiversé, puis finalement tranché pour telle histoire, tel style faussement personnel. Et ils écrivent tous la même chose. Pour eux, écrire doit être une sorte de passe-temps. Alors qu’un bon livre, c’est un livre où on oublie tout de suite l’auteur, un livre où l’on sent que l’histoire qu’il raconte est bien plus grande, égoïste, vorace que sa propre personne. L’histoire est venue chercher l’auteur, pas l’inverse. Ces gens sont rares aujourd’hui, mais ils existent.

Auteuil

Ça fait plusieurs fois que je remarque quelque chose dans les escalators de la station Michel-Ange – Auteuil : tout le monde reste statique, à droite. Je suis à chaque fois le seul à monter les marches de l’escalator. Dans le XVIe, on a tout le temps. Puisque l’escalator doit nous mener en haut, pourquoi se presser ? Dans le XVIe, le temps n’est même plus de l’argent.

Biceps

Comment j’ai compris que ma mère était en train d’aller mieux ? Dans mon téléphone, l’emoji 💪 avait disparu des emojis les plus fréquemment utilisés.

Immédiatement

Dans une interview en français que Kirk Douglas donnait à Paris, à l’occasion de la sortie de La Caravane de feu, l’acteur essaie d’expliquer ce qui fait la particularité des westerns. Il dit que, contrairement à la vraie vie où les différends se règlent devant un juge, dans les westerns, les problèmes se règlent « immédiatement ». Mon nouveau roman est-il un western ? En tout cas, dans celui-ci, j’ai essayé de décrire un peu de cette réalité contemporaine : trop de choses se règlent « immédiatement ». Un type peut se faire insulter ou passer à tabac dans la rue simplement parce que sa tête aura déplu à l’agresseur. Et jamais l’agresseur ne croisera un juge pour son agression. La ville d’aujourd’hui est-elle devenue un décor de western ?

Les chats (1)

Dans le rapport entre les chats et les hommes, il y a ce qui s’échange : une baballe, une ficelle, des caresses. Et il y a tout le reste. Par exemple, quand l’humain observe un chat qui vaque à ses occupations et que l’humain ne parvient pas à saisir ce que le chat trouve dans la contemplation interminable d’un jardin pris dans le vent. Cette absence de réponse du chat envers l’humain est fascinante et dense. Il y a dans l’incapacité à communiquer entre le chat et l’Homme une profondeur énigmatique digne de l’infini de l’espace.

Chatoyant

Vers la Porte de Clichy, je croise un type qui rentre dans un garage. On est lundi, c’est la grève, il fait froid et il pleut. Mais il est habillé en veste de survêtement orange et pantalon de jogging vert fluo. Ses baskets sont flambant neuves. La vision de ce type plein de couleurs dans la grisaille me met du baume au cœur. Qui est ce zig qui semble n’être pas touché par la déprime ambiante ? D’un seul coup, j’aimerais en savoir plus, pour en faire un personnage. Mais je passe mon chemin sans trouver ce qui m’a interpelé. Plus tard, je comprends que ce type, moitié ritale, moitié racaille, mais chatoyant, avait quelque chose comme un côté France d’en bas fière d’elle, gilet jaune étincelant, comme si la France oubliée était au centre du monde, à la mode, et même en dehors de la mode.

Homicide

La mort peut venir n’importe quand. D’accord. Mais surtout, quand elle vient, elle est là et on est obligé de faire avec. Dans le métro, le conducteur nous alerte sur la présence de pickpockets. Je les identifie facilement, pas très loin de moi. Alors je m’imagine que l’un d’eux tente de voler un passager, et que ce passager le remarque. S’ensuivrait alors une explication, peut-être une altercation. Et puis, comme j’ai de l’imagination, le pickpocket sortira un couteau et l’instant d’après, le passager se fera poignarder. Les pickpockets partiront en courant à la station d’après. On déposera le blessé sur le quai, on appellera les secours, et le métro repartira. Plus tard, on apprendra dans le journal, aux infos, sur Twitter, qu’un passager du métro parisien a été poignardé et est mort de ses blessures. Si tout ça arrivait, on se dirait, à rebours, qu’on a assisté à un homicide, qu’on a presque vu un mort, et que tout a commencé par une simple alerte du conducteur.

Les chats (2)

Depuis plusieurs minutes, le chat est immobile, cou plié, tête vers le plafond. Il fixe les rideaux qui bougent dans la chaleur du radiateur. Je repense à ce que je me suis dit sur l’énigme qu’ils sont. Mais, plus tard, alors qu’un stylo avec lequel le chat jouait s’est glissé sous un tapis, je comprends quelque chose. Le chat bondit sur le tapis à l’endroit de la bosse créée par le stylo. Il est presque en train de chasser. Derrière son silence, est-ce qu’il prend ce stylo pour une souris ? Peut-être que le mystère des chats, c’est simplement qu’ils sont limités.

Normandie

Un jour, quelqu’un « qui compte » aura compris ma démarche littéraire. Ce que je fabrique, ma volonté de l’inscrire dans un travail multiséculaire exécuté par des écrivains de tous les âges, quelqu’un l’aura vu. Ce que je m’évertue à faire depuis la sortie du Ciel aura été identifié. Alors, je n’aurais plus le sentiment d’avancer dans le brouillard. Alors, enfin repéré par cet ange imaginaire, je conduirai vers la Normandie, parce que la Normandie, prolongée par la Bretagne, est un plateau en pente qui mène irrémédiablement vers l’océan. On arrivera dans ce village secret, encaissé, entre les collines et la Manche, et on s’arrêtera là. Parce que c’est là qu’on se rend quand on n’a plus rien de crucial à accomplir.

2 comments

  1. J’ai particulièrement aimé te lire aujourd’hui car j’y retrouve certaines choses importantes qu’il ne faut pas que j’oublie…
    Merci

    Et j’aimerais tant la comprendre, ta démarche littéraire !
    Mais peut-être que je manque de culture littéraire…
    J’ai recommencé à lire des romans et des biographies depuis seulement quelques mois.

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