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Micro journal – Le froid

Micro journal – Le froid Posted on November 17, 2019Leave a comment

Colonel

   Immense respect pour ce type imaginaire qui, au moment de la commande des desserts dans un restaurant moyen mais pas mauvais, dirait simplement au serveur « Une Colonel » pour désigner une Coupe Colonel. Comme on dirait « Je vais prendre le bar » pour dire qu’on prend le plat au bar à l’énoncé de dix pieds de long genre « Filet de bar sur son lit de cresson et son émulsion de fenouil avec pommes de terre à l’hainuyère ». La moitié de la table comprend, l’autre non. Le type imaginaire le sait, il en joue. Il sait que le serveur comprendra et c’est tout ce qui compte. Il en joue parce qu’il n’a pas grand chose de plus que ça dans la vie : être le patron des lieux d’un lieu quelconque. Sauf qu’à ce moment précis, il est l’habitué, la référence, en pleine lumière. Au boulot, il a 4 couches de mecs au-dessus de lui qui lui donnent des ordres. Ici, au restaurant en demandant « Une Colonel », il est en haut de la chaîne alimentaire.

Raccourci

   J’étais en train de me demander si j’étais un salaud et je me dis que bien sûr que non, j’étais quelqu’un de bien. On est presque tous quelqu’un de bien. Il n’y a pas beaucoup de vrais connards. Pourtant, on pense tous très souvent des trucs de salaud, mais c’est parce qu’on est mal reliés à notre nous profond. Notre nous profond est sympa, mais on se laisse effrayer par les réseaux sociaux. On a peur de l’islam, ou des fachos, on a peur des gilets jaunes, ou des flics. Alors que je suis convaincu que dans le fond, les choses sont beaucoup plus positives qu’on le croit. Notre nous profond le sait, on se laisse juste emporter par le courant. Ou bien on a souffert. Souvent, la dernière des raclures se comporte comme telle parce que le père était violent ou parce qu’elle était la risée de ses camarades. Mais au bout du circuit qui le lie à son soi profond, il y a un mec bien. Il faudrait qu’il y ait un raccourci, qu’on soit plus souvent et plus rapidement connectés à notre nous profond.

Mydas

   Sensation de confort, presque de réconfort quand je passe devant chez Mydas, avenue de Saint-Ouen. Est-ce que c’est les voitures exposées ? Celles qui sont désossées ? Est-ce que c’est le souvenir inconscient d’un concessionnaire de banlieue ? Quand mes parents achetaient une nouvelle voiture, on rentrait dans une nouvelle ère heureuse, on rechargeait les batteries. Il y avait toujours quelque chose de ludique : le plateau derrière le siège, le toit ouvrant, et même le choix de la couleur. Il y a dans ces garages et ces concessionnaires quelque chose d’aussi apaisant que ce que rouler apporte.

Chaville

   Il est 17h28, le RER s’arrête en garde de Chaville Rive Gauche. Contrairement à Chaville Rive Droite, c’est une banlieue que je connais mal. Une femme sous un toit sur la place de la gare se prépare à dîner. Il fait chaud et ça sent bon. À tous les coups elle doit se promener pieds nus chez elle. Le bonheur est souvent beaucoup plus proche qu’on le croit.

Le froid

   J’ai passé la nuit dans l’appart de ma mère, sans chauffage, puisque je suis là pour que les mecs viennent réparer la chaudière. J’ai peut-être été un peu dur avec Sylvain Tesson dans ma chronique sur sa Panthère des neiges. Une nuit dans un appartement à probablement cinq degrés avec pour unique source de chaleur un chauffage mobile dans la chambre et j’ai dégusté. Comparé à ça, je ne parviens même pas à imaginer ce que vingt jours de camping dans l’Himalaya ont dû être.

Fitzgerald

   On a vécu il y a plusieurs jours sans toilettes pendant plusieurs jours. Quand les artisans sont repartis et que les toilettes étaient réparées, j’ai eu l’impression de revenir à la vie. Pareil aujourd’hui, alors que les artisans repartent de chez ma mère après avoir changé la chaudière. Ils sont arrivés à huit heures, j’ai dû dormir ici cette nuit, dans un appartement glacial. Pour fêter la nouvelle chaudière, je suis allé me prendre un bain brûlant. Je me souviens, à une toute autre échelle, quand le Docteur Lambert a débarqué dans la chambre de ma mère il y a quelques mois, annonçant que le myélogramme était bon. J’ai whatsappé « Pas de blastes » à mes sœurs qui nous ont appelé tout de suite. La chimio d’induction avait fonctionné. Au moins six semaines de merde venaient d’être balayées par l’annonce de cette dame, la quarantaine ou même pas, pour qui j’aurai une gratitude éternelle. J’ai rarement été aussi heureux. Il y a cette phrase de Fitzgerald dans Beaux et damnés qui dit un truc genre le bonheur n’est que l’heure qui suit un malheur. Il y a du vrai.

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