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Micro journal – Paris la nuit

Micro journal – Paris la nuit Posted on November 10, 20194 Comments

La couleur jaune

   J’ai mangé une « Tronche de cake » en buvant du café soluble. Soudain, alors que je finissais ma bouchée, un goût particulier se déclenche, dans ma bouche, au coin de ma gencive gauche, et disparaît au début de ma gorge, comme une apparition. Charrié par ce goût, un vague souvenir de vacances en colonie aux Hôpitaux-Neufs (Jura), mais plus largement une immersion dans l’enfance, la chaleur, la couleur jaune, orangée, virant presque au marron ; celui du bois, du confort, de l’inviolable.

Autre réalité

   À une soirée chez des amis, l’un des invités débarque en béquilles. J’apprends qu’il a eu un accident de moto. Il a droit à 48 heures de sortie avant de retourner à la clinique. Ça me fait penser à ma mère quand elle avait droit à deux ou trois jours de sortie entre la fin d’une chimio et le début de l’aplasie. Le témoignage du garçon en béquilles (il se fait opérer prochainement, on va prendre un peu d’os dans sa hanche pour le greffer dans sa cuisse droite) me parvient à travers un voile, une vitre. Il y a ceux qui repartent de l’hôpital après une chute, une opération, et il y a la leucémie. Ma mère, ma famille, moi, on est depuis le 13 mai 2019 dans une autre réalité.

Argenteuil

   Vers dix-sept heures, alors que Le Roi commence à nous ennuyer, par la fenêtre, le soleil inonde une colline d’Argenteuil. Cette ville derrière la mairie de Gennevilliers me fait rêver depuis longtemps. Probablement à tort. J’imagine un instant ce qu’il se passe en ce moment même sous les toits, sur cette colline. On est dimanche soir, est-ce qu’ils regardent la télé ? Est-ce qu’ils boivent un thé ou un whisky que la lumière diagonale traverse ? J’imagine des foyers très « Olivier Adam ». Sont-ils heureux là-bas ? Ou doivent-ils prendre demain le Transilien pour La Défense ? Sont-ils heureux malgré ça ? Si oui, ils ont trouvé une sorte de recette magique.

Seul(e)

   Hier soir, blues du dimanche oblige, je repensais à tout ce que ma mère a enduré depuis le 13 mai 2019. Je comptai : elle vivait sa cinquième chimio. Tout d’un coup, alors que j’avais vécu les choses au jour le jour la plupart du temps, ça me paraissait énorme, à peine supportable. Je demandais à Manon pourquoi c’était ma mère qui s’en prenait à ce point plein la gueule. C’est vrai, pourquoi pas quelqu’un d’autre ? Alors, voyant la solidité avec laquelle ma mère vivait les choses, je me disais que l’une des raisons (parmi de nombreuses autres) était le fait qu’elle était entourée. J’ai alors pensé à une personne qui vivrait la même chose, mais en étant tout seul. Pas de famille, pas d’amis. Mais les tubulures, les plaques, les prises de sang à répétition, la fièvre, les maux de tête, les infections, la menace de la réanimation, l’isolement. Il n’y aurait rien de plus triste au monde.

Villejuif

   Le bus s’oublie dans les embouteillages. Derrière ses vitres, le ciel est bas, noir et clair par endroits. Le soleil baisse déjà, les feuilles des arbres oranges laissent entrevoir un ciel mauve. Il y a partout dans le décor cet éclat mesquin, cette lumière qui vous regarde en coin, à deux doigts de vous la faire à l’envers. Cette après-midi a quelque chose de très L’Écume des jours. Le ciel est hostile, imprévisible ; cette sensation de fleurs vénéneuses. Dans la chambre de ma mère, le bip de la machine dès qu’elle bouge ralentit le temps et le rend difficile à avaler. Toutes les demi heures un infirmier vient vérifier la tension et la fièvre, toutes les demi heures on a peur sans se le dire. L’un de ces jours où l’on comprend facilement les gens qui détestent l’automne.

Tournesol

   Je retrouve Sengers au Tournesol. À la première bière, les platitudes et les blagues habituelles en guise de hors d’œuvres. Et puis, à la deuxième puis troisième bière, la conversation s’anime. Sengers est lancé, tout y passe : la culpabilité d’Evra à Knysna en 2010, les destins hypothétiques de Manu Key et Mista Flo (Mafia K’1 Fry), l’inadaptabilité de Gourcuff, et soudain Renaud. À l’écouter, au bout de quelques minutes, alors qu’il m’a parlé de « Où c’est que j’ai mis mon flingue », « Étudiant poil aux dents », « Je suis une bande de jeunes », « Hexagone », « Le blues de la Porte d’Orléans », « Dans mon HLM », je me rallie à son propos de départ : d’un certain point de vue, Renaud est peut-être encore plus grand que Johnny.

Veget

   La maladie m’amenait à penser à ces personnes hautes en couleurs, qui traversent la vie comme des comètes ou comme s’ils étaient en permanence au volant d’un monster truck. Je me demandais comment réagiraient ces grandes gueules si elles étaient un jour touchées par la maladie. Est-ce que ce serait la fin de la fanfaronnade ? Ou bien est-ce que ces personnes étaient des diamants bruts, que même la maladie n’aurait pas fait flancher ? « Un cancer, et alors ? Rien n’est grave. La vie est un jeu, une partie ». J’ai un ami comme ça. Un jour son labrador est mort. Je n’ai jamais su à quel point il avait été touché par ça. Quand ces personnes rencontraient un obstacle, un obstacle sérieux, la légèreté avec laquelle ils prenaient les choses avaient un petit côté fuite en avant, mais il y a forcément un petit quelque chose à apprendre de leur comportement.

Paris la nuit

   Ça me l’a fait la première fois quand je rejoignais Sengers à Montparnasse. Je marchais dans les rues au pied de la tour, les bistrots étaient éclairés et pleins, il faisait un peu froid. J’étais bien. Est-ce que c’était parce que ma mère venait de se faire greffer sa moelle osseuse ? La deuxième fois, c’était en rentrant du Chesnay. Il faisait nuit. Les nouveaux immeubles de Clichy puis de Pont Cardinet étaient éclairés et j’étais heureux de retrouver la capitale. Je n’avais pas ressenti ça depuis des mois. Paris redevenait amical. Est-ce que quelque chose était en train de basculer grâce à cette greffe, ou bien est-ce que ça n’avait rien à voir ? Si ça n’avait rien à voir, à quoi était-ce dû ?

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