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Marly

Marly Posted on December 20, 20181 Comment

On est en mai, en juin. En tout cas il fait beau, il fait chaud, chaud agréable. C’est la saison des anniversaires. L’anniversaire d’Élodie était particulièrement réussi. Ils sont toujours réussis, sa mère bosse vraiment le truc, les activités sont folles, son gâteau au chocolat fond sur la langue comme du bonheur qu’on mange, et puis dans le jardin de leur résidence, il y a un labyrinthe. Mes parents sont venus me chercher, on est peut-être un samedi. Dans le salon ils parlent avec les parents d’Élodie pendant que les enfants jouent ailleurs. Un autre couple de parents arrive. L’après-midi se prolonge, s’achève. Je n’ai pas envie que ce moment finisse. Alors, comme par miracle, les parents décident de prolonger la fête. On part dîner à la pizzeria au-dessus du Franprix. Elle vient d’ouvrir, ou va fermer.

Les trois couples de parents dînent et je suis parmi les enfants. Ce restaurant est probablement quelconque, sa terrasse donne sur le parking du supermarché. La nourriture ne doit pas être renversante. C’est pourtant l’un de mes meilleurs souvenirs. Il fait chaud et le soir tombe, et mes parents ont réussi de leurs mains à recréer dans une bulle une mini terrasse de restaurant italien, à créer sans le savoir une scène du Soleil des Scorta. Le parking est à trois mètres mais je ne le vois pas. Seule compte la présence d’Élodie, de sa sœur, de ma sœur, des enfants du troisième couple non identifié. Seuls comptent l’amitié entre nos parents, l’odeur de la pâte à pizza, les rires croissants qui protègent, le vin rouge qui engraisse les voix. Seul compte l’amour de mes parents, resté bloqué dans ce moment, dans ce passé.

On a pendant longtemps été les enfants de parents pas divorcés. Au point de croire qu’on le resterait toujours. À l’école primaire les couples de parents tombaient comme des mouches, le clan de ceux dont les parents étaient encore ensemble se réduisait à vue d’œil, comme dans le film de Patrick Braoudé. Puis on est entrés au collège et on se croyait définitivement à l’abri. Comme quelqu’un qui a réussi à ne pas se mettre à fumer pendant l’âge turbulent du lycée. Il a vingt-deux ans, le gros de la tempête est derrière lui, il n’aura plus d’occasion de s’y mettre. Et puis en fin de collège le couperet est tombé : mes parents divorçaient. Rattrapé par la patrouille. La tête brutalisée, tout d’un coup la chute des idéaux, l’apprentissage définitif que la réalité n’est pas une bulle sur la terrasse d’une pizzeria, mais le parking juste en dessous. L’enfance de ma seconde petite sœur modifiée à jamais.

Il y a quelques années, voulant par faiblesse replonger ma tête dans cette période comme dans de l’eau de jouvence, je suis retourné à Marly. J’y ai retrouvé un ami du lycée. On a pris la voiture pour faire le tour de tous les endroits qui me manquaient : l’école primaire Jean Rostand, le gymnase, le C.L.E.M., le bas de l’avenue Auguste Renoir, le cinéma Fontenelle, le marché, les Grandes Terres. Aux Grandes Terres, on s’est garé sur le parking. Dans la voiture d’en face, on a alors aperçu Laura. Je ne l’avais pas vue depuis des années. Elle a dit bonjour à mon pote, puis à moi, restant surprise. Ensuite mon ex camarade m’a briefé, ou débriefé : elle n’avait jamais quitté Marly, vivait là avec son mec, voire son gosse. « Où ça ? » j’ai demandé à mon pote. « À Montval, il m’a dit, comme avant ». Elle avait emménagé avec son mec dans un appartement ou un studio dans la résidence Montval, l’une des plus grandes de Marly, celle où j’ai moi aussi passé mon enfance. Quand mon ami m’a dit ça, j’étais resté coi : cette absence totale de perspective, ce refus presque noble de s’élever. On avait pourtant suivi ensemble les mêmes cours de S.E.S. où Monsieur Deshayes nous parlait de « mobilité sociale intergénérationnelle ». Ça lui était rentré dans une oreille et sorti par l’autre. Je trouvais ça déprimant, sinistre de voir qu’elle reproduisait à la précision le schéma de ses parents. Le soir, par le train, j’étais reparti doublement comblé : j’avais repassé une après-midi dans mes souvenirs, et j’avais récupéré la certitude qu’ils n’étaient bien que des souvenirs. Contrairement à Laura, j’étais parti, je n’étais pas coincé dans un perpétuel recommencement médiocre des choses.

À chaque année qui passe, j’ai l’impression que le Dimitri de l’année précédente était un petit con. Est-ce que c’est ça la sagesse ? En tout cas il y a quelques années, à trois mètres et deux vitres de bagnole de Laura, j’ai été un petit con. Parce qu’au fond, Marly m’attire toujours. Je ne peux pas reprocher à Laura d’avoir voulu rester dans son rêve, bien au contraire. Elle n’a pas quitté cette bulle où elle se sentait bien, où je me sentais bien. Marly était un petit miracle, elle a eu bien raison de vouloir le poursuivre. Ce que j’y aimais, c’est qu’on était tous les mêmes. Il y avait des riches et des pauvres, mais à quelques exceptions près – les quelques racailles inoffensives de la cité du Bel Air, les bourges égarés de Saint-Germain vivant dans de grandes maisons en pierre meulière et inscrits au lycée international, au Tennis Club de l’Étang-la-Ville – nous étions tous pareils. Les pauvres n’avaient pas le sentiment d’être un peu plus pauvres que d’autres, parce que les riches n’avaient pas le sentiment d’être riches. Ces derniers n’avaient aucune conscience de classe. Certains avaient simplement une maison plus grande que celles des autres, ou un appartement plus petit. Bien sûr, il y a bien eu Alexandre qui un jour, ayant débarqué dans ma chambre, s’est écrié : « Attends mais t’as que ça comme cassettes vidéo ?! ». Mais il vivait dans l’immeuble d’en face, nos parents avaient à peu près le même appartement.

On était en fait tous comme dans un dessin animé. À peu de choses près, dans les dessins animés qu’on regarde quand on est enfant, personne n’est riche ou pauvre. Il y a simplement des petites maisons, l’école, la boulangerie, le vétérinaire, le parc et Caporal, le chat de la voisine. À Marly, il y avait la pizzeria du Franprix, la maternelle Jean Rostand et les « vélos neufs » jaunes que le Père Noël apportait chaque année. Il y avait les « nuits au C.L.E.M », lors desquelles on avait le privilège de dormir au centre de loisirs. Ces souvenirs sont parmi les plus puissants. La nuit tombait, nos pyjamas étaient dans nos sacs, je jouais au Formule Billes, on échangeait nos derniers gros mots connus, on veillait tard le soir, on campait à l’intérieur. Il y avait Cédric, mon meilleur ami. Le C.LE.M. avait organisé une chasse au trésor, il avait gagné, j’avais été deuxième. Un jour, au CP, les parents de Cédric ont annoncé aux miens qu’ils partaient vivre en Guyane, le papa était muté. Jamais je n’ai revu Cédric. Il y avait la piscine de la résidence où notre père nous emmenait directement après l’école. C’était magique : on se quittait devant l’école et on se disait « À tout de suite ! ». On se retrouvait un quart d’heure plus tard allongés dans l’herbe, au bord de l’eau chlorée, au milieu des barres d’immeubles. Il y avait les arbres plantés autour des terrains de tennis et dans lesquels on passait des après-midis entières à grimper et à tomber à s’en couper le souffle.

Quand je repense à mon enfance, il y a un petit côté Le monde d’hier. Le calme avant la tempête, la vie avant le dépucelage. Le soleil dans les champs de blé avant le bruit des obus. Mon enfance est un pays duquel je suis exilé. Dans ce pays, on continue de vivre. Je sais que là-bas, les choses sont comme dans mon souvenir, je sais que cette vie parallèle se nourrit d’elle-même. Je sais que la pizzeria existe toujours, la résidence Montval, la piscine et la table de ping-pong où des mecs plus âgés et plus pauvres que moi m’impressionnaient. Je n’ai jamais su comment me placer sociologiquement. Je ne me suis jamais senti chez moi parmi les gens de Saint-Cast, j’en ai même fait un livre. Mais je ne suis jamais senti chez moi non plus en camping. J’étais plus du genre résidence Maeva. Pourtant je sais une chose, la plus déterminante, je sais de quel pays je suis : je suis de Marly. Je ne sais pas si c’est une ville riche, ou pauvre, ou middle class, je ne veux pas le savoir. Ce que je suis, c’est Marly le Roi. Rien ne me définira jamais plus que cette appartenance. Je suis le clone au chromosome près de Valérie, Alexandre, Florian, Aline, Florence, Damien et les autres. Marly est ma vérité plus que tout le reste. C’est le quai duquel je me suis lancé sur la mer. Je n’y reviendrai probablement jamais mais c’est de toujours de là que je viendrai.

Alors je me dresse face à cette fresque repeinte, je vois la piscine de la résidence, la pizzeria, les anniversaires, le gymnase, le marché et les sachets aux rayure blanches et roses, le Fontenelle, les nuits au C.L.E.M., la foulée marlychoise, les samedis après-midis à lire Fantômette dans le canapé à fleurs du salon, les débuts de soirée à l’école où je tendais l’oreille pour entendre le train passer (peut-être que de celui-ci ma mère venait de descendre), les soirs où je m’endormais bercé par le bruit du jet d’eau du bain de ma mère, les samedis matins où on nous envoyait chercher le pain dans la seule boulangerie qui faisait des ficelles : pas de bol, il fallait traverser une cité du Pecq. Je planquais les piécettes dans mes chaussettes. Je voyage dans cette huile sur toile grande comme Les Nymphéas et je pense à Laura qui a fait le bon choix. Il n’y avait aucune raison de partir. Marly, c’était le paradis.

Et je comprends que bien sûr, mon but n’est pas de tout plaquer pour imposer à Manon d’aller s’installer à Marly, ville dont elle se fout probablement à juste titre et dans laquelle je m’ennuierais sûrement dès les trois premières semaines si je retournais y vivre. Marly est le départ, mais je sais désormais à quoi doit ressembler l’arrivée : à la même chose. Le petit coiffeur en face de la résidence où Malika nous coiffait, la pizzeria des Grandes Terres, Santa Lucia, le pédiatre Madame Lefranc, la piscine de la résidence, les arbres, les trottoirs qui prenaient la poussière en été, la bibliothèque où j’ai découvert Thorgal. C’est à ça que doit ressembler ma destination. Une vie à échelle humaine, une existence de taille raisonnable mais remplie. Une parcelle sur laquelle recréer comme on plante des fleurs une vie nucléaire où je pourrais donner à mes enfants ce que mes parents m’ont offert. Une vie comblée, pleine à craquer d’amour, d’humains, d’amis, de sentiments, de moments, d’humanité.

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