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Manon Visage – Chap. 5

Manon Visage – Chap. 5 Posted on November 30, 20172 Comments

Clément sort de son sommeil. Il reprend peu à peu ses esprits. Comme de l’eau remplit un navire qui coule, compartiment après compartiment, les choses lui reviennent en tête. Son appartement, Instagram, Manon Visage, le whisky, le rooftop, le barman… le souvenir se creuse tout seul. Il redécouvre seconde après seconde un peu plus de la soirée et de la nuit passées. « Le rooftop oui. Eh merde, je suis allé dans leur chambre. Eh merde. Les autres se sont couchés, je suis resté seul avec elle sur le canap’. Oh putain. On a couché ensemble ». Pour être sûr que ce n’était pas un rêve, il ouvre enfin les yeux. C’est la même pièce que dans son souvenir à la fois le plus neuf et le plus flou. Il aplatit sa main sur le matelas et sent bien à son inclinaison qu’une forme est couchée à sa gauche. Il tourne la tête lentement, et reconnaît la chevelure blonde. C’est bien Manon Visage. Il fait quasiment jour. Il retrouve son portable en tâtonnant et regarde l’heure. Midi trente. Où sont les deux autres ? Il n’entend rien. Il est fait comme un rat. Si Manon Visage se réveillait, ils ne sauraient pas quoi se dire. Si les deux autres débarquaient, il ne saurait carrément plus où se mettre. Il n’assume pas d’être ici, à froid, si proche d’eux alors qu’il est redevenu l’anonyme qu’il était au départ. C’est même pire que ça. Sa pensée s’ouvre sur un trou plus grand : ils seront encore plus gênés que lui si par hasard ils tombent sur lui. C’est évident. Elle s’en voudra tout de suite d’avoir cédé, et elle ne saura pas comment le foutre dehors. Ou pire, elle saura. Il panique. Il faut qu’il se barre en vitesse pour être sûr de ne croiser personne. Il doit à tout prix leur épargner une gêne incroyable à tous les quatre. Alors, en essayant de faire le moins de bruit possible, il rassemble ses affaires et se dirige vers la porte, sans prendre le temps de se rhabiller. Si quelqu’un le voit en caleçon dans le couloir, il s’en fout. Il préfère ça plutôt que la gêne d’en recroiser ne serait-ce que l’un des trois. Et puis c’est un hôtel de luxe, ils en auront forcément vu d’autres. Il sort, referme la porte avec précaution. Il s’habille à la hâte et se précipite vers l’ascenseur. Il appuie sur le bouton. Au terme d’une attente interminable, enfin, l’ascenseur s’ouvre et il se jette dedans.

Manon Visage se tourne sur elle-même, puis s’étire. Elle ouvre les yeux. Elle regarde le plafond. Elle se souvient. Elle tourne la tête à droite. Personne. Elle sourit. Il est parti cet enfoiré. Fair enough. Encore ensommeillée, elle se redresse sur son lit. Elle regarde la pendule art déco sur le mur. Midi trente-cinq. Elle enfile un t-shirt et un bas de pyjama, se lève. L’appartement est clean, lavé du passage de Clément ; il n’a rien oublié, pas même son livre. Elle regarde machinalement son portable. Comme tous les matins, il est plein à craquer. Des messages, des notifications de partout. Évidemment, aucune trace de lui. Il n’a même pas son numéro. Elle ouvre les rideaux qui laissent entrer une lumière violente. Elle marche jusqu’à la cuisine et se prépare un grand café.

Une fois dans la rue, Clément passe de la crainte à l’euphorie. Il vient de coucher avec Manon Visage. Il sourit. Même plus pour ça, mais parce qu’ils se sont plus. « Qu’est-ce que c’était cool » il se dit bêtement. Ils ont parlé tous les deux, pendant toute une nuit, seuls dans un canapé, dans sa propre suite. Il ne se passera jamais rien de plus, mais ce qu’il vient de vivre, personne ne pourra lui enlever. Il est encore un peu bourré, l’épisode lui paraît irréel, mais cet irréel ne le choque pas. Rationnellement c’est inexplicable, mais il s’en fout. Au contraire, il est même trop content. Il remonte la rue Caulaincourt, il se souvient qu’il l’a descendue il y a douze heures à peine. Surréaliste. Trop surréaliste peut-être. Personne ne lui enlèvera ce qu’il vient de se passer, mais personne ne le croira non plus. Tellement surréaliste en fait qu’il faut que quelqu’un sache. Il prend son portable et appelle son meilleur pote. Il lui raconte par paquets d’infos floues ce qu’il vient de se passer. Son pote au bout du fil tente de le calmer, le questionne, le fait reprendre point par point. Quand il comprend enfin, il lui demande :
« Attends mais je comprends pas, du coup t’es où là ?
– Dans la rue, je rentre chez moi.
– Attends, tu t’es barré ?!
– Bah ouais !
– Pourquoi tu t’es barré ? T’as quand même pris son contact rassure-moi ?
– Ben non.
– Mais pourquoi ? T’es malade ?!
– Mais elle m’aurait forcément jeté !
– Qu’est-ce que t’en sais ? T’as rien à perdre là ! Qu’est-ce que tu t’en fous de te prendre un vent ? Tu peux pas laisser ça comme ça, t’es obligé de voir si y a moyen de tenter plus ! Tu te rends compte du miracle là ou pas ?
– Mais oui !
– Attends mais en plus tu la kiffes vraiment non ?
– Mais mec, bien sûr que je la kiffe trop. C’était surréaliste, j’ose même pas y croire tellement c’était cool.
– Clém’. Remonte la voir, direct.
– T’es sûr ?
– Remonte la voir je te dis. T’es en train de faire la connerie de ta vie là. »

Marie sort de la chambre, la tête en vrac. Elle aperçoit Manon Visage assise sur le canapé rouge, face à Paris, les lèvres collées au bord d’un mug fumant. Elle regarde en direction du lit de géants, puis demande :
« Il est parti ?
– Ouais.
– Vous avez couché ensemble ?
– Ouais.
– Ah ah… petite fouine.
– Lui ou moi ?
– Lui !
– C’est de bonne guerre.
– Il est con. Moi j’aurais genre laissé mon num ou un truc du genre.
– Ç’aurait été craignos, non ?
– Ah ah il a peut-être bien fait de rien faire alors. »

Au téléphone, le pote de Clément finit par le convaincre de redescendre à l’hôtel. Il se retrouve dans le hall d’entrée, s’approche timidement de l’ascenseur, et s’arrête. La honte. Qu’est-ce qu’il va bien pouvoir leur dire ? Leur soirée est si proche, et en même temps les quelques heures de sommeil les ont catapultés ailleurs, le trio de potes dans une direction, et lui loin dans une autre. À ce moment-là, un réceptionniste l’interpelle :
« C’est vous qu’étiez au bar tard hier soir ?
– Heu, oui ?
– Personne ne nous a sonnés. Ils doivent encore dormir. Si j’étais vous, je remonterais. »
Comment il sait ? C’est le barman qui lui a tout raconté ? À quel moment ils se sont croisés ?
« Vous avez pas été sonnés mais ça veut pas dire qu’ils dorment encore…
– Croyez-moi, quand ces gens-là se réveillent, on est vite au courant. »
S’ils dorment encore, il a peut-être une chance. Cette donnée suffit à Clément. Il appelle l’ascenseur.

« Putain qu’est-ce qu’on a bu…
– Tellement.
– Et à quel moment tu t’es dit que t’allais te le taper ?
– Je sais pas. Il s’est bien démerdé. Je crois que c’était vraiment un mec cool en fait. Julien dort encore ?
– Ouais, je vais le réveiller. »

Il entre dans le couloir et ça le gêne, le pince. Il ne voulait pas revoir ce couloir de sitôt. Il pensait même ne jamais le revoir. Putain mais qu’est-ce que lui a bien raconté son pote ?  Il est gentil lui, mais il n’est pas à sa place. Qu’est-ce qu’il est censé faire maintenant ? Rouvrir la porte et se faufiler jusqu’au lit ? Et s’ils étaient réveillés ? Insurmontable. Et puis c’est trop con, de toute manière la porte sera fermée. Il regarde à gauche instinctivement, comme si une fois de plus le barman de la veille allait le sortir de la panade. Personne, évidemment. Il regarde à droite. Un charriot avec des trucs dessus est rangé contre un mur. Clément s’en approche lentement : c’est un brunch prêt à être servi. Alors, tout d’un coup, il s’arrête de penser. Il n’a pas le temps. Ce brunch qui attend là, c’est un signe du destin. Et les signes, désormais, il sait qu’il faut y répondre tout de suite. Peu importe qu’ils dorment ou non. Il frappe à l’appartement de Manon Visage, s’empare du plateau et se poste droit comme un i devant la porte, un sourire timide aux lèvres. Il entend alors qu’on marche précipitamment vers lui.

Alors que Marie se dirigeait vers la chambre, quelqu’un a sonné à la porte. Étonnée, elle marche rapidement vers la porte de l’appartement, et l’ouvre. Elle tombe nez à nez avec Clément tenant un plateau repas.

Clément reconnaît Marie. Derrière elle, regardant dans sa direction, Manon Visage le voit et se met à sourire. Le room-service peut revenir à tout moment. Il lui reprendrait son brunch, son alibi. Clément ne se fait pas prier et s’engouffre dans la pièce en élargissant un peu son sourire. Marie s’exclame « Ah ! C’est toi ! », et déjà son interjection s’évapore dans le sourire de Manon Visage qui, au loin, continue de le fixer.

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