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Manon Visage – Chap. 4

Manon Visage – Chap. 4 Posted on November 29, 2017Leave a comment

Plusieurs minutes ont passé. Comme si elle sortait d’une longue réflexion intérieure, Manon Visage demande tout d’un coup à Clément : « T’es pas là juste parce que je suis actrice, hein ? ». Il répond « non », mais trop vite pour que ça la rassure. Elle se redresse sur le canapé. Il comprend qu’il doit s’expliquer un peu plus.
« Je t’assure que non. Enfin, si t’étais pas actrice, je te connaîtrais pas non plus, donc ça joue forcément. Mais je suis pas là parce que t’es connue, non…
– Je t’aime bien, ça me ferait chier que tu me fasses le même coup que les autres.
– Je sais pas quoi te dire, à part t’assurer que non.
– J’ai envie de te croire.
– Tu dois bien sentir que je suis sincère, non ?
– Je le sens oui. Mais je préfère te demander quand même, pour être sûre. Même si c’est complètement con. Si t’étais là parce que je suis connue, tu me le dirais pas de toute manière. »
Il fait la moue. Elle tend le bras pour lui prendre la main. Elle la lui serre fort. Ils jouent désormais d’égal à égal. Il ne lui cache plus rien maintenant qu’elle sait qu’il sait. De son côté, Clément se sent mieux de lui avoir tout dit. Ils tombent tous les deux dans le piège des gens qui s’attachent trop vite. S’ils agissaient rationnellement, ils en resteraient là. Ils ont trop de raisons, et l’un, et l’autre, pour ne pas s’aventurer plus loin. Mais ils se plaisent, alors ils se laissent dériver. Il lui demande si elle reveut du champagne, elle lui dit que c’est bon, elle en a eu assez. Il sent qu’elle est à deux doigts d’avoir l’alcool triste, il veut la réconforter. Il peut lui parler librement maintenant, comme deux âmes au même niveau.
« Tu sais ce que j’aime chez toi ? C’est que t’as jamais voulu être actrice… Enfin pas tant que tu l’as pas été.
– Comment tu sais ça ?
– C’est dans toutes les magazines…
– Ça va, je suis pas Sophie Marceau non plus.
– Pas encore.
– On verra bien… Elle se tait et regarde dans le vague.
– Tu voulais faire quoi avant déjà ?
– Pharmacie ?
– J’imagine que ça te manque pas !
– Tu sais quoi ? Si, parfois ça me manque. Genre : pharmacienne. Tu trouves pas que j’aurais fait une jolie pharmacienne ?
– Si… mais justement. Une pharmacienne peut-être un peu trop jolie pour rester pharmacienne. »
Elle ne veut pas l’entendre, elle préfère continuer de rêver à sa vie anonyme.
« J’aurais fait une pharmacienne super jolie. J’aurais eu une vie simple. Sans stress. Personne pour me faire chier. Un petit mari aimant…
– Bah pourquoi tu deviens pas pharmacienne alors ?
– Tu sais bien que ça serait impossible.
– Je sais pas. Peut-être que si tu le voulais vraiment, ce serait possible.
– Bon eh bah tu sais quoi ? T’as raison, peut-être qu’au fond je le veux pas vraiment alors. Elle s’emporte sans y croire, puis se calme subitement. Mais je te dis, parfois ça me manque.
– C’est normal. C’est comme si t’avais été arrachée à ton destin de pharmacienne », dit-il en la taquinant.

Elle s’est servie un grand verre d’eau dans lequel elle trempe ses lèvres comme un petit animal. Comme si cette eau la rassérénait, mais qu’elle ne voulait pas s’étouffer non plus. Elle lui demande alors :
« Et toi, t’étais fait pour être écrivain ?
– Oui, je crois que je suis fait pour ça.
– Tu l’expliques comment ?
– J’en sais rien. J’ai juste l’impression de pas avoir choisi. Comme si ça m’était tombé dessus tu vois, et pas genre y a vingt ans, quand j’ai compris que je voulais faire ça, mais quand je suis né en fait. Y a vingt ans j’ai juste compris que c’était mon destin, alors je m’y suis rallié, mais c’était déjà plié pour moi depuis la naissance. »
La discussion le rend triste à son tour. La mélancolie a changé de camp. Elle a quitté le corps de Manon Visage et remplit celui de Clément. Alors qu’il se prenait pour son psy, c’est petit à petit elle qui devient son infirmière. Il reprend :
« C’est plié depuis ma naissance, et pourtant je suis en train de passer à côté. Trois manuscrits refusés. Je crois que je suis juste pas à la hauteur de mon destin, en fait.
– Tu parles de tout ça comme si toi tu maîtrisais rien.
– On maîtrise pas tout.
– Non, on maîtrise pas tout. Mais ça veut pas dire qu’on maîtrise rien. Trois échecs, ça veut pas dire une vie d’échecs. Si tu lâches l’affaire au bout de la première merde, comment tu peux croire que tu vas y arriver ?
– Oui, je sais bien. Mais tu sais c’est super dur de voir que le temps passe, et que les choses vont pas assez vite.
– J’imagine…
– Je sais pas. Je sais pas si tu peux imaginer. Toi ta vie c’est l’inverse de la mienne. Moi j’ai toujours voulu vivre de l’écriture, et j’y arrive pas ; toi t’as jamais voulu devenir actrice, et tu l’es. Quelque part, la vie est mal faite.
– Je suis pas sûre. Okay moi j’ai eu beaucoup de chance, j’avais rien demandé et ça m’est tombé dessus, mais c’est pas pour autant que ça doit te faire déprimer. Faut que t’arrêtes de t’apitoyer sur ton sort… Si t’as du talent et que tu bosses, pourquoi est-ce que ça foirerait ? Elle avait raison Marie tout à l’heure.
– Parce que… à travers l’Histoire, je suis sûr que y a plein de mecs qu’étaient super talentueux et qu’on a complètement oubliés !
– Qu’est-ce que t’en sais ?
– Tiens, tu vois mon bouquin là-bas ? Il lui montre son livre qu’il a posé sur une table en arrivant. Eh bah c’est l’histoire d’un écolier qu’est bourré de talent, mais personne ne veut croire en lui… et à la fin, même son instituteur refuse de s’en occuper, et le gosse finit par se tuer en se noyant dans la rivière.
– Sympa ! »
Elle se fait ironique parce qu’elle veut rester le plus loin possible du malheur, mais il poursuit :
« Et à la fin, l’instit’ apprend la mort du petit, et il se demande si, à cause de lui, le gosse n’a pas gâché sa vie alors qu’il était promis à un grand avenir.
– Mais là ça a rien à voir. Là c’est pas que le gosse a pas percé, c’est juste qu’il s’est tué avant. »
Elle se tait et regarde ailleurs, puis, sûre d’elle, lui dit : « Toi tu vas pas te tuer ». Il baisse les yeux. L’attachement grandit. Comme on glisse dans un torrent, il a envie de tout lui dire ; plus qu’il ne le devrait.
« Tu sais, j’étais pas bien ce soir, genre vraiment pas bien. Et puis j’ai vu tes stories sur Insta et je me suis dit allez, t’as rien à perdre. Et maintenant je suis là. C’était sûrement un signe ou quelque chose du genre. Le genre de signe que le gosse de mon livre a pas eu.
– Je crois pas.
– Comment ça ? Tu crois que c’est le hasard ?
– Non plus, non. C’était peut-être un signe. Mais y en a des milliers des signes, tout le temps. C’est juste que t’y prêtes pas attention, ou que t’as pas les couilles de les voir comme des signes.
– Donc t’es au Terrass’’ Hôtel tous les dimanches soir peut-être ?
– Arrête de faire genre. T’as très bien compris ce que je voulais dire.
– Non, justement.
– Là c’est parce que t’étais au fond du gouffre que tu t’es forcé à venir. Mais t’aurais pu répondre à un autre signe beaucoup plus tôt, j’en suis sûre.
Elle a l’impression de le faire cogiter, elle est contente de lui apprendre un truc, d’être enfin la coach plutôt que celle qu’on coache. Elle poursuit :
« Et t’as vu ce qui se passe quand tu te décides à te bouger ? Tu t’es retrouvé là. Alors t’imagines si tu te bougeais tout le temps ? Elle marque un temps, comme si elle repensait à son propre parcours, puis poursuit : moi on m’a repérée, mais ensuite je suis allée m’inscrire au Cours Florent, tu vois. Faut se donner les moyens, sans cesse. Ce qui m’est arrivé c’était un miracle. Mais dans la vraie vie, si tu te donnes pas les moyens, crois pas que quelqu’un va venir te chercher pour t’aider à accomplir ce que t’appelles ton « destin ». T’as aucun destin. Ton destin tu te l’inventes, tu te le construis en te donnant les moyens, encore et encore. »

Il ne répond rien. Il réfléchit. Il a toujours cru que tout lui était dû ; que s’il était fait pour quelque chose, alors la providence viendrait le chercher. C’est faux. Elle a raison. Personne d’autre que lui ne viendra le chercher. Avec ou sans lui, le monde continuera de fonctionner. C’est à lui d’aller déranger cet ordre établi en le marquant de sa propre emprunte. Il pose son regard sur elle à nouveau. Il se sent plus proche d’elle que jamais, comme n’importe quel garçon avec une fille qui lui plaît. Elle le regarde, voit qu’il cogite encore, et lui dit alors, pour le détendre :
« T’es cool.
– Toi aussi, t’es cool.
– Merci.
– Tu dois l’entendre tout le temps, toi.
– Ouais, tout le temps. Mais dans ta bouche c’est différent.
– Pourquoi ?
– Parce que t’es cool, justement.
– Merci.
– C’est moi qui te dis merci.
– Arrête putain, t’es trop gentille avec moi, ça va finir par me faire flipper.
– J’arrête alors.
– Non mais tu peux continuer, mais genre, j’espère juste que tu joues pas avec moi quoi.
– Eh, y a cinq minutes c’est moi qu’avais peur de l’inverse !
– C’est vrai.
– Mais t’inquiète, je t’assure que je joue pas. De toute manière, t’es obligé soit de me croire, soit de te tirer.
– Je reste.
– Alors crois-moi.
– Je te crois alors. T’es gentille.
– Ça a l’air de t’étonner.
– Ben ouais. T’as pas de raison de l’être, je sais pas. Regarde tout à l’heure, t’étais méchante.
– Quoi ?! J’ai jamais été méchante !
– Non, mais tu m’as compris.
– Oui mais j’étais pas méchante, j’étais peut-être… distante.
– Ouais.
– Mais ça c’est un peu normal… T’imagines si j’étais friendly avec tous les inconnus que je croise, le nombre de relous que je me coltinerais ? »

Comme toutes les célébrités qui vivent dans un autre monde et qui se foutent de tout, elle change brutalement de sujet : « On va se coucher ? ». Il ne répond rien. Ils se lèvent tous les deux et vont s’allonger sur le lit XXL. Il sait que c’est maintenant qu’ils peuvent coucher ensemble, mais il n’ose rien faire. C’est elle la star, c’est elle qui décide de son destin, et du destin des autres. Cependant, elle vient de lui dire qu’on n’avait pas d’autre destin que celui qu’on se construit. Il se persuade qu’elle a raison. Il se dresse au-dessus d’elle, tente de la distinguer dans les restes de pénombre, applique sa main sur sa joue, et l’embrasse. Elle se laisse faire. C’était vrai. Elle avait raison. Il est en train d’écrire son histoire. Ils s’embrassent pendant quelques secondes, puis il se rallonge à côté d’elle. Alors elle dit, détruisant le romantisme de la scène : « Je pue l’alcool non ? ». Il lui répond « T’inquiète, moi aussi ». Et sa réponse à lui finit de les unir. Cette égalité. Cette horizontalité. Manon Visage n’est pas parfaite. Clément non plus. Il est faillible. Elle aussi. Elle lui dit qu’elle a besoin d’un câlin. Il s’allonge sur elle et la prend dans ses bras. Alors, normalement, naturellement, ils se déshabillent, et font l’amour. C’est tendre, doux, inespéré. Puis ils s’endorment enfin, pendant qu’autour de leurs deux êtres la pièce s’éclaircit peu à peu.

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