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Manon Visage – Chap. 3

Manon Visage – Chap. 3 Posted on November 28, 20171 Comment

C’est plus qu’une chambre, c’est un appartement. Probablement ce qu’on appelle une « suite royale ». Un véritable penthouse à la décoration farfelue, cerné de baies vitrées immenses qui donnent à Paris dehors l’impression d’être un aquarium. Julien et Manon Visage font des selfies allongés sur un lit king-size. Marie est installée avec Clément sur un gros canapé rouge. De temps à autre, Clément regarde l’actrice. Il se dit qu’elle est sûrement en train de poster ses selfies sur Instagram. Il verra ça demain. Ça lui semble surréaliste. Il reconnaîtra la tête de lit, il aura parlé à son pote Julien, il aura parlé à Manon Visage elle-même. Il aura fait partie de cette scène. Mais on ne le verra pas.

Marie lui parle de son métier de photographe. Il essaie tant bien que mal de s’intéresser. En l’écoutant, il comprend d’après son parcours à elle que ça veut dire que tout n’est pas mort pour lui. Mais ça paraît tellement difficile. Elle a réussi, mais ça ne veut pas dire qu’ils réussiront tous, lui le premier. C’est bien facile de dire qu’on y arrive toujours, quand on y est déjà arrivé. Ça fait maintenant plusieurs minutes qu’ils discutent en buvant, quand soudain Manon Visage les coupe. Elle allait à la cuisine se rechercher du champagne, et leur lance, malicieuse :
« Ça va les amoureux ?!
– Arrête ah ah… c’est super gênant !
– Bah quoi ? Puis, s’adressant à Clément : tu sais qu’elle est célib’ hein ?
– Non mais arrête… répète Marie.
– Quoi ? T’es pas célib’ peut-être ?
– Si si, mais c’est pas la question… Et puis tu sais même pas si Clément est célib’ lui aussi ! »
Manon Visage se tourne vers Clément, le regarde droit dans les yeux, ce qui le surprend, et lui demande, solennelle :
« T’es célib’ ?
– Heu, oui…
– Eh bah voilà ! Deux célibataires qui se plaisent ! Vous savez ce qu’il vous reste à faire… ! »
Elle part en riant vers une sorte de petit coin cuisine. Vu que Clément est entré dans sa suite, Manon Visage tente peut-être de le maquer avec sa pote, pour s’en débarrasser. Qu’ils couchent ensemble, et qu’on n’en entende plus parler. De leur côté, Marie et Clément essaient tant bien que mal de retrouver quelque chose à se dire. Mais déjà l’actrice reparaît, une bouteille à la main. Alors Marie lui lance, taquine :
« Au fait, toi aussi t’es célib’, non ?
– Ouais, mais moi c’est pas pareil.
– Ah ouais c’est pas pareil ?
– Non…
– Parce que t’es actrice peut-être ?
– Vous, vous galérez, moi je galère encore plus. »
Est-ce qu’elle plaisante ou pas ? Hébété, intrigué, Clément rejoint la conversation :
« T’es sérieuse ?
– Bah ouais, je suis sérieuse.
– Je te crois pas.
– Et pourtant…
– T’as vu comme t’es belle ? T’as forcément tous les mecs à tes pieds… »
Surprise par ce compliment lâché négligemment à sa pote, Marie lance : « Putain mais limite je vais vous laisser moi ! ». Mais les deux autres ne l’écoutent pas. Manon Visage continue :
« C’est pas parce que t’as tout le monde à tes pieds que ça facilite les choses…
– Bah si, c’est pas compliqué, t’as qu’à te baisser pour ramasser un mec. Tu veux un grand blond, tu te sers. Tu veux un métis, tu prends. Un mec rock un peu crade, tu choisis !
– C’est pas du tout comme ça que ça passe… !
– Mais si. T’es sublime, tu choisis. »

Marie sent que Clément lui échappe complètement. L’entrée dans le jeu de Manon Visage ne lui laisse aucune chance. « Bon bah je vais me chercher un verre moi ! ». Elle se lève et va à son tour se servir de l’alcool à la cuisine. Clément et Manon Visage continuent leur conversation, comme si de rien n’était :
« Déjà tu dis que je suis sublime, si par hasard je le suis vraiment, je l’étais avant de devenir actrice, donc ça n’a rien à voir. Ensuite, je me suis jamais comportée comme ça, donc je vois pas pourquoi je commencerais aujourd’hui. »
Il la dévisage, perplexe. Elle reprend :
« Tu ferais ça toi ? Si t’étais connu, tu te taperais n’importe quelle groupie en chaleur ?
– Je sais pas… sûrement.
– Tu parles, tu ferais ça peut-être une semaine… allez, un mois ? Mais tu te lasserais direct. Et puis tu ferais comment pour ton image ? Après t’es un mec, c’est pas pareil. Mais moi, qu’est-ce qu’on dirait de moi si je me tapais systématiquement le premier inconnu qui débarque ?
– On dirait que t’es rock n’ roll.
– Non, ça marche pour les mecs ça, pas pour les filles.
– Bon okay… t’as peut-être raison.
– Ben oui j’ai raison. Et puis je te dis, j’en ai pas envie de toute manière.
– Non mais je sais pas, c’est juste que le malheur des stars, on a un peu du mal à y croire.
– Mais je me plains pas. Je dis juste qu’en fin de compte, je suis célibataire comme toi, c’est tout. »

Marie a directement rejoint Julien sur le lit trop gros. Elle a bien compris que la partie était finie. Elle n’est pas énervée contre Manon Visage. C’est tout le temps comme ça que ça se passe. À la fin, ni elle ni sa pote ne chopent le mec, et ça la fout un peu en rogne parce qu’elle, elle aurait bien fini avec. Mais c’est comme ça. C’est ça d’être la pote de Manon Visage. Si elle veut un mec, tu lui laisses, même si à la fin elle n’y touche pas. C’est comme si le fait d’être sa meilleure amie voulait dire ne pas baiser tant qu’elle ne baisera pas. Le jour où Manon Visage se trouvera un mec, Marie aura un boulevard devant elle. Mais tant qu’elle galère avec les mecs, Marie galèrera aussi. Elle ne lui en veut pas, c’est de la solidarité féminine. En fait, plein de meilleures amies ont le même rapport entre elles, sans qu’aucune des deux ne soit actrice. Elle ne peut pas lui en vouloir pour ça. C’est sa personnalité : elle se considère comme prioritaire. C’est son défaut, et elle l’accepte. Marie a d’autres défauts. Ce soir, encore une fois, Manon Visage a pris le relais, lui a chipé son mec. Dès lors, elle n’avait plus aucune chance. Elle les regarde une dernière fois, presque bienveillante. Ils se parlent, chacun affalés à un bout du canapé rouge ; très en arrière, comme s’ils voulaient ne surtout pas se montrer qu’ils se plaisent. Manon Visage continue de se servir du champagne en empoignant la bouteille négligemment par son col. Elle regarde Clément. Elle en a vu des dizaines d’autres, mais il commence à l’intriguer. Lui sirote un whisky, par petites gorgées successives. Ça trahit sa timidité. Il est encore impressionné, il se bat contre lui-même, il se force à lui rentrer dedans pour masquer son malaise persistant.
« T’es quelqu’un de super seule en fait non ?
– Hhmm… pourquoi tu me demandes ça ?
– J’en sais rien.
– Je viens de te dire que c’était pas facile de trouver un mec quand on faisait mon métier… donc je vois pas pourquoi t’insistes…
– Je sais pas. Je voulais pas être méchant.
– T’inquiète. Elle marque un temps. Évidemment que je suis seule. Comme beaucoup d’actrices. Ça te fait plaisir de l’entendre je suis sûre ?
– Je crois oui. Je suis seul aussi, alors ça me fait plaisir de l’entendre. Peut-être que du coup je me sens un peu moins seul.
– Moi je me sens toujours aussi seule.
– Au moins en ce moment, je suis avec toi, non ? »
Soudain, les deux amis de Manon Visage les interrompent : « On va se coucher ! ». Julien et Marie viennent de ressurgir dans la réalité de Clément. Il les avait oubliés. Son cerveau fonctionne au ralenti, n’anticipe plus rien. Ils vont se coucher ? Cool. Ou pas. Il n’en sait rien. Il sait juste qu’ils vont se coucher. Manon Visage leur dit bonne nuit, « On va essayer de pas parler trop fort ». Julien la regarde en coin et s’éloigne en lui disant « C’est ça ! ». Les deux amis disparaissent dans une chambre cachée par une vitre d’atelier. Bourrasque de silence. Manon Visage ne dit plus rien. Clément se dit « Putain qu’est-ce qu’elle est grande cette pièce… ». Encore plus grande depuis le départ des deux acolytes. Dehors, Paris n’a pas bougé. La nuit est noire, tellement noire qu’on dirait qu’il n’y a rien derrière les baies vitrées. Seules des lumières parsemées grésillent et flottent, mais elles sont tellement loin. Elles donnent à la pièce des allures de citadelle retranchée de toutes les conventions des hommes. Ils sont si loin qu’il peut tout se passer ici, qu’ils sont un peu comme hors du temps, dans un vaisseau spatial confortable à regarder de loin la Terre, ses hommes et leur normalité.

Alors qu’il promène son regard sur les lumières de la ville, Manon Visage coupe le silence :
« Il était temps qu’ils se couchent… Julien était vraiment beaucoup trop bourré !
– Et crevé surtout, non ? Ça faisait une heure qu’il était en train de dormir debout.
– Comme les cachalots.
– Quoi ?
– Il dormait debout, comme les cachalots.
– Je comprends pas, répond-il, pensant qu’elle est joliment folle.
– Bah les cachalots, quand ils dorment, ils dorment debout, genre au sens propre.
– Quoi, genre à la verticale ?
– Oui ! »
Définitivement séduit, il lui dit : « T’es perchée, tu le sais ?
– Bah quoi ? Y a pas que toi qui connais des trucs chelous ! »
Il sourit. Elle l’observe. Elle sait qu’il tente de la séduire. Ce n’est pas le premier. Mais celui-là s’est bien démerdé parce qu’il commence à lui plaire en retour. C’est un exploit qu’il ait réussi à venir jusqu’ici. Il y a deux heures elle ne le connaissait pas, et là elle le tolère dans sa propre chambre. Elle se lâche. Étrangement, le départ de ses deux amis la libère. Elle les aime à la folie, mais ils sont tout le temps sur son dos. Comme si elle ne pouvait pas vivre toute seule, rencontrer des gens sans qu’ils soient là à tout contrôler, faire ce qu’elle veut sans être chaperonnée ni rappelée à l’ordre parce que « T’es une personne publique maintenant ». Ce soir, elle aimerait être comme Clément. Il croit qu’ils ont la même vie de bohème, et que la seule différence entre elle et lui, c’est l’argent. Rien à voir. Ils n’ont pas du tout la même vie. Lui descend au café et parle à des filles si ça lui chante. Elle se retient depuis des années d’aller aborder quiconque. Elle tente de respirer malgré la compagnie de ses deux meilleurs amis, sans lesquels elle mourrait, mais qui l’étouffent quand même. Ce soir, comme Clément, elle a envie d’être anonyme. Elle ne le quitte pas des yeux. Il la regarde alors, confiant et ivre. Alors que jusqu’ici elle l’avait fait mariner, elle se décide à rentrer dans son jeu.
« T’es en train de me draguer en fait.
– C’est possible, oui.
– Qu’est-ce qui te fait croire que t’as une chance ?
– Je sais que j’en ai aucune, c’est pour ça que je continue.
– Du coup t’arrêterais si je te disais que t’en avais une ?
– J’en sais rien.
– Tu sais quoi ? T’en as une.
– Tu te fous de moi ?
– Attends, deux secondes. Tu me dis ça pour que j’arrête de te draguer, ou alors j’ai vraiment une chance ?
– J’en sais rien.
– Si tu sais putain.
– Je vais pas non plus te mâcher le boulot, ce serait trop facile. »
Il se tait et réfléchit. Est-ce qu’elle le kiffe vraiment ? Ce serait génial. C’est entre elle et lui maintenant. Il la regarde, renverse la tête légèrement en arrière. Elle pianote sur son portable, et lui jette un œil de temps en temps. Elle lui demande s’il a perdu sa langue. Il dit que non. Comme s’il devait lui prouver quelque chose, il lui sort un truc qu’il ne voulait lui dire qu’au dernier moment :
« On s’est déjà croisés je crois.
– Ah ouais ? Où ça ?
– À Calvi.
– Là, cet été ?
– Au Théâtre de Verdure.
– Ouais, j’y étais, c’était peut-être moi. Mais comment tu peux t’en souvenir ?
– Je sais pas, tu m’avais marqué.
– Si, je t’assure.
– Te fous pas de ma gueule… tu peux pas te souvenir aussi longtemps après.
– Bon en fait, j’avoue, je savais déjà qui t’étais.
– Non ? Aaahhhh okayyy… ! Je me disais aussi !
– Quoi, t’étais vraiment surprise que quelqu’un te connaisse pas ?
– Un mec comme toi, ouais.
– Bah t’avais raison.
– T’as bien caché ton jeu espèce de fouine ! Tu sais que ça pourrait me faire ultra flipper ?
– Je sais pas… Je voulais juste pas faire le lourd à jouer les fans et tout et tout. Tu dois voir ça tout le temps.
– C’est sûr que si t’avais joué les fans, tu serais probablement pas là.
– Tu vois !
– Donc tu m’as vue à Calvi ah ah… Bon moi je t’ai pas vu en revanche.
– Qu’est-ce que t’en sais ? Il marque un temps. J’étais au bar, t’es arrivée avec des potes de l’autre côté. Je t’ai reconnue. Je te fixais. Tu m’as regardé. T’as tout de suite détourné le regard, et puis tu t’es recoiffée. C’est peut-être parce que je t’ai plu.
– Et puis quoi encore ?
– Quoi, je te plais pas ?
– Peut-être, mais à l’époque, non !
– Ah, donc maintenant je te plais ?
– J’ai dit peut-être… Elle se tait, puis reprend : en vrai, tu crois vraiment que je veillerais aussi tard avec un mec qui me plaît pas ?

Il n’y a plus rien à répondre. Clément est fixé. Il plaît à Manon Visage. Il préfère ne pas repenser à sa propre vie, de peur que ça lui file le vertige et qu’il se barre en courant. Il veut rester perché. Manon Visage se lève et tire les immenses rideaux rouge et marron, recouvrant toute la baie vitrée.
« Tu veux plus voir la vue ?
– Je la connais par cœur.
– Ouais enfin quand même…
– M’en fiche. Je préfère sentir qu’on est tous seuls. »
Elle vient se rassoir sur le canapé, cette fois-ci tout proche de lui.

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