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Manon Visage – Chap. 2

Manon Visage – Chap. 2 Posted on November 27, 2017Leave a comment

« C’est quoi la couleur du sang ?
– Pardon ?
– Le sang, il est de quelle couleur ? lui répète le garçon.
– Heu, rouge ?
– Non mais à l’intérieur des veines, genre sous la peau ? » rectifie Manon Visage.
Choc sismique. Manon Visage vient de lui parler. À lui. Il est bloqué, il ne comprend pas du tout ce qu’il se passe. La seconde fille lui vient en aide :
« Ils croient que le sang c’est bleu à l’intérieur des veines, et que genre il devient rouge quand on saigne parce qu’il est à la lumière. Moi je dis que c’est des conneries et que le sang il est rouge… mais ils me croient pas ! Toi tu dis quoi ?
– Bah… je dis que le sang est rouge, ouais. »


Il s’est approché de la table. Il ne sait pas trop où se mettre. La meilleure amie s’égosille : « Ah ! Vous voyez ?!? ». Il se dit que ça part mal, il a à peine parlé à Manon Visage qu’il est déjà en train de la contredire. Le type lui lance « Ah ouais ? Et qu’est-ce t’en sais toi que le sang est rouge sous la peau ? Pourquoi on le voit bleu alors ? ». Ça empire. Il se demande vraiment ce qu’il fout à parler de la couleur du sang avec Manon Visage, alors qu’il y a deux heures il était planté dans son canapé à glander sur Instagram. La pote de l’actrice lui montre une chaise, lui signifiant de s’asseoir. Il s’exécute et reprend, plus diplomate :
« Non mais moi aussi je croyais que le sang était rouge à cause de la lumière, ou de l’air, mais en fait trop pas. En gros il est rouge, mais on le voit bleu sous la peau à cause de la couleur de la peau.
– Je vous l’avais dit ! renchérit la pote.
– Genre du jaune sur du rouge en gros ça fait une sorte de bleu. » conclut Clément en épiant la réaction de Manon Visage.
Elle et son pote n’ont pas l’air convaincus. Il essaie de trouver un truc à rajouter pour rester avec eux, mais rien. Au moment où il sent que le type s’apprête à le congédier, le serveur arrive dans son dos. Sursis. Il tient quatre cocktails identiques posés sur un plateau : « Tenez, c’est un mélange de mon cru, vous devriez aimer ! ». Il repart en ajoutant : « Vous êtes des amis de Clément, vous méritez bien un cocktail ! ». Encore de l’alcool. Clément est sauvé. La conversation est retombée mais la présence des mixtures les occupe tous les quatre un instant. Alors qu’il commençait à oublier la gêne, le pote de Manon Visage lui lance, moqueur : « Dis donc t’es un habitué ou quoi ? ». Clément n’a pas envie de lui dire qu’il vient de rencontrer le serveur, alors il lui répond :
« Je venais beaucoup à une époque.
– Au bar ou à l’hôtel ?
– Au bar, lui répond Clément, sachant où le garçon est en train de l’emmener, mais ne pouvant rien faire.
– Ah oui, d’accord… répond le type dans un sourire.
Un énième blanc s’installe. Il ose à peine regarder Manon Visage, mais il sait à sa silhouette qu’elle est le nez dans son cocktail, comme un animal au bord d’une oasis. La seconde fille le fixe du regard, mais elle ne dit rien. Le pote reprend, prolongeant le supplice :
« Nous on est à l’hôtel.
– Ah ? C’est cool ! Moi j’habite à côté, j’ai pas vraiment besoin de venir dormir ici… ». Clément se rend compte trop tard qu’il vient de faire une bourde, il est cerné. Le type saute sur l’occasion et fond sur lui :
« Ouais, c’est sûrement pour ça que t’as jamais dormi là !
– Arrête… dit la pote qui se réveille enfin.
– Bah quoi ? rétorque le gars en faisant l’étonné.
– Non mais on peut en parler hein, répond Clément en mettant les pieds dans le plat. Si ce que t’as envie de me faire dire c’est que j’ai pas les thunes pour dormir ici, je te le dis direct : j’ai pas les thunes pour dormir ici. Et loin de là !
– C’est pas du tout ce que j’ai dit ! dit sincèrement le garçon.
– Bah si, un peu », lui répond la pote de Manon Visage, qui a décidément l’air d’avoir Clément à la bonne.
Comprenant qu’il a une des trois personnes dans son camp, Clément se surprend à tenter le tout pour le tout : « Non mais je comprends. Si vous voulez que je vous laisse y a pas de souci, je m’en vais hein !
– Mais non ! Tu connais la vraie couleur du sang, t’as bien le droit de rester ! corrige la pote. Hein Julien ?
– Mais oui oui carrément ! J’ai jamais dit l’inverse !
– Et toi ? » demande la pote à son amie.
Clément a le sang glacé, figé. Manon Visage va décider de son sort comme un empereur avec son pouce :
« Houlà moi… vous faites ce que vous voulez !
– Cool, reprend la pote. Puis, après un temps : au fait, merci pour les verres.
– C’est rien, c’est surtout le serveur.
– Merci quand même.
– Ouais, et d’ailleurs on va en reprendre ! » dit Julien en se levant subitement.

Le garçon s’éloigne vers le comptoir. La pression retombe. Clément a l’impression que le gros de la tempête est passé. Sa position reste précaire, mais cet accrochage introductif a permis de briser la glace. Pour un peu, il aurait presque l’impression que ces gens sont comme les autres, et que c’est normal pour lui de les côtoyer. Pour donner l’impression d’un mec à l’aise, il décide de faire semblant de ne pas savoir qui est Manon Visage.
« Tu t’appelles comment ? lui demande la pote, déjà à moitié séduite.
– Clément, et vous ?
– Et toi ? demande Clément à l’actrice de ses rêves.
– Moi ? Bah… Manon.
– Cool ! Et lui c’est Julien si j’ai bien compris ?
– C’est ça. »
Marie continue sur sa lancée :
« Et qu’est-ce que tu fais ici un dimanche soir ?
– Je viens parfois le dimanche soir. Y a personne, tous les gens dépriment de retourner taffer le lendemain, alors ils sortent pas. » Il invente un peu, mais il s’en fiche maintenant.
« Parce que toi tu bosses pas demain ?
– Si, mais différemment. Je suis écrivain. »
À ce moment-là, celui qui s’appelle Julien revient avec quatre cocktails qu’il essaie tant bien que mal de tenir entre ses mains.
« Écrivain ? Attends mais c’est génial !
– Ouais, c’est cool ça » ajoute Marie.
Il se dit que décidément elle est au taquet sur lui. Il aurait pu dire qu’il était éboueur, elle aurait trouvé ça cool aussi. Il n’arrive pas à savoir si Julien est sincère ou non. Manon Visage lui demande naïvement :
« Et tu publies chez qui ?
– Ben justement, c’est bien le problème… pour l’instant je publie chez personne. »
Julien grimace et entame son cocktail pour masquer la gêne. Manon Visage s’en fiche. Marie poursuit :
« Bah c’est normal au début. À moins d’avoir des putain de pistons, les métiers artistiques c’est toujours une galère quand on commence.
– Oui enfin là je sais pas si on peut dire que je commence… on vient de me refuser mon troisième manuscrit. »
Impatient, interrogatif, Julien regarde Marie, puis Manon Visage. Clément sent qu’il est à deux doigts de se faire gentiment dégager. Mais Marie s’évertue à positiver. Puisque c’est à cause d’elle que le trio se coltine un inconnu depuis une demi-heure, c’est à elle de leur prouver qu’elle n’a pas eu tort.
« T’inquiète, l’important c’est de persévérer, de pas s’arrêter de bosser. Moi aussi, au début je connaissais personne. Je débarquais de ma banlieue, je savais pas à qui m’adresser…
– Tu fais quoi toi ?
– Photographe.
– Ah, cool !
– … et donc j’ai galéré, galéré, mais à force de taffer et de rencontrer des gens j’y suis arrivée… Et maintenant ma vie est géniale… alors je regrette rien ! »
Il sourit devant ses paroles rassurantes. Il n’y croit pas trop, mais il la trouve touchante. Il fait un pas vers elle :
« Moi aussi je viens de banlieue.
– Bah tu vois ! Pour ça la banlieue c’est un enfer… les mecs en province ils croient que t’es à Paris, mais en fait ça se trouve t’es limite encore plus loin qu’eux. »
Clément sent qu’il est en train de perdre les deux autres. Il tente de les réintégrer à la conversation : « Et sinon vous vous faites quoi ? ». Julien éclate de rire, il doit trouver ça bizarre aussi que Clément ne connaisse pas Manon Visage. Il répond qu’il est styliste. Clément s’en fout mais il lui dit que c’est cool. Puis Julien enchaîne :
« Et elle, elle est actrice.
– Ah ouais ? surjoue Clément pour la forcer à parler.
– Oui, répond Manon Visage, amusée.
– Mais genre, au cinéma et tout ? (Il se dit qu’il va peut-être trop loin)
– Oui oui, au cinéma et tout, lui répond-elle en souriant.
– Je suis désolé, je vais pas du tout au ciné… (Il est définitivement en train de jouer avec le feu)
– T’inquiète, moi de mon côté je lis pas beaucoup de bouquins, donc tu vois…
– Bah même si t’en lisais, t’aurais pas pu le lire lui ! » rétorque maladroitement Julien.

Par miracle, le barman arrive, sauvant Clément d’une grosse gêne. « Je suis désolé, on va devoir fermer ». Clément se réveille tout d’un coup. Parmi les vapeurs d’alcool, dans le confort de la présence de Manon Visage, il était comme dans un terrier ; et on vient de l’en extirper. Il est dégoûté. Le bar ferme, ils vont retourner à leur chambre et lui va rentrer à pied, désorienté. Il n’arrive pas à traîner sa pensée jusqu’à chez lui. Il a juste l’impression d’un très gros nuage noir au bout du chemin qui le mène à son appartement. « On rentre ? » demande Julien à Manon Visage. Marie lui répond « Allez ! ». Julien et Manon Visage se lèvent, chantent au revoir au barman qui les salue avec un petit sourire en coin, puis s’engouffrent dans le couloir en se donnant la main.
« Tu viens ? demande Marie à Clément.
– Bah heu… ouais. »
Est-ce qu’elle l’invite à rentrer chez lui, ou à venir avec eux dans la chambre ? À leur tour, Marie et Clément passent à l’intérieur. Julien et Manon Visage entrent déjà dans une chambre au bout du couloir. Marie et Clément marchent dans leur direction. Ils passent au niveau de l’ascenseur. Clément veut continuer de marcher avec elle, mais il a peur de se prendre un refus duquel il ne se remettrait pas. Il ralentit et s’arrête, puis, résigné, appelle l’ascenseur. Marie se retourne vers lui et lui dit : « Tu veux pas venir ? ». Alors, les yeux mouillés par l’alcool et l’émotion, il répond gauchement : « Si si… ». Elle le prend par la main comme pour lui donner du courage, consciente de ce que ça représente pour lui. Il l’accompagne et se retrouve devant cette porte, au-delà de laquelle Julien et Manon Visage doivent déjà être comme chez eux. Marie entre, et il la suit. La grandeur de la chambre et toutes les lumières allumées tranchent avec l’étroitesse et la lumière moite du corridor. Clément se sent heurté, mais il se dit : « Ça y est, j’y suis. Ces stars sont vraiment complètement perchées. »

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