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L’imposture

L’imposture Posted on January 24, 2019Leave a comment

Annie et ses amis étaient descendus sur le sable en catastrophe une demi-heure auparavant, pensant louper le début du feu d’artifice. Sur la plage et contre la balustrade blanche, les familles étaient massées. Des groupes de jeunes étaient assis en retrait ou plus près de l’eau, buvant avec assurance et paranoïa dans des bouteilles de plastique remplies d’alcool fort et de soda. La musique du fest-noz s’était interrompue, mais le spectacle ne commençait pas. Aussi flottait au-dessus de la foule la rumeur des conversations s’entretenant elles-mêmes comme une nuée de sauterelles ou un nuage d’oiseaux.

Annie ne décolérait pas. Elle faisait mine de regarder les quelques bateaux du port mollement éclairés par les lampadaires de la digue. Depuis qu’elle et ses amis s’étaient installés, Ethan ne cessait de fanfaronner. Il était soûl et il avait ce soir l’ivresse flamboyante. Il brillait. Il parlait encore plus fort que d’habitude, faisait rire l’assistance. Elle ne pouvait s’empêcher de rire mais ça lui faisait mal aussi. Comment pouvait-on être si différent en public et en privé ? Ce salaud ne s’était pas gêné pour la traiter comme une merde quand elle s’était enfin décidée à rompre, l’été précédent. Ç’avait été des textos incendiaires, souvent insultants, parfois menaçants. Il lui avait même dit qu’il lui interdisait de fréquenter qui que ce soit. Quel comble ! Et ce soir, dans la douceur nocturne et le bruissement des voix, devant leur groupe d’amis insouciants, il n’était plus un tyran, mais simplement le don Juan de toujours auquel personne ne résiste.

Les minutes passaient, Annie fulminait. Tout d’un coup, voyant que l’attraction pyrotechnique ne se lançait pas, elle ne tint plus et se leva. Elle allait se prendre une pinte de cidre à la buvette pour se calmer, se reprendre. Boire le liquide doux et sucré, malaxer le verre en plastique mou, ça lui ferait du bien. Mais comme par hasard, dès qu’elle fut debout, le premier feu partit comme une balle et déploya dans le ciel d’encre sa corolle fuchsia. L’explosion retentit, puis Annie entendit Clara lui dire « Reviens ! ». Elle hésita un instant, ne sachant pas ce qu’il y avait de mieux à faire. Se rassoir et passer pour une conne auprès d’Ethan, au risque de se prendre de sa part un petit rire narquois, ou partir mais ne pas voir le spectacle en compagnie de ses amis ? Non, il valait mieux partir. « J’arrive » dit-elle en marmottant avant d’être couverte par le sifflement d’une nouvelle fusée. Clara n’écoutait plus. Annie se fraya un chemin parmi un champ de visages tous orientés dans la direction du spectacle.

Le feu déflagrait régulièrement, suivi des vivats des badauds empilés sur le sable. Annie donna son jeton et s’empara de sa pinte. Elle en but goulument la première gorgée comme si se hâter la vengerait. Elle commençait à regretter d’être partie. C’était lui donner encore plus d’importance. Alors, en continuant de boire, elle se dirigea vers la rampe de pierre pour retourner sur la plage. Elle heurta alors quelqu’un qui marchait à grands pas. « Putain mais c’est pas possible ! » pesta l’homme pressé. Tout de suite, Annie se sentit conne. Elle était désolée, elle n’avait pas fait exprès ; elle ne l’avait pas vu ! Mais il s’était déjà calmé, « Non non mais c’est pas grave… ». Il essuyait le col rond de son pull sombre, s’en foutant plein les mains. Il alla prendre des serviettes en papier sur la toile cirée du bar éphémère. Alors qu’il s’épongeait tant bien que mal, Annie se tenait là maladroitement, ne sachant rien faire d’autre que le regarder. Il avait la cinquantaine, l’air ténébreux, un côté méditerranéen rassurant. « Je vous en repaye une » dit-il quand il parvint péniblement à se sécher. « Non non, pas besoin, je vous en prie ». « J’insiste, c’est bien normal » dit-il d’un ton impératif et sans sourire le moins du monde. Il sortit un billet et appela la serveuse. « Bon ben si c’est comme ça, moi aussi je vous en paye une ! » rétorqua-t-elle. Il hésita. « C’est d’accord » finit-il par concéder comme s’il venait de prendre une décision importante et douloureuse. « De toute manière, ajouta-t-elle en désignant le billet d’un coup de menton, avec ça vous ne seriez pas allé très loin ! ». Elle sortit des jetons et commanda deux verres. Elle riait, finissait par prendre confiance devant sa mauvaise humeur.

Ils s’étaient installés à une table haute en aluminium pour profiter de leur cidre frais. Ils avaient distraitement fait les présentations, comme occupés par autre chose : lui par son angoisse de la foule, elle par l’attraction du soir. Annie regardait les gerbes multicolores se décomposer dans un crépitement inquiétant. Elle était presque aussi émerveillée que quand elle était petite. Finalement, elle avait bien fait de s’éloigner de son groupe pensait-elle. L’homme qui tirait la tronche la tirait un peu moins, tranquillisé par la présence de la jeune femme. Mais il regardait ce spectacle pyrotechnique d’un œil ostensiblement dubitatif. Il aurait voulu crier « à quoi bon » avec ses yeux le plus fort possible. Elle finit par lui dire « J’ai comme l’impression que vous n’aimez pas les feux d’artifice… ». « Pas vraiment non » confia-t-il.
« Pourquoi donc ? relança-t-elle.
– Fondamentalement, ils ne me dérangent pas… mais j’étais parti m’isoler à l’ouest de l’île pour observer les étoiles, quand ça m’a surpris… J’avais complètement oublié qu’on était le 15 août, et que le 15 août en France, on fait des feux d’artifice.
– Vous venez d’une autre planète ?
– Même pas… mais la mienne me paraît quelquefois étrangère »
La jeune femme n’avait pas dragué d’homme depuis des mois, ayant perdu le goût de ces choses-là depuis sa rupture. Aussi, reprendre du service l’émoustillait. On entendait le rythme désormais décousu des détonations et les lumières donnaient comme des coups de pinceau vaporeux sur leur visage. Annie jetait de temps en temps des regards à son cercle d’amis, pour voir si d’aventure l’ex honni ne tournait pas la tête vers elle.
« Qu’est-ce vous faites ici ? demanda-t-elle.
– J’étais en vacances. J’ai loué une petite maison pour la quinzaine. La Baltrée, vous connaissez ?
– Bien sûr. Elle appartenait à mon grand-oncle il y a longtemps. C’était son atelier de peinture.
– C’est ce que je m’étais dit en voyant les verrières. Certains soirs, quand il faisait trop froid, je pouvais observer les étoiles directement depuis le salon.
– Vous êtes une espèce d’astronome ?
– Oh, non… simplement graphiste. Les étoiles sont une sorte de passe-temps. Et je m’en sers pour certaines créations. »
Voyant qu’elle s’intéressait à lui, il fit l’effort de lui rendre la politesse.
« Vous êtes d’ici ? la questionna-t-il.
– Non, je suis parisienne… mais j’ai une maison de famille. Vous voyez la villa là-bas, derrière la pointe ? C’est chez moi ! Et la fenêtre allumée, au dernier étage, c’est ma chambre.
– On distingue mal… mais on dirait une villa anglaise, n’est-ce pas ?
– C’est ça ! L’intérieur est d’époque. J’organise une soirée à la fin de la semaine, vous voudriez venir ?
– Impossible malheureusement, je repars demain… », l’informa-t-il.

Le bouquet final venait d’achever son grondement. Ses amis allaient bientôt essayer de la retrouver. Pressée par l’urgence, Annie déclara soudain au graphiste : « Alors venez voir ce soir ». Elle n’avait jamais eu de goût particulier pour les hommes mûrs, mais l’âge – qu’il fut jeune ou avancé – n’avait jamais été non plus un critère pour elle. Elle l’aimait bien, et puis elle n’avait pas fait l’amour depuis un coup d’un soir catastrophique le soir du Nouvel An dans une maison à Asnières. Elle était familière et spontanée grâce à sa douce ivresse. Tout dans sa bouche paraissait simple, enfantin. Le vacancier solitaire, qui s’appelait Conrad, en avait vu d’autres. Il accepta.

Chez Annie, ils s’étaient installés dans le salon. Elle avait sorti une bouteille de verre avec une étiquette jaunie où étaient écrits des noms de fruits. « C’est du rhum arrangé, on le fait nous-mêmes. Tout le monde adore, vous allez voir ! » renseigna-t-elle. Elle les servit généreusement et le rejoignit sur le sofa courbé. Ils prenaient tous les deux plaisir à discuter en dégustant leur boisson. Rien dans ce qu’il disait ne les gênait ou ne les faisait tiquer. En fait, ils se plaisaient. Et plus la conversation se poursuivait, plus le charme opérait. Elle lui expliqua ce qu’elle faisait dans la vie, son poste de chercheur, sa passion pour le Shin-Hanga, ses travaux là-dessus. Elle hésitait à en dire plus mais les yeux de Conrad s’étaient déjà agrandis :
« Hasui Kawase, j’adore ! » lança-t-il.
– C’est vrai ?
– Bien sûr ! À une époque, il m’a beaucoup inspiré dans ce que je faisais ! »
Alors, ils parlèrent de l’estampe japonaise. Plus la discussion se nourrissait, plus ils se trouvaient de points communs. Au-delà de ces affinités esthétiques, c’était un quartier dans Paris, une période de l’année, la force des dialogues dans ce film des années 1960… Grâce à l’alcool, l’universitaire n’en était pas surprise. Tout ça lui paraissait normal, comme si rencontrer cet homme avait été écrit depuis toujours.

Les heures étaient passées et l’affinité n’avait cessé de se renforcer. Annie était allongée sur le cuir du canapé, la tête sur les cuisses de Conrad. Devenus intimes, elle se confia sur sa vie sentimentale. Elle lui raconta à quel point elle n’avait pas de chance en amour. Elle se remettait à peine d’une relation longue qui s’était soldée avec fracas, la plongeant dans une dépression de plusieurs mois. « Je suis là depuis février » confessa-t-elle comme si c’était une tare.
« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? hasarda-t-il alors.
– Il me trompait. Depuis des mois. Depuis le début. »
Conrad se taisait et regardait la nuit déversée sur la mer. Au loin, un ferry s’aventurait timidement sur la Manche à l’assaut de l’Angleterre. Il démarrait sa route au ralenti, prenant des airs de gâteau d’anniversaire immobile sur les flots. Elle le sortit de sa rêverie :
« Je suis désolée, c’est d’un commun !
– Je vous en prie. On l’a tous vécu au moins une fois.
– On devrait apprendre pour la fois d’après.
– Ça marcherait… si l’on n’était pas aveuglés par l’amour.
– Et si certains n’étaient pas particulièrement habiles pour nous promettre monts et merveilles… »
Le passionné d’astronomie semblait réfléchir. Il ajouta alors :
« Je crois que c’est une faiblesse en nous qui fait qu’on se voile la face.
– Comment ça ?
– Est-ce que c’est l’autre qui est habile, ou bien est-ce que c’est nous qui sommes distraits ? On est peut-être dans une période où on a besoin d’aimer, besoin d’y croire… Et ce, quelle que soit la situation, les forces en présence, les données de l’équation. Si on regardait froidement les choses, on verrait bien qu’il y a quelque chose qui cloche. Mais on se ment pour prolonger l’illusion, parce qu’elle est confortable.
– C’est ça. C’est ce que j’ai fini par comprendre pendant ma retraite ici. Il faut être en paix avec soi-même pour construire quelque chose.
– Voilà. L’autre est peut-être bancal, mais c’est parce qu’on l’est aussi qu’on se laisse quand même embarquer. »
Ils se turent. Il retira les coussins du dossier et s’allongea contre Annie. Depuis quelques temps, elle songeait. Que ça s’était fait simplement ! Pourquoi ne l’avait-elle pas rencontré plus tôt ? Elle en était persuadée, c’était lié à son âge. Conrad en avait vues d’autres, il était beaucoup plus mature, plus responsable, en un mot, adulte. Elle comprenait désormais pourquoi ça n’avait pas marché avec Ethan : c’est parce qu’il était comme tous les hommes de son âge, un pervers narcissique doublé d’un petit con. Il n’avait encore rien appris de la vie. De ce côté-là, Conrad avait donné. Il semblait avoir vécu mille vies, connu cent femmes ou une seule, unique et disparue. C’est cette expérience-là qui lui avait inévitablement enseigné le calme et la raison.

Pendant la dernière demi-heure qu’ils passèrent à veiller au salon, ils firent des selfies en chahutant dans les canapés, se servirent un autre verre de rhum qu’ils reposèrent bruyamment sur la table de chêne, puis ne tardèrent pas à passer à la chambre.

Le lendemain, Annie ouvrit les yeux avec lenteur. Elle avait une légère douleur à la tête, se sentait surtout fatiguée. Mais d’une fatigue qu’elle pressentait saine. Tout lui revint alors en tête, de la bousculade devant la buvette jusqu’à la nuit passée et qui avait fini de la séduire ; elle avait rattrapé le temps perdu : ils avaient fait trois fois l’amour. Elle étendit sa main sur l’autre partie du lit, mais elle ne sentit rien. Elle entendit alors des bruits d’ustensiles et de friture à la cuisine. Instinctivement, elle eut peur d’avoir fait une erreur. Ce Conrad l’avait-il bien eue alors qu’il était moche ? Elle se souvint alors des photos qu’ils avaient prises ensemble, renversés dans le canapé, et les retrouva pour en avoir le cœur net. S’il devait y avoir un truc qui n’allait pas, ce n’était pas le physique de sa conquête du soir : malgré la pénombre sur les clichés, elle le trouvait toujours sublime. C’était bien lui, ce bel homme d’âge mûr qu’elle avait depuis hier l’impression d’avoir toujours connu. Elle n’avait donc pas rêvé.

Dans la vieille cuisine, Annie retrouva son amant habillé et chaussé. « Tu te souviens, je dois faire vite ! Mais regarde ! » lui dit-il en lui montrant le brunch qu’il avait préparé pour elle. Conrad devait repasser chez lui prendre ses bagages avant d’attraper la première navette reliant le continent. Le passionné d’étoiles grignota à la va-vite des bouts de pain tartinés de confiture maison, pendant qu’Annie prenait son temps, encore sur son nuage. Depuis des mois, le petit-déjeuner face à la mer était son moment de la journée, et pour la première fois il prenait encore plus de valeur, en compagnie de son nouvel amant. La porte était ouverte sur l’extérieur et la rumeur de la mer en furie gonflait la pièce. Un vent tempéré leurs caressait les membres. C’était ce temps breton rarissime de tempête désertique : le vent souffle à peler la lande, faire rouler les rochers, pourtant le ciel est d’un bleu d’espace et le soleil brûle. Ils ne disaient pas grand-chose, ils s’étaient déjà tout dit. Pas forcément par les paroles, mais par les gestes, les regards, le magnétisme quand ils s’étaient tenus l’un à côté de l’autre la veille, et puis l’amour répété deux fois cette nuit. « Café ? » lui demanda-t-elle. « Café » répondit-il.
« Tu sais qu’en me réveillant, j’ai cru que j’avais rêvé.
– Ah oui ? Et puis tu t’es souvenue ?
– Tu sais comment ? Je suis retombée sur les photos d’hier.
– Ah ! Les photos ! Faudra qu’on en fasse d’autres, je dois pas être très beau à voir sur celles-ci !
– Au contraire, je t’y trouve très bien. Mais oui, on fera d’autres ! »
Elle reprit : « J’ai cru que j’avais rêvé, puis j’ai cru que t’étais parti.
– Parti ?
– Envolé ! Tu sais, comme les types qui tirent leur coup et qui sont déjà à Tombouctou le lendemain, quand tu te réveilles.
– Ça existe encore, ça ?
– Bien sûr ! C’est un truc intemporel je crois.
– Au fond de toi, je suis sûr que tu savais que j’étais là ! dit-il en s’approchant pour finir par se tenir face à elle.
– Peut-être… » répondit-elle d’un ton mutin.
Il lui caressa les avant-bras, faisant glisser les manches de son peignoir japonais. Ils s’embrassèrent et ça les excita instantanément. Elle sentait son sexe se durcir contre le bas de son ventre. Alors qu’il s’apprêtaient à céder à nouveau, Annie se ressaisit, « Tu vas louper le bac ! ». « Tu as raison » acquiesça-t-il. « Voilà autre chose qu’il faudra refaire » ajouta-t-il en faisant allusion aux photographies nocturnes.

Leurs adieux se passèrent naturellement et Annie s’en réjouit.
« Tu rentres mardi en huit, c’est bien ça ?
– C’est ça ! confirma-t-elle.
– Très bien, je t’écris dès ton retour !
– Volontiers »
Elle faisait un peu sa maligne, lâchant enfin la bride à son angoisse maladive.
« On ira prendre un verre au Paradis En l’Air, ajouta-t-il.
– C’est quoi ?
– Un nouveau truc qu’a ouvert un ami au début de l’été : une jungle sur un rooftop où ils servent des cocktails à tomber ! »

Il repartit alors gaiement laissant Annie rêveuse. Le graphiste traversait la lande et Annie n’en croyait pas ses yeux. Il se retourna et lui fit un signe de la main. Elle lui répondit affichant un sourire béat. Qui était cet O.V.N.I. qui venait d’apparaître pile au moment où elle s’était enfin remise ? Elle en était sûre maintenant : il était arrivé dans sa vie parce qu’elle s’était enfin rendue disponible. Au café cette après-midi, elle allait pouvoir mettre une rage inouïe à Ethan. Malgré tout le mal qu’il lui avait fait, ce con avait toujours nié et continuait de croire que d’une certaine manière, Annie lui appartenait. Celle-ci observa Conrad jusqu’à ce que sa silhouette disparaisse à l’angle d’une rue du bourg.

Huit jours plus tard, Annie était rentrée à Paris et rassemblait ses dossiers pour la rentrée prochaine. Son euphorie avait pris un coup. Conrad n’avait toujours pas rappelé. Fallait-il qu’elle le fasse ? Il lui avait bien dit qu’il s’en chargerait. Jusqu’ici elle s’était refusée à le relancer. Elle avait trop souvent joué le rôle de la conne qui rappelle et qui se prend un four. Elle ne voulait plus. Alors, elle patientait dans le silence, tentant de conjurer le sort. Il n’était pas à un jour près, ou bien il était occupé… les raisons étaient multiples pour qu’il ne l’ait pas encore recontactée.

D’autres jours passèrent sans aucune nouvelle du graphiste. Annie ne comprenait pas. Elle avait même cédé et envoyé un faussement désinvolte « De retour ! Quand est-ce que tu m’emmènes au Paradis ? ». Depuis, elle s’en voulait. Son message était nul, et surtout manifestement inefficace. Ses pensées butaient toutes sur la même incompréhension. Ils avaient tant de points communs… ils avaient été exactement sur la même longueur d’onde. Ils n’étaient pas de ceux qui font du mal mais bien de la race des autres. Ils ne pouvaient se faire du mal entre eux. Il aimait la nuit étoilée, la Bretagne sauvage, le rhum aux fruits et l’art japonais… Comment pouvait-il ne plus donner signe de vie ?

Un soir, toujours sans nouvelles, Annie écrivit dans son carnet, résignée : « En fait, quand on aime, on s’attache et on souffre. Rien d’autre. J’ai beau imaginer tous les scénarios possibles, je ne vois pas comment les choses peuvent se passer autrement. L’amour, c’est la douleur ». Elle posa son stylo plume et rangea le cahier au fond d’un tiroir. Elle regarda une nouvelle fois son portable. Elle était en retard à un dîner. Elle y débarquerait encore en célibataire… Se refusant d’y penser, elle enfila sa veste et quitta son appartement, à nouveau confirmée dans sa croyance qu’on ne pouvait être heureux en amour.

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