LGV Posted on September 30, 2018Leave a comment

Un soir, alors que je lisais dans mon lit à une heure avancée, je finis par m’endormir. Je me réveillai dans un monde où les humains n’avaient pas été remplacés par les robots, mais les humains avaient été chargés de robots. Chacun vivait avec un petit robot à l’intérieur de soi. Et tout allait pour le mieux. En lecteur compulsif que j’étais, je m’étais tout de suite mis à utiliser mon robot interne, une sorte de puce, pour lire beaucoup plus vite. Ainsi, je n’avais plus besoin de lire physiquement un livre. D’ailleurs, ceux-ci avaient pratiquement disparu. Ils étaient devenus rares parce qu’on n’en produisait plus, et parce qu’on en avait détruit la plupart pour gagner de la place. 99 % des livres de la planète étaient numérisés. Considérés ringards, il n’en subsistait que dans de vieilles bibliothèques de quartier que plus personne ne fréquentait, en dehors de quelques influenceurs ayant récemment découvert qu’ils pouvaient en tirer un intérêt en se prenant en photo dans ces décors désuets.

Tous les soirs, désormais, avant de m’endormir, je programmais ma readlist comme une playlist iTunes : « Cette nuit, toute la poésie du XVIIIe siècle » (c’était rapide), « Demain soir, toute la littérature sur la Guerre d’Espagne ». Le lendemain, la puce avait propagé le contenu savant dans mon cerveau et ma mémoire, comme quand Leeloo dans Le Cinquième élément apprend en quelques minutes l’Histoire de l’humanité. Je me sentais plus cultivé, et je l’étais ; c’était vertigineux. Alors qu’avant, malgré une pratique intense de la lecture, je n’arrivais pas à lire plus de trente bouquins par an, c’était maintenant démultiplié. Avant, je déprimais à l’idée de savoir que je n’aurais jamais assez de ma seule vie pour avoir tout lu, ne serait-ce que les classiques. Tout à coup, ça devenait possible. Alors, j’avais commencé mon immense tâche, méthodiquement, me refusant à lire toute littérature contemporaine avant d’avoir fini la littérature classique. Cette fois-ci, il devenait peut-être enfin possible de tout avaler, depuis le théâtre grec antique jusqu’au futur Gaël Faye.

Mais le progrès allait encore plus loin : mon simple petit cerveau n’aurait pas pu retenir tout ce que mon robot interne lui faisait lire nuit après nuit. Ma mémoire n’étant pas assez grande, elle aurait gonflé, débordé, ou les mots, les paragraphes, les références auraient buté contre ses parois et rebondi vers son centre, mélangeant tout dans ma tête. Heureusement, ma puce intérieure – qui remplaçait progressivement mon âme – en plus de me faire lire à vitesse grand V (phénomène que des journaux en ligne avaient baptisé « LGV » : Lecture à Grande Vitesse), classait tout, rangeait tout, répertoriait tout en faisant réagir ma tête à la lecture. Ainsi, elle rangeait en direct dans un coin de mon cerveau plusieurs dossiers : les quelques citations à retenir du livre en question (une dizaine, dont j’apprenais désormais l’énoncé, mais dont le contenu même m’apprenait aussi quelque chose sur la vie), les nouveaux mots de vocabulaire rencontrés, avec leur définition, et ainsi de suite. Chaque nouvel ouvrage était ainsi passé à la moulinette, comme ces arbres coupés, ébranchés, débités en rondelles par une seule et même machine en seulement quelques secondes. À la fin de la lecture, le livre était épluché, égrainé, vidé du superflu, de ses fioritures ; je n’en gardais que la substantifique moelle.

Je devenais peu à peu une véritable machine, pouvant réciter d’une traite par cœur toute une pièce de Racine ; pouvant débattre avec quelqu’un à coups de citations interposées uniquement prononcées par des poètes de la Brigade. Ça, c’était pour la flambe. Mais surtout, tout le contenu ingurgité la nuit tombée finissait par faire briller en moi des vérités universelles. Toutes les illuminations auxquelles avaient été confrontés les philosophes et les écrivains de l’Histoire se trouvaient rassemblées dans mon cerveau. Elles se recoupaient selon les mots-clefs, selon les thèmes abordés. S’échafaudait petit à petit dans ma tête un début de Vérité suprême, immuable. La masse prolifique des enseignements se contrebalançait naturellement, d’un extrême à l’autre, finissant par tourner en équilibre et sans effort autour d’une seule Vérité centripète. Au cours d’une conversation, je ne pensais plus par moi-même, mais selon les dizaines et dizaines de livres que j’avais archivés dans la tête.

Je faisais les meilleurs traits d’esprit, mais je finis par les faire trop vite. À la longue, je manquais même complètement mes effets. J’anticipais trop les choses, comprenais tout avant ceux qui ne pratiquaient pas la LGV. Je finis rapidement par n’être plus compris. Les gens m’aimaient de moins en moins. Les conversations, les raisonnements, je les avais déjà lus quelque part. Aussi je devançais tout, et plus une seule conversation ne m’intéressait ; j’en connaissais déjà la fin. J’en connaissais déjà les fins : je prévoyais tous les scénarios possibles selon mes réponses potentielles, jusqu’à en arriver virtuellement à la fin. J’avais alors le sentiment de perdre mon temps, ayant déjà vécu la conversation et ses mille sœurs en à peine cinq minutes.

Je décidai alors de ne traîner plus qu’avec des gens qui, pratiquant eux aussi la LGV, lisaient autant que moi. Mais alors, très vite, le contact physique n’eut plus eu grand intérêt : face à quelqu’un, on engageait la première phrase, puis une deuxième, et en quelques secondes, dans chacune de nos têtes, se déployaient tous les scénarios de conversations possibles. On se regardait alors en souriant, mais se retrouvant brusquement à la fin de notre échange. Le temps devenait si précieux et si insignifiant en même temps que progressivement, l’idée même de devoir sortir de chez moi pour parler à des gens me parut superflue. Définitivement enfermé chez moi, je ne m’adonnais plus qu’à la LGV, devenu dépendant, n’ayant plus d’autre intérêt que l’extension de ma connaissance, la croissance de mon cerveau.

Au bout de quelques semaines, excédé, exténué, la tête trop bien rangée, n’ayant plus croisé un humain depuis des semaines, je finis par saturer. J’avais peur, mais je commençais déjà de comprendre ce que j’allais devoir finir par faire. Petit à petit, j’avais ralenti le nombre de livres que j’avalais chaque nuit. Jusqu’à l’extinction totale. Je repassais des nuits normales, vierges de toute lecture. Mais tout ce qui se trouvait classé dans ma tête y était toujours, et continuait de virevolter comme des chauves-souris sous mon crâne, sans cesse et sans silence. Je décidai finalement d’aller me renseigner pour savoir si l’on pouvait inverser le processus de la puce : vider sa mémoire, effacer ses connaissances. Le vendeur que je consultai m’apprit que non : tout ce qui était rentré ne pouvait plus en sortir. Quand je lui demandai pourquoi, il me dit que ça n’avait aucun sens de vouloir se vider la tête, que le but de la vie était de s’enrichir, se cultiver, devenir un surhomme, en tout cas autant que possible. Je connaissais bien ce raisonnement puisque je l’avais moi-même tenu pendant toute ma vie. Bien sûr que la vie était une fuite en avant dans la connaissance, et ce jusqu’à la mort. Quand je quittai le commerçant, il me lança à la volée, ne partageant qu’à la fin – comme ils le font tous – la seule information intéressante : « Non, le seul moyen, ce serait de s’enlever la puce, mais d’une part c’est illégal, et ensuite, je vous le redis, ça n’aurait aucun intérêt. ». Je rentrai chez moi en réfléchissant. Enlever la puce. Est-ce qu’alors je perdrais tout ce que j’avais appris ? Est-ce que je ne perdrais que ce que la puce m’avait enseigné ?

Le soir même, je m’endormis et dormis bien, maintenant habitué au vol des idées, des concepts et des dates dans mon cerveau. Cependant, je me réveillai en pleine nuit parce que j’avais soif. Tout de suite, les dizaines de pages que j’avais lues sur des personnages qui ont soif à tel ou tel moment de tel ou tel roman, me vinrent en tête, et me décrivirent si bien la chose que j’étais déjà presque désaltéré. Mais le besoin physique, charnel, demeurait le plus fort. J’allai à la cuisine et me servis un verre d’eau. Je fermai les yeux et me concentrai uniquement sur le filet d’eau glacé glissant sur ma langue et dévalant les parois de ma gorge. C’était si bon. En revenant me coucher, je me souvins de la phrase du vendeur. Enlever la puce. Et risquer de tout perdre ? Mais comment étaient les choses quand on les découvrait pour la première fois ? Comment était-ce de boire un filet d’eau sans n’avoir jamais lu ce que ça faisait ? J’eus le réflexe de prendre un livre pour me souvenir de la sensation primaire de la lecture, pionnière, vierge. Je n’en avais évidemment pas. Il aurait fallu aller dans une bibliothèque. La peur me tomba alors dessus : j’étais emprisonné dans mes connaissances. Et pour m’en sortir, j’allais devoir ôter cette puce ; ce qui m’effrayait encore plus. Je retournai à la cuisine et pris dans un tiroir un canif aiguisé. Je tâtai sous la peau de mon biceps gauche pour trouver l’emplacement précis de la puce, et le trouvai rapidement. J’essayai de caler le canif sous la puce à travers ma peau, pour que ça me fasse le moins mal possible de l’enlever d’un coup sec. Je me mis alors à douter. Je repensais à l’homme que j’étais devenu depuis qu’un robot m’habitait. Jamais de ma vie je n’avais été aussi cultivé, aussi hyper conscient du monde. Jamais dans l’Histoire de l’humanité des hommes n’avaient été aussi vastes, aussi augmentés, aussi proches de Dieu. Et j’étais devenu l’un de ceux-là. Mais la réalité de cette seule pensée m’étourdit, et je ressaisis la lame pour de bon. Je commençai alors d’entamer la peau, ça me piquait un peu comme quand on se fait tatouer, mais je persévérai. Je continuai, mais je m’y prenais mal. La puce ne voulant pas venir, je dus ouvrir un peu plus la peau, ça commençait à saigner. Dans un dernier effort, je mis un coup de canif plus appuyé que les autres, et la puce gicla jusque dans l’évier. Peu habitué à me charcuter, je tombai alors dans les pommes.

Quelques temps après, je me réveillai en sursaut dans mon lit. Très vite, je touchai mon biceps gauche, mais ne sentis rien. Aucune marque, aucune cicatrice. Je touchai la peau sur tout mon muscle pour être sûr que la puce n’y était pas. J’allai à la cuisine mais je ne trouvai rien, ni dans l’évier, ni dans la poubelle. Je retournai à mon lit, me rendant compte que j’avais l’esprit beaucoup plus léger que quelques minutes auparavant. J’allumai ma lampe de chevet et j’aperçus une petite pile de livre sur ma table. Que faisaient-ils là ? Je me retournai machinalement vers la porte de ma chambre, comme si quelqu’un allait venir me les enlever, pour les réquisitionner et les détruire. Personne. Je me rendis compte ensuite que les titres des livres restaient des titres, faits de mots seuls, et ne renfermant que leur sens le plus strict. Au mieux, la combinaison des deux ou trois mots de chaque titre donnait un sens, une variété de couleurs et un début d’histoire à l’ensemble, mais rien d’autre. J’avais l’impression d’être nouveau. Je pris alors le premier ouvrage, et tous mes sens me revenaient, le toucher, l’odorat, la vue ; le froissement des pages, celui plus net et vif de la couverture pliée puis lâchée par mes doigts. Je me redressai sur mes oreillers, je découvris le nom de l’auteur. Tout était bien neuf. Je l’étais, mais mon environnement l’était aussi. J’appréhendais le monde comme un aveugle recouvre la vue. J’étais redevenu simple, attentif et réceptif à tout ce que la beauté du monde a de simple, de bêtement simple. Un poids s’en était allé, comme une migraine qui s’évapore, comme quand on baisse une lumière trop forte. J’ouvris de nouveau le livre, j’allai à la page où commence le récit, et je me mis à lire :

« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. ». Chaque mot était à sa place, il ne disait pas encore tout ce qu’il renfermait. Je ne connaissais pas Mégara, ni Hamilcar, et vaguement Carthage, et mon esprit continuait de glisser sur ses mots exotiques et odorants. « Les soldats qu’il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin… », le goût d’aliments à profusion me venait à la bouche ; la saveur des épices, l’amer, la consistance de la poudre, la fibre. Je continuai : « … pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d’Eryx… », je ne comprenais rien, je souris, « … et comme le maître était absent et qu’ils se trouvaient nombreux… », qui étaient-ils ? Quelle était cette bataille méditerranéenne ? Je ne savais rien. J’allais le découvrir. J’avais toute la vie pour le faire. Les couleurs, les goûts, les sons et les images rentraient en moi. Je n’avais pas tout perdu. J’avais même tout gardé de ce que la puce ne m’avait pas instillé. J’étais comme ces mercenaires, devant un buffet aux mets inconnus, comme un enfant qui découvre la vie, interdit et stupide. Je poursuivis alors, « … ils mangeaient et ils buvaient en pleine liberté ». Mais mécaniquement, mes yeux sautèrent les lignes et butèrent sur d’autres noms inconnus : Eschmoûn, Cantabre, Cappadoce… C’était finalement assez pénible. Je pris mon portable pour chercher la définition du premier nom propre ignoré. Cinq minutes plus tard, j’étais en train de me passionner pour une vidéo d’otarie et de kayakiste dénichée sur Twitter, et je reposais discrètement mon livre.

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