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Leurs enfants après eux : la France d’en bas est à la mode

Leurs enfants après eux : la France d’en bas est à la mode Posted on February 4, 2019Leave a comment

Tout le monde en parlait, disait que c’était le roman de la France périphérique. Je venais de lire le dernier livre de Guilluy, alors j’ai tendu l’oreille. Le livre parlait d’une vallée dans l’est de la France, dans les années 90. Avais-je été intéressé par le sujet, la France middle class provinciale, ou bien par la décennie concernée, celle de mon enfance ? Quoi qu’il en soit j’ai acheté et j’ai lu le dernier Goncourt.

Tout s’est bien passé jusqu’à la moitié du roman. Les personnages étaient attachants, la vallée avait quelque chose d’attirant et d’un peu dégueulasse en même temps. Et puis l’histoire avançait vite grâce à un vol de moto au terme d’une soirée de beuverie entre ados racontée parfaitement. Et puis très vite ce fut la fin de l’été 1992. Anthony n’avait pas réussi à se lever Steph et Hacine s’était fait démolir par son père. Il restait encore trois étés (1994, 1996 et 1998) et je me demandais bien ce qui allait pouvoir arriver à tous ces personnages.

Sauf que l’été 1994 suivait son cours et que je ne trouvais pas grand-chose à me mettre sous la dent. Je commençai à caler. J’étais à la moitié du livre et je m’ennuyais. Je n’ai jamais réussi à me ré intéresser au destin d’Anthony, Hacine, Steph et les autres. Il ne se passait plus grand-chose. Au cours de ces quatre étés, les personnages évoluaient un peu plus à chaque fois, mais il n’y avait toujours pas d’intrigue qui les reliait tous, ou qui les emmêlait, les entraînait comme dans une spirale. La moto avait depuis longtemps été brûlée et l’histoire était close. Pour relier les personnages, il ne restait plus que cette vallée. Leurs histoires se rencontraient encore, bien sûr. Les personnages se cassaient la gueule, baisaient ou s’ennuyaient. Comme moi.

Il manquait peut-être à ce livre un début et une fin. Le narrateur avait débarqué en 1992 et repartait en 1998 juste avant la finale des Bleus, mais il aurait très bien pu débarquer avant ou continuer son reportage en se penchant sur les étés suivants : 2000, 2002… Peut-être l’auteur le ferait-il d’ailleurs un jour, puisqu’il avait pris Zola pour modèle. Il l’avait dit sur un plateau télé, il voulait faire du réalisme au XXIe siècle. Il y était parvenu. Je retrouvais parmi les points positifs le fait que le roman s’intéresse à un lieu précis, la vallée d’Heillange, comme Plassans dans La Fortune des Rougon, la côte normande dans La Joie de vivre. Dépeindre cette vallée permettait alors à l’auteur de visiter toutes les classes sociales, les riches, les pauvres, les classes moyennes, et même ces « grosses têtes » en dessous de tout. Dans les points positifs aussi, je lisais avec plaisir la description de l’enterrement et la transhumance de l’église au bistrot l’Usine, une scène qui n’était pas sans rappeler le mariage de Gervaise dans L’Assommoir, la grève et la mort de Maigrat dans Germinal, la procession dans Le Rêve. Comme dans Zola, cette foule passant l’après-midi à marcher d’un point à l’autre était décrite à la perfection, avec ce mélange subtil de détails précis et d’impressions générales.

Mais il manquait toujours une trame, une intrigue. Pourtant, Leurs enfants après eux avait reçu le Prix Goncourt 2018. Alors je me demandai : l’avait-t-il été pour son contenu ou pour son sujet ? J’avais vu la presse se pâmer devant ce roman de la France périphérique et c’était peut-être ça qui m’y avait mené. Les gilets jaunes avaient depuis plusieurs semaines pris en otage les ronds points, les péages, mais aussi la politique et la culture. La prophétie de Christophe Guilluy dans No Society se réalisait. La France d’en bas donnait le la. Car Nicolas Mathieu aurait-il eu le Goncourt pour ce livre si l’actualité sociale avait été différente ? En fait, répondre à cette question n’avait pas de sens. On pouvait bien décerner un prix à une œuvre pour des raisons supplémentaires à sa qualité propre. Mais je finissais tout de même par me demander si ce livre n’était pas au fond éminemment parisien ; ce qui était le comble.

En effet, c’était l’époque où l’on présentait Sérotonine comme « anticipant » les gilets jaunes, alors que la dernière phrase avait sûrement été achevée des semaines avant que quiconque n’enfilât une telle casaque pour protester contre la hausse du carburant. Éric Vuillard sortait trois mois plus tôt que prévu son La guerre des pauvres pour aller dans le sens du vent. Seulement, à y regarder de plus près, Leurs enfants après eux ne faisait de mal à personne. Comme il avait reçu le Goncourt, j’allai même jusqu’à me demander si ce roman n’était pas l’alibi parfait, le meilleur moyen qu’avait trouvé la France d’en haut pour sortir encore plus renforcée de cet épisode. Ce roman charmant par son sujet tendance et inoffensif était le meilleur moyen qu’avaient trouvé les mecs de Saint-Germain pour que tout continue de se passer sans que rien n’ait changé. Nicolas Mathieu était-il l’idiot utile ? Est-ce qu’en dehors des Vosges et de Paris, ou bien dans ces autres morceaux de France mis à l’arrêt par la désindustrialisation, son livre était beaucoup lu ?

C’est la question que je me posais, ainsi que celle-ci : qu’est-ce qu’il en ressortirait après ça ? Que se passerait-il pour les habitants d’Heillange quand la mode de la France d’en bas serait passée ? Au fond, la réponse n’était pas si déprimante pour ce qui nous concerne ici : il en resterait un gros livre précis et plein de bons moments sur la vie d’une vallée une fois que l’industrie métallurgique s’était effondrée ; un reportage sur la jeunesse vosgienne ayant grandi dans la crise comme on pousse tant bien que mal sur une terre inculte.

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