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Lettre à un ami à qui je ne parle jamais de politique

Lettre à un ami à qui je ne parle jamais de politique Posted on October 23, 20202 Comments

Au départ, j’ai voulu t’écrire parce que la mort de Samuel Paty avait changé quelque chose de si important qu’il fallait que je t’en parle. Pour la première fois, on avait la preuve que le djihadisme et l’activisme islamiste pouvaient être liés. Le seul problème n’était donc pas les attentats, mais la montée insidieuse de cette eau toxique à l’échelle de la société. Certains nous avaient assuré que le terrorisme était plus brutal et spectaculaire, mais bien moins dangereux que l’islamisme. Ils avaient eu raison.

Le militant islamiste était la tête pensante, le donneur d’ordre, le juge qui condamne à mort, celui qui met un contrat sur telle ou telle tête. Dans cette division du travail macabre, le djihadiste était le bras armé, l’exécutant devenait exécuteur, celui qui applique la peine, celui qui accepte le contrat. Le militant islamiste passait les commandes en cuisine et le cuistot sortait le couteau, la feuille de boucher ou autre, pour préparer la recette.

C’était fait. Les échanges de messages entre le djihadiste et le parent d’élève prouvaient que ce continuum pouvait exister. Ni toi ni moi ne pouvions plus le nier.

J’ai voulu te dire tout ça, mais déjà l’atmosphère avait changé. J’aurais pu me réjouir des larmes, des cérémonies, des bougies et des fleurs. En effet, cet attentat semblait marquer l’opinion publique plus profondément que d’habitude. Mais on n’a pas idée de la force du temps qui passe. Combien d’hommes politiques ont eu une deuxième carrière après des scandales dont on pensait qu’ils les enterreraient ? Les événements foncent, s’enchaînent, se télescopent, se dépassent. Aujourd’hui, tout le monde est meurtri, mais demain, après-demain, qui sera fidèle à ses propres blessures ?

Déjà sur Twitter, les habituels gardiens du Discours, une fois écoulé ce temps de décence contractuel, reprenaient du poil de la bête. Aidés dans leur tâche par une maladresse de ministre par ci, une parole d’intellectuel assumée par là, les rois de l’aveuglement reprenaient leurs railleries, se remettaient à aboyer contre les mêmes cibles, la plupart du temps inoffensives. L’attentat en lui-même était déjà relégué au second plan. Grâce à cet habituel tour de passe-passe, les idiots utiles de l’islamisme, au mieux, les alliés objectifs de celui-ci, au pire, reprenaient les rênes du Discours. Le discours ambiant, celui qui passe bien, celui qui infuse beaucoup plus facilement et profondément parce que l’entendre est confortable. Ils étaient des bourgeois. Socialement, souvent, intellectuellement, toujours. Que c’était simple de crier au facisme pour désigner tous ceux qui n’étaient pas eux. Que c’était simple de continuer de ricaner tant que les éclaboussures de sang ne les atteignaient pas encore. Et pour toi (je te voyais), qu’il était facile de t’insurger contre l’islamophobie, le racisme, l’amalgame entre islamistes et musulmans. Qu’il était difficile de s’indigner alors qu’un professeur ne pouvait plus montrer un dessin.

C’est pourquoi, au final, je t’écris pour te dire ceci. Il est confortable pour toi de faire cette erreur, d’entretenir ce flou : « Ils ne s’en prennent pas aux islamistes, ils s’en prennent aux musulmans ! ». Peut-être que tu ne comprends même pas la différence. Un détour par les écrivains algériens aide pourtant à comprendre la distinction fondamentale entre les deux. Pendant ces dix années où les Algériens ont été victimes d’atrocités commises par les islamistes, ont-ils été islamophobes, alors qu’ils étaient musulmans ? Bien sûr que non. Personne ne parle de combat contre les musulmans. C’est un combat contre les islamistes. Kamel Daoud et Boualem Sansal n’ont pas eu à se creuser la tête pour comprendre que l’islamisme est une maladie, un cancer. Eux n’ont pas peur de désigner l’adversaire. Eux n’ont évidemment pas peur d’être traités de racistes ou d’islamophobes. Alors pourquoi, ici, as-tu peur ? Ceux que les détracteurs de l’islamisme gênent n’ont pas compris ce qu’est la France aujourd’hui. La France est un pays de catholiques, de musulmans, de protestants, de juifs, et de tout un tas de gens qui n’en ont rien à faire. On a le droit d’être critique envers une idéologie d’extrême-droite, d’où qu’elle vienne, quelle que soit le teint des gens qui la propagent. Le problème d’un islamiste n’est pas sa couleur de peau (il y en a de toutes les couleurs), c’est qu’il est islamiste. L’ennemi est une idéologie, un projet politico-juridico-religieux totalitaire, et non une couleur de peau, non un pays d’origine, non une religion en tant que telle.

Or, tant que ce trouble, cette gêne perdure, l’islamisme continue de grandir. Il nous a déclaré la guerre et elle a commencé. Il est nécessaire pour la majorité d’entre nous, dans les maisons, dans les familles, les groupes d’amis, à la machine à café, à la récré, dans les salles de prof, les rédactions, les administrations, de comprendre que plus on tarde à reconnaître l’ennemi, plus il sera difficile de le vaincre par la suite. Dès que l’islamisme apparaît à la télévision, sur les réseaux sociaux, dans une conversation, un journal, il est nécessaire de le combattre ensemble, de le démonter méthodiquement comme un meuble, de le moquer, de le ringardiser.

Sans cette prise de conscience à la fois collective et individuelle, comment garder espoir ? Sans ton soutien à toi, qui s’en fout de la politique, qui n’est pas de gauche, pas de droite, qui repousse le problème à plus tard, comment faire ?

Samuel Paty se sentait menacé, isolé, lâché. Il avait été convoqué par la police, des menaces circulaient sur les réseaux sociaux, une partie de ses collègues le désapprouvait, des élèves lui étaient hostiles, un imam demandait sa démission, un parent d’élève divulguait ses coordonnées sur Internet, la directrice, l’académie s’en mêlaient. Qui était encore debout pour lui ? Où étions-nous quand, dans le court laps de temps entre le non-incident et sa mort, il continuait de se rendre au collège ? Certains raillaient les prétendus islamophobes sur Twitter, mais cette lettre n’est pas pour eux. Ce texte est pour toi, l’ami qui ne savait pas, et qui aurait tourné la tête si tu avais su.

Puisque ni toi ni moi n’avons rien fait, comment imaginer que demain, un professeur montrera les caricatures de Charlie Hebdo alors qu’il saura ce qui l’attend derrière ? Qui aura le courage de montrer trois dessins qui lui vaudront peut-être tout ce qu’a subi Samuel Paty avant de mourir ? Plus simplement, demain, quel professeur osera montrer ces unes alors qu’il sait désormais que pour ça, en rentrant chez lui après la fin des cours, il risquera d’être décapité ? Quel professeur prendrait le risque de se retrouver dans la peau d’un condamné à mort de l’État Islamique à des milliers de kilomètres d’ici pour avoir montré un dessin dans une petite ville de la banlieue parisienne ?

Peu d’entre eux. Sauf que peu d’entre eux, ça s’appelle la Liberté qui recule. C’est un grand mot avec une majuscule et notre génération n’y est pas habituée. Pourtant, ces mots sont de retour. L’Histoire s’invite dans ta vie, dans la mienne, dans la vie des Français. Il est vital que nous ne tournions pas la tête, vital que nous regardions dans les yeux ce qui de nouveau menace la Liberté. Il est temps que nous nous montrions à la hauteur de notre Histoire. Si nous ne le faisons pas, c’est comme si nous vivions déjà sous le joug de la tyrannie.

Mais si nous le faisons, alors la bascule aura lieu. Alors, des profs pourront continuer de montrer des dessins que des journalistes pourront continuer de produire. Alors, nous pourrons continuer de boire un verre, de danser, d’assister à un match de foot et d’écrire sans risquer de mourir. Alors, la vie redeviendra normale. Sauf qu’entre-temps, nous aurons compris quelle en est la valeur.

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