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Les pieds nus en hiver

Les pieds nus en hiver Posted on February 10, 20191 Comment

Je fais ça tous les soirs avant de m’endormir. C’est peut-être même ce qui m’aide à dormir. C’est la dernière chose que je fais avant de basculer dans le sommeil comme un plongeur du boudin d’un Zodiak. Je nous imagine, Manon et moi, dans un futur chez-nous. Je me souviens de Hook et de la Fée Clochette conseillant à Peter Pan d’avoir une pensée agréable pour enfin réussir à voler de nouveau. C’est un peu la même chose et je ne l’ai pas décidé. Mais j’y reviens presque systématiquement.

On vit dans un studio à deux et l’on s’y sent bien. C’est probablement parce qu’on s’aime et parce que dans l’adversité, les liens humains, le lien d’amour en premier lieu, cassent ou se renforcent. Pour nous, il se renforce. Ça nous cimente l’un à l’autre. Mais on ne va pas se mentir, on aimerait quand même bouger. Ce n’est pas infaisable. On cherche d’ailleurs, un peu sans chercher. Et puis, un jour, on trouvera une annonce qui nous plaira et on déménagera. Sans passer par une agence, plus jamais. Quand je vois écrit en avertissement à la fin d’une annonce sur PAP « Agences s’abstenir », je jubile. Ces gens sont propriétaires, mais ils sont de mon côté.

En attendant, le soir, j’imagine des maisons. Je n’ai jamais en tête les annonces que j’ai vues dans la journée. Ce ne sont que de vulgaires T2 dans des appartements haussmanniens sommairement refaits à neuf. Rien ne m’excite moins que ça. Je me pose cette question qui revient souvent quand on parle de déménager : « Vous visez quels coins ? ». Si on savait ! Manon vient de l’Oise, je viens des Yvelines. Je n’ai aucun attachement personnel à un quartier en particulier. Si, probablement le 9e dans lequel j’habitais quand j’étais riche. Mais par définition cet arrondissement n’est plus pour moi. Même si j’avais le choix, je crois que je ne le choisirais pas. Trop de musées, de restaurants, de théâtres, de bars, bref, trop de gens qui viennent là pour sortir et non pour vivre. J’aimerais vivre là où les gens vivent. À ce titre, la rive gauche me fascine depuis toujours. En fait, si je devais « viser un coin », je viserai simplement l’autre côté de la Seine.

Là-bas les gens ont l’air heureux, là-bas les gens ont l’air de n’avoir aucun problème d’argent. Est-ce qu’ils travaillent seulement ? Si oui, ils ont des têtes à avoir un job cool, un emploi sympa, pas prise de tête, qui ne les épuise pas mais leur rapporte assez pour s’être installés là. Les autres ne bossent pas, ils n’en ont pas l’air. Ils sont vieux, étudiants, touristes, ou artistes. La rive gauche est là et ils en ont fait leur terrain de jeu. Il n’y a pas de contrainte de l’autre côté de la Seine. Là-bas, on vit la vie que tout le monde devrait mener. Il y fait beau, il y a des parcs, on ne ressent pas la misère du monde, on est hors course, loin des polémiques, des problèmes. Tout ce qui fait l’actualité regrettable des JT glisse sur cette rive comme une goutte d’eau sur un imperméable. C’est là-bas que je voudrais m’installer.

Si on habitait là-bas, je prendrais plaisir à sortir me balader en milieu d’aprem pour faire une pause dans mon écriture. À La Fourche, seul le square des Batignolles se tient là comme interlocuteur possible. Mais il est si petit qu’il me fout le bourdon. Alors, le nouveau Parc Martin Luther King vient me susurrer des mots doux à l’oreille. Et il est vrai que celui-ci est doté d’un certain charme. Bien sûr le parc en lui-même est quelconque et contient son lot contractuel de runners macronistes, de branlos aspirant leur Capri-Sun, de quinqua chelous habillés comme des profs décrochés du circuit dix ans auparavant. Non, ce qui captive au Parc MLK, ce sont les barres d’immeubles qui l’entourent. Toutes flambant neuves, de couleurs allant du bariolé au gris sombre, toutes pétries de formes géométriques improbables. Alors, les rares fois où je m’aventure jusque là, je lève le nez et regarde ces fenêtres, ces balconnets, ces empilements d’étages. J’imagine la vue que l’on doit avoir depuis ces appartements. Sûrement très belle. Un peu la même que la nôtre, plongeant vers Clichy, Gennevilliers et sa mairie caractéristique, et puis, derrière, la noblesse discrète des buttes du Parisis et Argenteuil-la-douce. Seulement, depuis ces constructions récentes, la vue n’est pas à moitié bouchée par l’immeuble haussmannien d’en face où un mec doit galérer comme nous avec ses fenêtres de toit quand il peut, ou avec la radio que met le voisin du dessous à fond tous les jours à partir de 09h27, ou bien avec le bruit de ses propres pas sur ce parquet si authentique mais si vieux. Parce que dans les nouvelles tours, rien de tout ça. C’est pour ça qu’elles sont mon fantasme. Elles sont aussi bizarres de gueule qu’elles doivent être confortables à vivre, « Trop cool à l’intérieur, et ça ne se voit pas à l’extérieur ». Là-bas, les fenêtres sont en double vitrage et ferment bien, ne laissent rentrer ni l’air ni la pluie. Là-bas, le voisin du dessous (j’en suis sûr) peut bien écouter France Culture à fond qu’on ne l’entend pas. Là-bas j’en suis sûr le chauffage est au sol et l’on peut, comme dans l’ancien appartement de mes grands-parents, trotter pieds nus dans les couloirs en plein hiver sans avoir froid une seule seconde.

J’arpente les allées de terre et de poussière, contourne le skatepark, toujours le nez en l’air, et je me demande qui vit dans ces tours nouvelles. J’ai toujours eu le sentiment qu’il fallait être soit très riche pour y vivre, soit très pauvre. En me renseignant sur Internet un jour à mon retour de balade, j’en ai eu la confirmation. Une moitié de logements sociaux, une moitié de logements normaux. Pendant encore longtemps je pourrais fantasmer sur ces tours. Et ma rêverie me ramène à la rive gauche, parce que là-bas, bien sûr, ces tours pullulent. Ces tours, qui sont le symbole du confort, de la qualité de vie, ont toute leur place sur ce continent à part. Il en foisonne tout un bouquet vers la cité de la Mode et du Design. Juste derrière, bien planquées comme d’hab, peut-être en face de Bercy. Quand on passe en voiture sur la rive droite en longeant la Seine, on les aperçoit. Prise en flag’ dans leur bonheur éternel. Ces tours qui ne peuvent que renfermer des existences paisibles et pérennes. Assurément, les mecs qui vivent là-dedans ont gagné le premier prix d’un loto secret. Des longs branchages, des feuilles de plantes grandes comme des tapis débordent des balcons étagés avec élégance. Quand on fouille des yeux l’intérieur de leurs appartements la nuit, on peut apercevoir dans la lumière céleste de leur living, des canapés design, des toiles aux murs ou des posters Ikea, et, de temps en temps, la silhouette d’un être humain qui se déplace lentement entre ces rares meubles de valeur ou fabriqués à la chaîne. Il marche au ralenti parce qu’il a le temps. Il a tout le temps parce que son appartement est un bouclier qui le protège de la violence, de la réalité du monde. Il est pieds nus parce qu’il a le chauffage au sol, sa facture d’électricité à lui n’est pas faramineuse parce que son appartement est parfaitement isolé et écologique. Il n’a pas forcément de travail, une intervention divine lui a permis à un moment de sa vie de le retrancher derrière ces murs de béton, comme à la faveur d’un programme de protection des témoins.

Alors je nous imagine, Manon et moi, installés sur cette rive gauche, dans un de ces appartements ultra modernes qu’elle n’aimerait pas forcément. Les pieds nus en hiver, on évoluerait d’une pièce à l’autre. Dans l’entrebâillement d’une porte on pourrait apercevoir de la mousse débordant d’une baignoire, des odeurs de bons plats de grand-mère s’échapperaient d’une cuisine hi-tech avec un superbe plan de travail pour cuisiner, une grande télé diffuserait un film de Paramount, un fond de whisky se prélasserait dans un verre, quelques gorgées de blanc s’impatienteraient perchées dans un autre. On aurait plus de trucs à nous et ils seraient tous rangés pour bon. On pourrait accumuler, ranger, mettre des choses à leur place et qu’elles n’en bougent plus ; les laisser se vernir du gras du temps qui passe. On construirait notre foyer comme un rempart éventuel, ou comme un tremplin vers l’extérieur où l’on ne s’aventure que pour aller vivre d’autres moments chauds et confortables, au bord d’une piscine au soleil ou au coin d’un feu de cheminée à la montagne, toujours pieds nus. On aurait enfin trouvé cet endroit duquel on ne voudrait plus bouger.

Je passe encore quelques minutes, puis secondes, dans le couffin de cette pensée agréable, et le sourire aux lèvres, je finis toujours par m’endormir.

1 comment

  1. Comme je comprends ton rêve et sa fonction dans ta vie de chaque jour !

    Si tu me le permets, je te parlerai du mien : rester tout le jour dans ma maison briarde de la fin du 19e siècle, aux murs épais de 60 cm, avec une cheminée double insert chauffant la salle de séjour qui est aménagée dans une ancienne étable, ainsi que la grande salle à manger dans laquelle on peut déjeuner à 25 personnes, et qui me rappelle celle du Mûrier, la maison de vacances de mes grands-parents paternels en Isère. Cette maison briarde, nous l’avons visitée et elle a été un immense coup de foudre, mais nous n’avons pas pu l’avoir, ce qui est sans doute mieux comme ça, car elle se situait trop loin pour nous qui travaillons en petite couronne.
    Je rêve de m’y complaire en jupe longue ou mi-longue baba-cool, bon col roulé en grosse laine et bonnes chaussettes de montagne, passant la soirée bien calée dans un super fauteuil devant le feu, à tricoter ou faire de la broderie ….

    Mais tout cela ne peut se réaliser tout-de-suite, car je travaille et nous ne pouvons pas habiter si loin pour le moment.

    Mais peut-être un jour, lorsque j’aurai arrêté de travailler, en tout-cas en entreprise ?

    Merci de ta lecture de de témoignage que j’avais envie de te partager !

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