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Les Nocturnes à l’aquarium

Les Nocturnes à l’aquarium Posted on May 26, 2020Leave a comment

   Il était tard, enfin disons assez tard pour que ma mère ronfle comme un klaxon de camion dans la chambre d’à côté. Alors je me suis relevé sans bruit et j’ai fait exactement ce qu’elle pensait que j’oserai pas faire. Je suis allé jusqu’au salon sur la pointe des pieds et dans son sac sur le porte-manteau j’ai pris un billet dans son portefeuille. J’ai gardé mon t-shirt de pyjama, j’ai enfilé un pantalon. Et en une seconde, je me suis faufilé dans l’entrebâillement de la porte, comme un renard. Et je suis parti. L’aquarium était pas loin, à moins d’un kilomètre. Il crevait de chaud alors j’étais content de marcher dans la nuit. Dans les rues des voitures roulaient au ralenti comme si elles avançaient contre la chaleur. Quand je suis passé devant chez Marie, qu’est folle de moi, les lumières étaient allumées. Je suis arrivé sans encombre à l’aquarium, sauf que je transpirais comme une vache. Mais c’était pour ça que j’étais là : les nocturnes à l’aquarium, me balader dans les couloirs, au frais, regarder les animaux bleus danser dans la mer noire, avoir moins chaud. Je faisais la queue pour acheter mon ticket et devant moi j’ai vu Géraldine. Elle était là avec une amie ; elles avaient eu la même idée que moi. Ça m’ennuyait qu’elle soit là. Alors j’ai réfléchi trois secondes à pourquoi ça m’ennuyait. C’était pas le fait que j’étais pas coiffé, collant, à moitié en pyjama alors qu’elle était superbe, comme d’habitude. C’était pas le fait que j’aurais pas su quoi lui dire. C’était pas non plus que je pouvais pas voir sa pote en peinture. Non, c’est juste que tout d’un coup, j’ai pensé à ma mère. Elle dormait dans le lit deux places et la place à côté d’elle était vide. Alors j’ai pensé à Papa qui devait être à l’hôtel en train de jouer aux cartes avec son pote. Je me suis peut-être dit que ma mère en avait assez d’un homme qui s’absente, que deux ça faisait trop. J’en voulais pas à mon père, un père a besoin de s’absenter pour jouer aux cartes, j’imagine. Je voulais juste pas en rajouter. Et attention, parce que je vous vois déjà en train de vous attendrir. Quand je serai marié avec Géraldine, moi aussi je partirai jouer pendant plusieurs jours, et elle aussi elle attendra comme ma mère, toute seule dans le lit deux places. Et quand je rentrerai, comme mon père – parce qu’il va rentrer, ce soir même, j’en suis sûr, ou peut-être demain, maximum – Géraldine courra dans le salon, elle me mettra une gifle, mais ensuite elle me serrera dans les bras et elle m’embrassera. Mais bref, on n’en était pas là. Alors je suis rentré chez ma mère parce que, voilà, j’avais de la peine pour elle. Géraldine m’a pas vu, j’ai juste quitté la file d’attente et derrière moi deux vieux m’ont regardé comme des ahuris. Je suis rentré à pied, beaucoup moins vite qu’à l’aller. J’étais découragé, y a quelque chose qui me pesait. Je veux dire, c’était même plus par rapport à ma mère. C’était le fait d’avoir loupé la nocturne qui m’ennuyait. J’avais toujours l’argent dans la poche et je pouvais plus le dépenser. Alors, en repassant devant chez Marie, j’ai laissé le billet sous un tuyau d’arrosage enroulé, près d’un buisson. J’ai poursuivi mon chemin et finalement je suis revenu en arrière et j’ai repris l’argent. J’ai fini par arriver à la maison, trempé de sueur. Sans faire de bruit – j’étais devenu un as pour ça – j’ai remis l’argent dans le sac de ma mère, puis je me suis faufilé jusqu’à ma chambre, comme un renard. J’ai enlevé mon pantalon, mon t-shirt et je me suis couché. Je savais que ça allait mettre du temps avant que j’aie moins chaud. Et puis j’ai oublié la chaleur parce que ma mère ronflait. Et puis j’ai oublié que ma mère ronflait parce que je me suis écroulé de sommeil.

Le lendemain quand je me suis réveillé, je me sentais super bien. Des jours que j’avais pas aussi bien dormi. Depuis que mon père était parti. D’ailleurs, vu le silence dans le salon, il était pas encore revenu. Mais je me sentais bien parce qu’au moins, j’en avais pas rajouté. Quand je suis arrivé dans le salon, ma mère servait du jus d’orange dans un verre plein de glaçons. Quand elle m’a vu, elle m’a demandé si j’avais bien aimé la nocturne à l’aquarium. Je me suis pris ça comme un boomerang, mais ce jour-là j’ai compris deux choses : les mères ont un sixième sens qui leur permet de voir tout ce que font leurs enfants, et elles ont un septième sens qui leur permet de porter énormément de misère sur leurs épaules, sans rien dire.

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