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Les Grandes Marées

Les Grandes Marées Posted on February 22, 2019Leave a comment

David Jessey referma la porte de sa chambre d’hôtel. Il prit une petite bouteille d’eau gazeuse dans le minibar et alla boire assis sur le lit trop haut et trop mou dans lequel il allait passer la nuit. Dans sa tête, il refit le scénario des prochaines vingt-quatre heures : d’abord, tenter de convaincre Philippe Mallant, son adversaire de toujours. En cas de refus, le soir-même, se rendre dans le bar où il irait boire des coups et lui tendre ce piège sur lequel il avait bûché toute l’année. C’était maintenant. David Jessey n’avait plus le droit à l’erreur. Il avait mis cette supercherie sur pied dans un seul et unique but : remporter le Concours Annuel de Photographie des Grandes Marées. En jeu, 15 000 euros. Déjà, c’était une somme. Mais surtout, David Jessey en avait particulièrement besoin : à Fougères où il habitait, Monsieur Goliath, le promoteur ogre de la région, convoitait le terrain voisin de celui de David. Il comptait transformer cette petite forêt ancestrale en complexe hôtelier nouvelle génération, concentré autour d’une vingtaine de bungalows et thématisé autour des korrigans et des fées. Broceland verrait le jour coûte que coûte, c’est ce que lui avait assuré Monsieur Goliath la dernière fois qu’il s’était invité pour le thé chez David Jessey. Or, celui-ci ne voulait pas voir débarquer des touristes se croyant en quête de sens, ou pire, se sachant simplement en quête de divertissement. David Jessey aimait son quartier, cette forêt qu’il avait toujours considérée comme faisant partie de la famille. Il était ingénieur, il avait un peu d’argent, mais il lui en manquait quand même. Aussi, le promoteur était loin d’avoir tort. Si David Jessey ne trouvait pas l’argent pour racheter ce terrain mitoyen, Monsieur Goliath l’emporterait.

Alors David Jessey avait pensé au concours de photos annuel de la ville fortifiée. Chaque année à l’occasion des grandes marées de janvier, la ville séculaire organisait ce concours de la photographie de la plus belle vague. David Jessey y participait tous les ans depuis plusieurs années. C’est même à ces occasions répétées qu’il avait développé une véritable passion pour la photographie. Il avait fini au fil des ans par s’acheter le meilleur matériel ; de vrais trucs de professionnel. Il s’était tellement pris au jeu, tellement entraîné, que l’année passée, il avait fini deuxième du concours. Le prix était un voyage à l’Île Maurice mais David Jessey n’avait jamais aimé les voyages. Il se sentait très bien dans sa Bretagne terrienne et n’avait jamais eu envie d’en bouger. Les 15 000 euro du premier prix, c’est ce qu’il lui fallait. En ajoutant ce montant à la somme qui dormait déjà sur son compte en banque, le Fougerais pourrait racheter la forêt et faire mourir dans l’œuf le projet Broceland.

L’objet de son intérêt était une vidéo filmée par drone sur laquelle il avait aperçu, puis vu et revu en appuyant sur « pause », une vague éclater contre le bord de la piscine de Bon Secours. Cette vague, quasiment imperceptible dans le chahut général du plan large de la vidéo, avait, quand on zoomait, une forme de dragon crachant des gerbes d’eau ; un véritable monstre de légende semblait sortir de l’eau pour envahir la ville. Ce dragon, il s’était promis de le capturer avec son appareil photo. S’il y parvenait, c’était la victoire assurée ! Aussi, David Jessey avait passé l’année à bachoter tous les soirs en rentrant de son travail. Il quittait son bureau à l’usine de charcuterie pâtissière pour son propre bureau, chez lui, à l’étage. Enfermé pendant des heures, il détaillait, désossait la vidéo du drone, il scrutait les plans de l’IGPN, consultait frénétiquement les sites météorologiques. Au cours de l’année, il était même allé une vingtaine de fois dans la ville forteresse pour reconnaître les lieux, étudier les remparts, la plage, le bassin, la couleur des maisons les plus exposées.

David Jessey retrouva Philippe Mallant à l’Embraque où il lui avait donné rendez-vous. La paillotte donnait sur la piscine d’eau de mer, David Jessey y avait vu là une belle ironie. Quand il retrouva son principal concurrent, il se dit qu’il n’avait pas changé. Bronzé en plein hiver, lunettes de soleil sur le nez, doudoune sans manche, on l’aurait cru à peine revenu d’un trek en Amérique du Sud. C’était même peut-être le cas. Mais David Jessey ne se laissa pas impressionner et fit tout pour s’en tenir à son plan. Alors que Philippe Mallant l’avait salué en lui lançant « Comment va mon Poulidor préféré ?! », alors qu’il le narguait depuis une dizaine de minutes sur son éternelle position de deuxième, David Jessey reprit du poil de la bête et lui exposa clairement les faits. C’était simple, il avait besoin de trouver 15 000 euros pour empêcher l’érection d’un parc d’attraction hôtelier au bout de son propre jardin, au fin fond de l’Ille-et-Vilaine. Il lui demandait simplement de lever un peu le pied cette année.

« C’est quoi pour toi 15 000 euros ? Tu gagnes ça en une photo de Delon les fesses à l’air sur son yacht en juillet… Alors que moi, tu comprends, c’est presque une question de vie ou de mort ! » se défendit David. Son adversaire l’avait écouté silencieusement. David Jessey acheva son plaidoyer, pinça ses lèvres, regarda la table et but une gorgée de son Coca Zéro. Malheureusement, il n’y eut pas de miracle. Son adversaire lui expliqua qu’il comprenait très bien l’enjeu, et que lui aussi ne pouvait pas blairer ce genre de projets pseudo culturels qui ne faisait que traiter l’Histoire de France comme une émission d’Hanouna et saccager le paysage. Mais il avait des principes. Il ne pouvait pas tricher. Ce concours était un jeu, si l’on voulait gagner, il fallait le faire en respectant les règles. « Si tu veux me battre, c’est simple : fais une photo plus belle que la mienne ! ». David Jessey était déçu mais il s’en était douté. Il avait tenté le coup par fainéantise, pour s’épargner d’avoir recours au plan B. « Je suis sûr que tu peux me battre, j’ai moins d’inspi cette année ! » rajouta Mallant. Alors, David jeta un vague regard au bassin d’eau de mer et déroula son plan B. Il lui répondit « Bien sûr que je peux. J’ai repéré un spot, un truc que personne n’a vu, un endroit qui peut être miraculeux si on s’y rend au bon moment ». Il avait totalement changé de braquet, surjouait la confiance, la maîtrise de soi, la certitude de l’avoir déjà vaincu. Pour accentuer son effet, il paya en glissant un billet sous le galet portant le numéro de leur table, se leva et dit « À demain ! ». « Oh t’en va pas ! » s’alarma Philippe Mallant, intrigué par la révélation de son adversaire. « Ce soir on boit un coup au Surcouf entre aficionados, faut que tu passes ! ». David Jessey promit et partit en remontant vers les remparts. Le paparazzi se renversa sur son dossier de plastique, prit sa canette de Redbull et mordit dans sa paille, avec cet air satisfait qui cache mal une inquiétude incontrôlable.

Il était maintenant 1h30 du matin. On était déjà le lendemain. David avait le nez à quelques centimètres du zinc du comptoir poisseux du Surcouf. Il regardait dans le vide, son esprit filait sur les lacs de bière renversée, faisait de la planche à voile sur cette mer mordorée, il divaguait, sentait le vent dans ses cheveux, la vitesse sous ses pieds, quand il se prit une bourrasque qui le fit tomber à l’eau. Mallant venait de lui flanquer une immense frappe dans le dos. « Alors mon salaud ! T’as beaucoup trop bu ! Faut que tu rentres chez toi… ». David Jessey bredouilla « C’est vrai, faut que je rentre chez moi… demain, le concours… ». « Eh oui ! Le concours ! Surtout que tu te souviens, t’as ton spot secret… ton ticket gagnant ! » renseigna le paparazzi. « Mon ticket gagnant, c’est vrai… ». David Jessey avait la langue qui dépassait légèrement de sa bouche ; de la bave s’y accumulait en une goutte grossissant, menaçant de tomber sur son polo Decathlon. Mallant, pensant que c’était le moment de porter le coup de grâce, lui demanda alors, faussement naïf : « Alors, c’est où ton fameux spot ? ». « Je peux pas te dire… » bafouilla David en se décollant du bar à l’aide de ses bras. « Allez… je sais où c’est en plus ! » tenta le gagnant en titre. « Bien sûr que tu sais où c’est… tout le monde sait où c’est ! » s’emporta le Fougerais dans cet élan d’excitation typique des gens ivres dont l’humeur et le discours font des montagnes russes. « Comment ça ? » demanda Mallant redevenu sérieux. « Le Fort à la Reine espèce d’andouille, tout au nord ! Dans le renfoncement à droite… le Fort… le Fort à la Reine ». Philippe Mallant releva la tête et tenta de se représenter l’endroit. Le Fort, comment n’y avait-il pas pensé plus tôt ! Mais tout de suite il sut pourquoi : l’endroit était beaucoup trop dangereux à la marée montante. « Je l’ai vu sur le drone poursuivait David Jessey, même au plus fort de la marée, si on se poste sur le surplomb rocheux, on n’a de l’eau qu’aux chevilles, aux mollets tout au plus… ». Ayant obtenu son information, Mallant expédia son concurrent en le caressant dans le sens du poil et l’envoya se coucher.

Le lendemain, David Jessey se leva, frais comme un gardon. La veille, tout s’était déroulé comme prévu. Il avait fait semblant de boire, semblant d’être ivre mort. Il avait alors confié sa fausse information à son concurrent afin de le mettre définitivement hors-jeu. Avant de se rendre à son spot secret, il devait faire un détour vers le Fort à la Reine pour s’assurer du bon fonctionnement de son stratagème. Dès qu’il fut dehors, il retrouva cette atmosphère typique de l’époque des grandes marées. Intra muros était bruyant, rempli de badauds. Un frémissement parcourait les rues ombrageuses, les gens allaient et venaient dans des directions différentes, mais tous se dirigeaient vers les remparts. David Jessey se greffa au flot de la foule. Il dévala les rues de la vieille ville jusqu’à une porte creusée dans la muraille. Arrivé devant celle-ci, il ralentit. Il ne voulait pas être vu. Il s’avança jusqu’au porche et se tint là dans l’ombre. La foule était particulièrement nombreuse sur ce coin escarpé, accidenté, entre le rempart, les rochers et la marée montante. Légèrement à l’écart des spectateurs, Philippe Mallant se trouvait assis sur un tabouret de bois pliant, ses chaussons de plongée plantés dans l’eau qui s’accumulait peu à peu sur la roche, le téléobjectif braqué sur l’horizon. Surélevé par rapport aux autres, il s’était sûrement dit qu’il pourrait ainsi se démarquer et obtenir le meilleur cliché possible. Il devait probablement rire intérieurement en pensant à David, l’imaginer en train de cuver son vin dans son lit trop mou. Le plan du Fougerais avait ainsi fonctionné à merveille.

Celui-ci regarda sa montre, il était pile à l’heure. Il monta sur les remparts et courut en direction de la piscine Bon Secours. Là-bas, la plage était bondée. La foule était agglutinée contre la mer galopante, les pieds dans l’écume pour les plus téméraires, et l’assistance reculait pas à pas au gré du flot qui grignotait méthodiquement le sable. La piscine serait recouverte dans un quart d’heure tout au plus. David Jessey se précipita jusqu’au bout du plan d’eau, manqua de tomber dans le bassin de pierre. Une fois arrivé au coin, il attendit. On l’avait aperçu se précipiter vers la tempête, on l’avait prévenu, mis en garde. Il n’avait pas écouté. C’était soit prendre ce risque soit être envahi par de faux chevaliers de la Table Ronde et une Morgane d’opérette. La houle gonflait, venait claquer le muret de pierres vieillies dans un « Poc ! » singulier. Il consulta à nouveau sa montre. C’était maintenant et ça ne durerait qu’une minute, une minute cruciale, mythique ; la minute éternelle de la victoire du liquide contre le solide. Il se campa sur ses pieds pataugeant dans l’eau salée et ne regarda plus le spectacle que par le prisme de son objectif. Devant lui, le spectacle était au rendez-vous. Les coups de boutoir de la marée montante venaient cogner contre la paroi murale avec une force telle qu’on croyait qu’ils la feraient céder. David Jessey mitraillait autant que possible, sans pour autant être satisfait. Le harcèlement des vagues lourdes, comme si elles prenaient leur élan, n’était pas celui attendu, prévu, calculé par le photographe aguerri. Des lianes, des fleurs, des arbres, des taches de peinture, des tentacules… mais pas de dragon ; pas ce dragon si caractéristique qu’il avait vu sur cette vidéo anonyme perdue sur Internet. Il continuait de rafaler, forçant son destin, voulant voir dans la puissance de l’onde qui s’autonourrissait son avènement futur. Une vague plus forte que les précédentes, solide comme un coup de poing de pierre contre la pierre, cogna le bassin et fit monter l’eau de la mer à une dizaine de mètres. David Jessey continuait de presser frénétiquement le bouton de son appareil. Ce qui se jouait, c’était ni plus ni moins que l’agrandissement de son terrain, la mort dans l’œuf du Projet Broceland, la victoire des petits contre les géants, le bâton de la Justice fracassant le sol. Toutefois, la gerbe d’eau avait eu plus des airs de cobra géant que de dragon. David Jessey en conclut que ce serait forcément la prochaine. Il s’inclina légèrement sur son genou avant, prenant appui dessus. L’eau se retirait comme un lapin qu’on dépouille, le photographe comptait les secondes dans sa tête : « 4… 3… 2… 1… ». Alors, un rouleau, comme fait de toutes les vagues, comme venu du fond de la baie, du sol, du sous-sol, grandit devant son objectif, se dressa face à la piscine de pierre, et vint s’abattre sur le muret dans un ébranlement minéral. David Jessey était en train de capturer le moment, quand il se fit projeter vers l’avant par une masse indéfinie, plus forte que dix guerriers, et tomba à l’eau. Le ressac de la vague dévorante l’aspira avec tant de voracité que le corps du photographe ne réapparut pas.

Depuis la grève, les cris s’étaient multipliés, certains avaient appelé les secours face au plongeon du photographe. L’éternel Poulidor de la photographie venait de se faire avaler par derrière par une vague gigantesque. Parmi la foule affolée, une femme avait, en se cachant un peu, sorti son téléphone par instinct voyant le badaud en danger. Au moment où il se fit engloutir par la mer en furie, elle avait cliqué par automatisme sur son écran. Ne voyant pas l’individu resurgir des flots, elle avait rangé son portable. Tout ensuite alla très vite. Un hélicoptère vint se poser sur la plage en catastrophe. Des gendarmes tentaient de maintenir un cordon de sécurité autour de la sauterelle métallique à peine atterrie. Tout cela fut inutile, on ne retrouva rien d’autre que l’appareil photo du malheureux. Parmi la foule, Mallant revenu à la hâte se hissait sur des épaules, se dressait sur la pointe des pieds, tentait de s’approcher de la scène pour récupérer l’appareil de son concurrent. Il s’était rendu compte de la supercherie au milieu de l’assaut des vagues et ne voyant pas David Jessey, avait suivi instinctivement le bord de l’eau guidé par l’augmentation de la puissance océanique autant que par un pressentiment. Il ne put avoir accès à l’appareil et finit par rentrer à son hôtel. Il avait réalisé de bons clichés avec en fond la plage de l’Éventail, il l’emporterait probablement. Il s’en voulait un peu, non pas par tristesse ou culpabilité, mais parce qu’il venait de perdre son adversaire principal, son joujou.

Quand la badaude rentra chez sa sœur, qui possédait une villa de type anglais face à la plage, à l’abri du brise-lames, elle jeta un coup d’œil aux photos dans son appareil. La dernière était sublime. On y distinguait le futur noyé sur le point d’être happé par une sorte de dragon aquatique, un reptile ailé fait d’eau et d’écume. Elle n’y connaissait rien, mais la photo avait clairement de la gueule. Quand elle raconta l’épisode à sa cadette, celle-ci n’hésita pas une seconde. Il y avait un concours de photo consacré à la marée, elle devait participer avec ce cliché ! « Quand même… le pauvre monsieur est mort… ». « Justement ! répondit la sœur, ce n’est pas en faisant rien que tu le feras revenir ! », mais la photographe improvisée hésitait, guidée de loin par un fond d’éducation chrétienne à la bretonne. « Écoute, lui dit sa sœur, tu n’as qu’à leur présenter ça comme un ultime hommage ! ». Et l’aînée finit de s’en convaincre. Sa sœur avait raison, c’était même le meilleur hommage qu’on pouvait rendre au disparu. Et surtout, elle avait toutes les chances de gagner ! 15 000 euros, ce n’était pas rien. Peut-être même que pour certains, c’était quelque chose comme une année de salaire. Elle téléchargea la photographie sur l’ordinateur de la maison et envoya sa participation au concours.

Le ciel était couvert de nuages qui filaient comme participant à une course divine. Le micro de l’organisateur du concours grésillait, larsenait, la moitié de ses paroles s’évaporait dans l’air salé. Il égrenait les banalités relatives à la beauté, la force de l’océan, puis enchaîna sur les politesses de rigueur, remercia les nombreux curieux, la ville, le département, l’Union Européenne. Enfin, la foule se tut voyant l’intervenant s’avancer sur la scène. On entendit alors le micro diffuser : « Gagnant mais… gagnante… bretonne !… nous vient de Fougères… Madame Roxane G. ! ». Tout le monde tournait et retournait sa tête pour voir qui était la gagnante. La sœur cadette de la photographe amatrice la serra dans ses bras, elle avait gagné ! Elle l’avait fait ! Madame G. fendit la foule échevelée pour se frayer un passage jusqu’à la scène. Elle se demandait bien ce qu’elle allait pouvoir faire de cette somme. D’abord, elle ferait mettre la photographie sous cadre et l’exposerait dans son salon. Ensuite, dans la liste des idées plus dispendieuses, elle investirait peut-être dans l’un des bungalows premium de ce futur complexe touristique près de chez elle ; quelque chose autour des contes et légendes, le projet Broceland croyait-elle se rappeler.

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