Posted in Journal

Les cheveux blancs

Les cheveux blancs Posted on February 27, 20192 Comments

J’étais devant le miroir en train de finir de me mettre de la crème hydratante, quand, juste avant de passer à celle pour le contour des yeux, j’ai aperçu au-dessus de mon oreille droite un cheveu blanc. C’était le premier. En fait non, j’avais toujours eu une mini touffe de cheveux blancs au-dessus de l’oreille droite, mais elle était toujours restée toute seule. Avec le temps j’en avais même fait mon paratonnerre contre la vieillesse qui arrive. Pourtant je me suis approché du miroir pour en avoir le cœur net et non, c’était malheureusement bien un cheveu blanc, seul, à quelques centimètres de la mèche habituelle, familière. M’étant rapproché j’ai pu voir ma chevelure de plus près et je me suis rendu compte qu’il y en avait deux autres. Je me suis dit putain, ça y est, j’ai trente-deux ans et trente-deux ans sera donc l’année, de toute ma vie, la seule que j’ai, où j’ai commencé à avoir des cheveux blancs. Ça m’a déprimé parce que pour moi les cheveux blancs étaient le début de la fin, la fin de la vie, de la première vie qu’on a, celle où on kiffe, on boit des bières avec des potes sur la plage sans se soucier une seule seconde du lendemain. Ce temps, ce monde était fini, venait d’être enseveli par l’apparition de ce stigmate de la vieillesse aussi léger que dévastateur. J’avais les cheveux blancs alors que je n’avais même pas de gosse, que je n’étais pas encore établi en tant qu’écrivain, bref j’étais déjà vieux avoir d’avoir fini d’être jeune. En bref, où était passée ma vie entre l’adolescence et le troisième âge ?

Car je m’étais dit qu’on avait en fait trois vies : celle d’avant les gamins, celle de pendant les gamins, celle d’après les gamins. C’était tout. Il n’y en avait pas d’autre, pas une de plus, on en avait trois et elles arrivaient dans cet ordre ; l’une remplaçait fatalement l’autre et il n’y avait rien à faire d’autre que de les saisir avant d’aller mourir au bord de la dernière.

La vie d’avant les gosses, la plus brute, la plus brutale, la plus conne, la plus irresponsable. La vie où on a le droit de faire n’importe quoi. Bien sûr on se prend de sacrés taquets aussi. Je n’oublierai pas mon acné en prépa qui faisait que je n’osais pas sortir de chez moi, je n’oublierai pas non plus les camarades du club de natation qui se foutaient de ma gueule H24 parce que j’étais trop maigre. Mais enfin, c’était simplement quelques nuages (très noirs) sur un ciel bleu éclatant. J’ai été le sujet de railleries sur mon physique pendant des années mais j’avais des amis, et quand on allait nager après les cours, le trajet à pied entre Marcel Roby et la piscine olympique était haut en couleur. C’était difficile mais avec le temps les petits cons qui me charriaient, me chouraient ma place dans la douche, ont fini par se lasser ou devenir mes meilleurs potes. En attendant, je pourrais payer cher pour revivre ces feux qu’on faisait dans la forêt de Saint-Germain en attendant le début de l’entraînement.

Mon acné en prépa était très violente, il n’existe pas de photos de moi de cette époque et je ne sortais qu’à Parly 2 tard le soir en semaine pour ne croiser personne. À vrai dire il n’y a aucun point positif qui vient contrebalancer le truc, sinon que même les pires choses ont une fin et que mon acné a bien fini par se barrer un jour. Il reste que la vie d’avant les enfants est probablement la seule qui compte parce qu’elle est violente, que ce soit dans les larmes ou dans la joie, et que cette violence est gratuite ; cette vie semble bénigne, pas sérieuse (alors qu’elle l’est). La vie d’avant les enfants c’est la vie quand on est enfant et rien d’autre, ce qui veut dire que les parents sont quelque part tapis dans l’ombre ou debout derrière la porte de la chambre et qu’ils peuvent intervenir si par malheur les choses dérapent trop.

Cette vie-là avait été vécue. Il me tardait d’aller vers l’autre. En fait, j’avais peur d’aller trop lentement et qu’on m’ait volé ma deuxième vie. J’avais peur que cette vie file comme du sable si je ne m’y consacrais pas à temps.

Car j’attendais bien quelque chose : être installé. J’attendais d’avoir des gosses, j’attendais de vivre de l’écriture, j’attendais d’avoir de la place. La place d’avoir un chat, la place de pouvoir cuisiner correctement ; j’attendais d’avoir assez d’espace pour recevoir des potes à dîner ; putain, je voulais une plante et pouvoir à nouveau entreposer mes livres. Je fantasmais cette existence de nous deux dans une maison ou un appartement sans voisins, d’abord seuls puis avec des petits êtres humains engendrés par l’union de nos deux corps. En bref, j’étais en permanence en train de me projeter et j’avais du mal (pourtant moins qu’avant) à profiter du moment présent, de l’époque actuelle ; tout en sachant qu’une fois celle-ci révolue, j’en serai immédiatement nostalgique. Il y avait dans les histoires des machines à remonter le temps, je voulais en inventer une pour l’accélérer. J’étais impatient. J’avais peut-être besoin de ce second souffle-là pour me sentir étrangement à nouveau enfant en devenant parent.

Parce que la troisième vie allait inéluctablement venir après la deuxième. Je n’échapperai pas non plus à cette vie après les gamins. Celle qui commence quand ils se tirent vivre leur propre vie. Ils se barrent de la maison et je crois que dans la plupart des cas ce n’est pas comme dans Tanguy, je crois que les enfants quand ils partent laissent un vide, et que ce vide ne sera plus jamais comblé. Et je crois que plus le temps passe dans cette troisième vie, plus les enfants partis devraient revenir, plus le vide va grandir.

Aussi, je voulais vieillir avec Manon comme les parents de Florent-Claude Labrouste dans Sérotonine. Être ce couple qui traverse les vies et continue de s’aimer, qui garde à travers le temps ce lien particulier et unique, qui ne se partage pas avec les autres, même pas avec les enfants. Rester quelque chose comme des amants pour toujours, éternellement deux enfants de CE2 qui s’aiment. Au dîner à Saint-Cast ma grand-mère avait dit « on est bien ici tous les deux » et je m’étais dit que j’aimerais en arriver là aussi un jour. Plus généralement, mes grands-parents qui eux étaient bien installés dans leur troisième vie avaient beaucoup à m’apprendre à moi qui avais peur de rater la deuxième.

Je voulais les voir de plus en plus. Simplement pour profiter de leur silence, de leur sagesse, de leur sérénité, des heures entières passées dans le salon au coin du feu ou les fenêtres ouvertes sur les exhalaisons chaudes du jardin, à faire des mots croisés, s’assoupir, regarder les mésanges par la fenêtre, lire un livre, écouter de la musique ; écouter leurs souvenirs, les partager. Je voulais être à leurs côtés et apprendre à ce contact à quel point la mort n’était pas si grave que ça. Ils ne tremblaient pas, n’avaient pas peur, appréhendaient le quotidien avec un calme et une force que j’admirais, dont je ne pouvais m’imaginer capable à leur âge. Que fallait-il faire, découvrir, pour comprendre que la mort n’était pas grand-chose, pour ne plus en avoir peur comme un enfant a peur du monstre sous son lit ?

En fait, c’était la vie en général que je chérissais. C’était ces trois vies collées les unes aux autres, soudées, se passant le relai dans un enchaînement souple et rapide comme lors d’un 4×100 réussi. Et je ne voulais pas que cette vie, à peine entamée pourtant, s’arrête. Je voulais passer le plus de temps possible avec Manon et je trouvais la vie trop serrée. Pourquoi fallait-il que les choses, surtout les bonnes, aient une fin ? La vie était un braco où l’on se fait toujours coffrer à la fin. Naître c’était s’évader, et malheureusement on finissait toujours par se faire rattraper, par retourner en prison, mourir. Mais je voulais que notre cavale à nous ne s’arrête jamais, je voulais que la Mort perde notre trace, qu’on la sème et qu’on vive éternellement loin de son Œil, de son joug ; au bord d’une piscine des Pouilles à boire des spritz, grignoter de la Bufala bien poivrée, jouer avec le chat Panino et piquer une tête dès qu’on a trop chaud.

C’était évidemment complètement con. La vie est sûrement précieuse parce qu’elle est finie. Si l’on devenait immortels on finirait pas s’emmerder voire se déplaire. Cette limite permettait en fait à la vie de prendre son envol, de se déployer, de prendre toute sa place, de remplir intégralement cet espace qui nous était offert, de la première à la troisième vie en passant par la deuxième. Je finis par prendre une paire de ciseaux à ongles et je coupai ces trois cheveux blancs au-dessus de mon oreille droite. Ils reviendraient bien un jour. Ce n’était pas de chance : il allait falloir profiter de la vie en attendant de vivre encore.

2 comments

  1. Très touchée de ce que tu dis à propos de tes grands parents et, oui, moi aussi je pense beaucoup à la mort, ces temps-ci et au sens de notre vie.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial