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L’écriture et la musique

L’écriture et la musique Posted on April 12, 20181 Comment

Je suis devant mon ordi ou mon carnet (non, pas un Moleskine) depuis vingt minutes et j’écris des trucs pour me lancer. Je sais ce que je veux écrire, et, physiquement, je suis en train de le faire. Pourtant je le sais déjà : les lignes que j’accumule n’ont aucun intérêt. Mais je sais que je dois les écrire quand même, parce que pour trouver l’ouverture dans une muraille, il faut fouiller. Alors je continue d’écrire des lignes et je suis comme dans une grotte, une lanterne à la main, et je cherche quelque chose. Une ouverture, une protubérance sur laquelle appuyer et qui déclencherait l’ouverture d’une salle magique. Cette salle magique, c’est probablement ce qu’on appelle l’inspiration.

J’ai mis de la musique au hasard, une playlist aléatoire comme on lance une ligne dans l’eau sans trop savoir ce qu’on va récupérer. Et si je stagne depuis vingt minutes, c’est que ça ne mord pas. La musique et l’écriture restent chacune sur leur rail, la jonction ne se crée pas, la faille n’apparaît pas. Soudain, une mélodie m’est plus familière. Je ne la connais pas, mais l’enchevêtrement des notes est comme l’écho d’une langue maternelle ; une gymnastique musicale, une contorsion sonore qui allume quelque chose au fond de moi. Ça y est, j’ai trouvé quelque chose. Pas la salle magique, mais peut-être la clef pour entrer, ou la formule pour ouvrir la porte. Je cherche alors le morceau sur Deezer et je mets le mode « Repeat ». Je peux enfin m’installer dans ce morceau, ce qu’il renvoie, ce qu’il diffuse dans ma tête, les impressions, les couleurs bien sûr, et un état d’esprit, une ambiance, une inclinaison. Tout ce que le morceau propage, je l’attrape, je m’habille avec et, vêtu de la sorte, j’ouvre la porte. Et j’entre dans la salle magique. L’inspiration fait son œuvre. Je ne peux plus lâcher ce morceau, parce que la pièce est décorée selon sa nature. Je reste le plus longtemps possible, cette musique est un moteur, ou du carburant.

Si je n’étais pas tombé dessus, peut-être que j’aurais écrit la même chose. Mais alors, la teinte aurait été un peu différente. C’est peut-être un mot moins précis que j’aurais trouvé, parce que les notes de la musique, absentes, ne m’auraient pas permis d’atteindre le bon. Ou bien j’aurais continué de rédiger, ligne après ligne, sans trouver l’ouverture ; ce qui arrive parfois.

Je me souviens qu’à la fin de Tout le monde fait l’amour, Pascale Clark remercie les « 3M : Morcheeba, Murat, Massive Attack pour la bande son ». On imagine que c’est ce qu’elle a écouté pendant la rédaction de son roman. Je fonctionne un peu de la même manière. Que ce soit volontaire ou non, chacune de mes nouvelles a sa musique attitrée, et l’écriture d’un roman est accompagnée de périodes musicales comme des saisons qui passent : une playlist jazz, puis du piano, enfin un médiocre mix « Chill » de deux heures sur YouTube. Idéalement, pas de paroles, ou du moins pas en Français, pour ne pas s’emmêler les pinceaux. Alors on est forcément tentés de mettre une note avec chaque texte, un peu à la manière de Pascale Clark : « Lisez ceci en écoutant cela ». Mais à la réflexion, est-ce que le lecteur ressentira plus de choses s’il lit tel ou tel texte en écoutant la musique qui me l’a inspiré ? Peut-être, peut-être pas. La musique m’a permis d’écrire, elle ne permettra pas forcément de mieux lire. Peut-être même que le lecteur ressentira quelque chose d’autre, en écoutant une autre musique pendant sa lecture. Après tout, les couleurs de la pièce dépendent aussi du regard qui se pose sur elle.

L’important, c’est que ce compagnonnage entre l’oreille et la main a permis la production d’un texte. Qu’on le ressente à la lecture n’est pas l’important. Le texte a définitivement une couleur, qui est une manière de dessiner sur le sable. Et selon l’endroit où le lecteur se place ensuite, selon l’inclinaison du soleil sur la plage, selon l’éloignement grandissant ou diminuant des vagues, chacun lit un peu ce qu’il veut.

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