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Le vrai bonheur est incolore

Le vrai bonheur est incolore Posted on April 8, 20182 Comments

J’ai longtemps ruminé l’envie de partir en Bretagne quand je me faisais chier en conférence de méthode à Sciences Po Lille. Je regardais les nuages et, naïf, je me disais « Putain, c’est le même ciel là-bas ». Je me disais que le ciel était peut-être le chemin le plus rapide pour Saint-Cast, je me voyais voyager sur un nuage et y être en quelques minutes (c’était ma période Le Clézio). Le soir, en rentrant chez moi Porte de Paris, j’écoutais de la musique bretonne (c’était ma période Yann Tiersen) et j’étais transporté là-bas. Je veux dire que cette musique, en l’écoutant les yeux fermés, reconstruisait dans ma tête le décor breton. Alors je me disais « Quel bonheur ce serait d’être là-bas et d’écouter en même temps cette musique ».

Une année, quand les partielles se sont achevées, j’ai pris à la hâte un billet pour Lamballe. Dans le train, puis dans la voiture, je ne pensais qu’à ça : me venger de ces heures de cours creuses, asséchantes. Une fois arrivé, je me calmai, sûr désormais de réaliser mon souhait, ayant écarté tout obstacle. Alors, après le repas, je descendis enfin. J’avais tout préparé : l’iPod, les écouteurs, la chanson la plus mouillée. J’avançai jusqu’à l’eau en me foutant romantiquement de mouiller mes chaussures. Je m’arrêtai devant les vagues qui disparaissent et j’appuyai enfin sur « ON ». Ce fut une déception immense. La musique me plongeait en Bretagne, mais j’y étais déjà. En plus, les écouteurs éteignaient le chahut des vagues et le claquement du vent. Il y avait la vraie Bretagne devant mes yeux, et la Bretagne musicale dans ma tête. Ces deux sensations coexistaient mais ne fusionnaient pas ; se repoussaient même. Je me retrouvais là, et j’hésitais quant à la marche à suivre : comment me venger le mieux possible ? Je finis par éteindre ma musique et continuer ma promenade, uniquement bercé par le bruit des éléments. C’était tout à fait muet. Je compris que la musique bretonne était bien plus évocatrice quand j’étais loin de la Bretagne. Pour l’apprécier au mieux, il fallait l’écouter dans une pièce close, dans le noir complet ; prisonnier de toute Bretagne. Je compris que cet épanchement à Lille n’était qu’une souffrance, et que le vrai bonheur, celui que j’avais là devant moi, était incolore.

2 comments

  1. J’aime beaucoup.

    Et j’ajouterai un poème qui m’a été dédié par une maître zen : “le véritable éveil n’a ni goût ni dégoût.”

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