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Le village enclavé

Le village enclavé Posted on October 24, 2018Leave a comment

L’avion était passé la veille, à la tombée de la nuit. Tout le monde l’avait entendu, tout le monde l’avait vu. Le village de Garrett avait passé la nuit à ses fenêtres en espérant qu’il repasse. Il n’était pas revenu. Le lendemain, ayant rassemblé la population sur la place du village, le maire fit une annonce. L’avion avait largué un message du QG. On venait enfin les chercher. En fait, on ne venait en chercher qu’une moitié. Ils étaient deux-cents, le train qui venait les libérer ne contenait que soixante-dix places, qu’on pouvait faire monter à cent en s’agglutinant. Pour faire passer la pilule, le tirage au sort qui devait déterminer qui resterait et qui partirait fut effectué dans la foulée. Il eut l’effet d’une hache qui fendit en deux la population de Garrett, d’un côté les élus, de l’autre les refoulés.

Odon s’était rendu sur la place comme les autres, suscitant du dédain chez les uns, de la peur chez les autres. Il était le fils d’Helma, la pharmacienne. Le divorce de sa mère avait été un premier avertissement. L’arrivée du beau-père un deuxième. La mort de son père le déclencheur irréversible. Depuis, il avait vrillé, trempé dans de multiples trafics, jusqu’à en prendre la tête. 

   Pour lui aussi la nouvelle était tombée : il était refoulé. Après l’annonce, il rentra chez lui à l’Appartement. Ils appelaient ça l’Appartement, mais c’était un ancien hôtel particulier transformé en squat, qui fonctionnait depuis comme une cour seigneuriale. Odon en était le roitelet. Sa reine, Pisma, était une fille de bonne famille, détournée du droit chemin par le néo brigand dès l’été qui avait suivi son bac. Le couple mafieux s’était entouré d’une garde rapprochée, et vivait de la drogue, et du commerce des femmes.

Une fois dans la bâtisse bourgeoise, Odon rassembla son état-major. Ils firent un état des lieux : Odon et les trois quarts de sa bande, Pisma comprise, avaient été refoulés. « Comme par hasard ! », ironisa l’un deux. « T’inquiète pas… », tempéra Odon. Il avait une horrible idée en tête, qu’il exposa à ses disciples. Ils n’allaient pas lever le petit doigt jusqu’à la veille du départ. Alors, il inviterait tous les élus à une fête d’adieu, de laquelle ils ne repartiraient jamais. Dès lors, toute la bande pourrait avoir sa place dans le train. Rassurés, ils retournèrent vaquer à leurs activités, bien décidés à ne pas se faire remarquer jusqu’au baroud d’honneur.

Le lendemain de l’annonce, une délégation qui réfutait le résultat du tirage fut reçue par le maire. Tirage au sort ou pas, il était hors de question qu’on les laissât crever ici, alors que d’autres partiraient. On monterait sur les toits, on s’accrocherait à l’extérieur des fenêtres, mais on partirait. Mais la route n’était pas sûre, leur rappela l’édile. La population vivait depuis trois ans dans le deuil d’une catastrophe ferroviaire survenue sur le Pont, principale voie qui les connectait au reste du monde. En plus, les rails étaient encombrés, parfois endommagés. Et puis le Pont, rafistolé depuis la catastrophe, avait été de nouveau abîmé par les dernières batailles. Il ne supporterait pas le poids de plus de cent passagers. C’est d’ailleurs pour cela que l’État-major avait imposé ce nombre, se défendit le maire. « Faites comme moi, acceptez votre sort », conclut-il. Parce que le maire non plus n’avait pas été choisi. C’était son meilleur argument, et celui-ci fit taire quelques voix dissonantes.

Garrett avait longtemps été un village modèle. Pieuse, spécialisée dans la culture des fleurs, la communauté se vantait chaque année d’être élue Plus beau village du pays. Et puis, parce que sa perfection ne l’immunisait pas contre la réalité de l’Histoire, le village avait été comme tout le pays frappé par la guerre. L’invasion avançait, mais les habitants de Garrett étaient restés dignes. Ils priaient beaucoup, croyaient en leur secours futur. Les fleurs restaient resplendissantes tandis que le chaos se rapprochait. Les habitants réagirent à l’annonce avec la même docilité. Simplement, on tenta de s’organiser comme on pouvait. Les trois jours qui séparaient le troupeau de son sauvetage furent ainsi le théâtre d’un fourmillement sans précédent. On se mit en deuil précoce par-ci, on invoqua Dieu par-là, et puis on troqua. Si l’on voulait partir, il fallait se trouver un remplaçant. On alla voir les dépressifs, les vieux, les benêts, les gens trop attachés à leur terre. On les persuada de rester. Les plus faibles finirent par signer en bas à droite du document de remplacement, et les autres repartirent, euphoriques, leur laisser-passer à la main, ayant enfin basculé dans le camp des survivants.

Dans ce brouhaha, Odon reçut un message de son beau-père. Lui et sa mère étaient sélectionnés. Mais il avait appris pour son beau-fils, et il lui proposait de se sacrifier. Odon balança son portable. « Et c’est lui qui me contacte ?! Elle peut pas se faire violence et me téléphoner elle-même, ne serait-ce que pour me dire au revoir ?! ». Quel affront c’était. Pour qui se prenait ce type ? Il était sorti de nulle part à peine six mois après le divorce de ses parents, et s’était tout de suite pris pour son père de substitution. C’est alors qu’Odon avait déménagé chez son père. Puis celui-ci était mort dans l’accident de train du Pont. Mais le couple avait été élu, et Odon ne les détestait pas au point de les punir. Il répondit simplement à son beau-père : « Ne venez pas à notre petite sauterie ».

La veille du grand départ, tous les élus se précipitèrent à la soirée d’adieu. On avait subitement changé d’avis au sujet du trafiquant : il n’avait pas un si mauvais fond, il était même très digne de prendre les choses ainsi. Pendant toute la soirée, Odon et sa bande firent semblant de boire, pendant qu’ils soûlèrent tous les autres. Quand ceux-ci furent ivres morts, on bloqua les issues de l’Appartement. Le piège s’était refermé sur les heureux élus. Un membre de la bande était posté à l’entrée de chaque pièce, et, au signal d’Odon, ils arrosèrent la foule de balles sans épargner personne. Tous les élus furent abattus comme des animaux pris au piège. La mitraille transperça le calme de la nuit montagnarde pendant plusieurs minutes.

Mais la tuerie alerta les refoulés, qui convergèrent vers l’Appartement. Certains voulaient intervenir, ayant des proches à l’intérieur. Odon tenta de les rassurer en leur disant que c’était bon, ils avaient gagné leur place pour le train. Mais des geignements de blessés parvenaient à leurs oreilles, et cette rengaine ignoble savonnait le sol, rendait les choses glissantes. Le mal était fait. C’est à ce moment-là qu’Odon perdit le contrôle. Un premier coup de feu partit contre l’un des refoulés, et la tuerie recommença. La situation dégénéra tout au long de la nuit. L’horreur se propagea dans Garrett comme une folie meurtrière. À l’instar de ces bagarres de saloon auxquelles tout le monde finit par se mêler, la violence s’était emparée de tout le monde. Les gens étaient comme enivrés par le sang versé. L’affrontement avait tourné au règlement de compte : chacun était poussé dans la bataille pour venger un parent, une connaissance. Il n’y avait plus aucun camp, plus d’élu et de refoulé, il n’y avait même plus de train. C’était une bataille à mort. Tuer et partir, ou mourir.

Au milieu de la nuit, balloté par le flot de l’affrontement, Odon se retrouva à la pharmacie de sa mère. L’établissement se tenait droit dans la bourrasque fratricide, petite cabane de bois muette, au bout d’une allée plantée d’érables argentés par la lune. Il aperçut alors son beau-père mort devant le commerce, et, debout devant lui, sa mère tenue en joue par sa petite-amie. Pisma l’avait trahie ! Il courut jusqu’à elles pour intervenir. « Qu’est-ce que tu fais ?! » cria Odon. Pisma, en transe, hurla en retour, arguant qu’il fallait la tuer aussi. « Elle a été choisie ! Elle prend une place en trop ! » se défendit-elle. Helma, quant à elle, se tenait fièrement, ignorant sa belle-fille et regardant fixement son fils, comme pour pointer du doigt tous ses torts. « Y a plus personne Pisma ! Lâche ça ! » supplia Odon. Mais il ne fut pas assez rapide. Helma se prit une balle en pleine tête, et tomba contre son compagnon. Fou de rage, Odon s’élança sur sa petite amie, et la darda de coups de couteau frénétiques.

Quand il se releva, il ne comprenait rien. Les deux morts successives de sa mère et de sa femme l’avaient comme réveillé, refroidi. D’un seul coup, toutes les horreurs perpétrées depuis la tombée de la nuit lui revinrent à l’esprit. Alors, évitant les heurts, distribuant un coup de couteau par-ci, tirant des coups de fusil par-là, il se fraya un chemin jusqu’à l’Appartement, où il se barricada et s’endormit d’épuisement.

Le lendemain, à seize heures, une seule personne attendait le train sur le quai de la gare. Odon, anéanti, seul survivant de la boucherie nocturne, tenait du bout des doigts un baluchon. Seize heures sonnèrent dans le néant, mais le train ne vint pas. Le caïd déchu alla jusqu’à la radio dans la gare, et tenta de joindre le QG. Ça ne répondait plus. Odon attendit jusqu’au soir, veilla tard dans la nuit. Il se souvint d’avant la guerre, avant l’invasion. Il se remémora son enfance avec ses deux parents, quand ils s’aimaient encore, quand ils étaient encore vivants. Le dimanche, ils partaient en forêt tous les trois. L’odeur de la terre mouillée, le velouté de la boue sous les bottes, l’ombre des arbres, tout revenait à Odon. Il avait fallu une guerre pour qu’il pardonne à sa mère.

Le jour suivant, à l’aube, Odon avait compris. Aucun train ne viendrait à Garrett. Il laissa son baluchon sur le quai, et rentra chez Helma. Là-bas, il nettoya, et sortit pour enterrer sa mère, au coin du pré au fond de leur jardin, par où ils passaient tous les trois pour se rendre en forêt. Puis il monta dans son ancienne chambre, et arrêta l’horloge. Il s’allongea sur son petit lit, et se tira une balle dans la bouche.

Garreth était éteinte, suspendue dans le temps. Le vent ne soufflait pas. Il n’y avait aucun bruit. Des pétales de fleurs jonchaient le sol, comme après une bataille d’oreillers sanguinaire. Des corps étaient disposés dans les rues, sur les trottoirs, sur le bord des fenêtres, comme des pantins ayant trop dansé, trop célébré. Des traînées d’un rouge bruni maculaient ici un mur, un pont, là-bas le tracé d’un rond-point, donnant au décor des airs de paintball macabre. Au-dessus des montagnes, le soleil éclatait, répandant dans la ville une odeur de pourrissement, de charnier en plein air. Au coin des rues l’air était trouble comme sur la lisière des dunes de sable dans le désert. En y regardant de plus près, on pouvait apercevoir des rats rongeant les corps, se débattant avec des volatiles.

Alors, un bruit fora le ciel par-delà les montagnes. Les oiseaux s’envolèrent, les rats se cachèrent. Une ombre en forme de croix inclinée apparut sur la grand-rue. Un avion survolait la ville. Le vrombissement était maintenant très net. Comme un rapace mécanique, l’appareil dessina des cercles au-dessus de la bourgade. Puis il quitta les lieux, repassant derrière les montagnes. Le pilote survolait les monts enneigés, au-dessus des nuages, en direct avec le soleil. Il passa alors un message radio destiné au QG : « Ville détruite. Aucun survivant. Mission accomplie ».

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