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Le Pont

Le Pont Posted on December 1, 20193 Comments

   L’infirmière coordinatrice entre dans la chambre. À cause du masque et de la charlotte, des nouvelles lunettes, on ne la reconnaît pas. C’est quand elle parle qu’on fait le rapprochement. C’est Céline, l’infirmière qu’on avait vue à deux reprises lors des journées préparant l’hospitalisation. J’ai tout d’un coup envie de fondre en larmes. Ma mère et elle parlent, je me planque derrière mon masque et je regarde de manière faussement distraite les deux cheminées de l’usine de traitement des déchets d’Ivry.

Céline, c’est celle qu’on a rencontrée de l’autre côté. Elle nous avait expliqué en quoi allait consister l’hospitalisation, la chimio, la greffe, les effets secondaires, l’aplasie, les risques, ce qui allait se passer, ce qui pouvait se passer. Contrairement au médecin, je l’avais trouvée rassurante. Elle nous avait dit que ça durerait un peu plus de quatre semaines. C’était il y a un peu plus de quatre semaines. Ma mère en a chié, comme prévu. Sur certains aspects, plus que prévu, sur d’autres, moins. On se trouve enfin de l’autre côté du pont, et voilà que Céline reparaît. On discute, et on se rend compte qu’on l’a fait, on a traversé le pont. « Je vous l’avais bien dit », c’est ce que je l’imagine déclarer.

Ce qui me saisit, c’est que quand on était sur le pont, on n’avait pas de nouvelles. Et à la réflexion, c’était normal. Elle ne nous a pas dit qu’on la verrait sur le pont. Sauf que ne la voyant plus, elle, cette vigie, cet aiguilleur, j’ai fini par croire qu’on n’arriverait jamais à traverser. Mais elle est là devant nous et elle semble me répondre : « Croire que vous n’y arriveriez pas faisait partie de la traversée, et je vous l’avais dit ». Bien sûr, elle nous l’avait dit. Ça allait être dur. Et traumatisant. Et interminable. Et tout ça faisait partie du programme. Même quand on a cru que le pont cédait, ou dérivait, il reliait toujours solidement les deux rives.

3 comments

  1. Je lis. Je relis.
    Merci d’avoir mis des mots pour dire, pour raconter.
    Pour donner des nouvelles.
    Et de dire aussi combien cette traversée était vôtre aussi, que ma sœur n’a pas traversé seule.
    Même si, en fait, face à la maladie et la mort, on se retrouve toujours seul , en fin de compte, dans le silence de la nuit.
    Mais vous étiez là, tous les trois, comme un phare dans la nuit.
    Merci.

  2. Je lis. Je relis.
    Merci d’avoir mis des mots pour dire, pour raconter.
    Pour donner des nouvelles.
    Et de dire aussi combien cette traversée était vôtre aussi, que ma sœur n’a pas traversé seule.
    Même si, en fait, face à la maladie et à la mort, on se retrouve toujours seul , en fin de compte, dans le silence de la nuit.
    Mais vous étiez là, tous les trois, comme un phare dans la nuit.
    Merci.

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