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Le Fantôme du RER B

Le Fantôme du RER B Posted on May 13, 2019Leave a comment

Prochain arrêt : La Plage ! » Maurice sourit. Il y a un arrêt, mais toujours pas de plage. Juste de la ville. Qui a bien pu donner ce nom à cet arrêt ? Maurice n’aura pas la réponse. C’est son dernier jour au volant de son bus. « Prochains arrêts : Laplace, Luxembourg, La plaine Stade de France, Sevran Beaudottes, Aéroport Charles de Gaulle. » Demain, Maurice conduira une rame du RER B. Un aiguillage en forme de rêve…

« Bien le bonjour !
– Que faites-vous là ?
– Et vous donc ?
– Moi ? Vous êtes dans ma cabine !
– Votre cabine ? Ça m’étonnerait fort, c’est la mienne ! »
C’est à peu près en ces termes que firent connaissance Maurice et Franz le matin du 1er janvier. C’était mal parti. Franz errait là depuis sa mort, sans parvenir à basculer dans l’autre monde. Maurice conduisait le RER B depuis une semaine. On ne l’avait pas encore briefé sur les fantômes de la ligne. Quand il somma Franz de débarquer, celui-ci passa à travers la porte. Il repassa à l’intérieur avec la même agilité et lui dit « Vous me croyez maintenant ? ». Le conducteur le dévisagea et dut bien admettre que son camarade imposé avant l’air bien palot.

« Faut pas rester là Monsieur, y en a qui bossent !
– Vous croyez que j’ai le choix ? Depuis ma mort, je suis bloqué ici !
– Alors restez, mais faites-vous discret » demanda le conducteur.
Franz haussait les épaules. Maurice pressa le signal de fermeture des portes. Le voyage promettait d’être long.

À peine l’ancien chauffeur de bus eut-il démarré que son acolyte blafard se plaignit.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Maurice.
– Il y a que j’ai la nausée !
– Les revenants peuvent avoir mal au cœur ?
– Avec ce que j’ai bu hier, largement !
– Ah, vous avez fêté le Nouvel An ! Ça explique le costume de pingouin… » railla Maurice.
L’agent indiqua d’un geste le thermos et proposa au spectre de se servir une tasse. Les stations défilaient. Le conducteur lui demanda alors pourquoi il buvait autant, et Franz lui raconta. Tous les ans à la Saint-Sylvestre, il se soûlait pour oublier le souvenir de Lise, la femme de sa vie. Elle l’avait jeté un 31 décembre. « C’est comme ça que je fête notre anniversaire » commenta-t-il maussade.

On entrait maintenant dans Paris. Maurice effectuait son travail avec son calme habituel. Mais le fêtard en souffrance, se sentant comme un lion en cage, rendait les choses difficiles.

« Il serait peut-être temps de tourner la page… ?
– Je sais. Je suis sûr que c’est ce qui me retient ici.
– Alors n’y pensez plus et arrêtez de boire !
– À quoi bon ? » demanda le noceur, songeur.
Il poursuivit sa complainte sur le dégoût des hommes que lui avait inspiré cet épisode. Les gens ne s’entraidaient pas, ils ne s’aimaient pas, ou bien quand ils s’aimaient, ils se faisaient quand même du mal. Franz voyait la vie en noir et il s’en vantait.

« Oubliez votre Lise, pensez à des choses agréables ! » lui conseilla Maurice pour mettre un terme à son apitoiement. Il reprit : « Quand vous ferez la bascule, où est-ce que vous irez ?
– À la plage.
– Ça me rappelle quelque chose ! sourit l’ancien conducteur de bus.
– Vous aussi ? J’y allais tous les ans, depuis tout petit. C’était chez Mémé, à Guéthary, dans un coin au bord de l’eau. Elle faisait une tarte aux pruneaux dont je n’ai jamais retrouvé le goût ailleurs. On la grignotait sur le balcon en regardant la mer… Peut-être que là où elle est, elle fait toujours des tartes.
– Vous le verrez bien un jour, il faut garder espoir !
– C’est là-bas que je voudrai me retrouver après le basculement. »
Franz s’était adouci. Était-ce le café qui faisait effet, ou bien l’atrabilaire endimanché s’attendrissait-il au contact du conducteur ?

Mais à Saint-Michel, le calvaire du pâlichon reprit de plus belle : la sonnette d’alarme venait de retentir. « Qu’est-ce que c’est que ce vacarme ?! » éructa l’aigri. Professionnellement, Maurice descendit sur le quai et se rendit au wagon où le signal avait été activé. Glissé en dehors de l’habitacle, Franz observait la scène en rouspétant. Son nouvel ami de chair et d’os revint en trottant, passa un message au Poste de Commande Centralisé et ressortit. Franz le retint de ses doigts gelés : « Tout va bien ? ». « Malaise voyageur ! » répondit Maurice en retournant à la rame. Là-bas, aidé par des passagers, le conducteur sortit une femme en la tenant par la taille. Quelques minutes plus tard, une équipe de secours arriva et prit en charge la jeune personne.

De retour en cabine, Maurice taquina Franz :
« Alors… on s’est inquiété ?
– Possible, grommela Franz…
– Derrière vos grands airs, y a un cœur qui bat ! »
Mis en verve par sa gestion exemplaire de l’incident, Maurice fit la leçon à son compagnon vaporeux.
« Vous voyez, ce malaise, c’est un peu comme votre peine de cœur !
– Mais encore ? interrogea Franz, faussement hautain.
– Face à un coup du sort, quand on va de l’avant, tout s’arrange !
– Soyez plus clair, mon cher ! Je suis un peu dans le gaz. »
Alors, Maurice alla droit au but :
« Le problème, c’est vous, Franz. Commencez par aimer les gens et ce sera peut-être le début de quelque chose ».
Il en avait du toupet, pour un vivant ! Qu’est-ce qu’il croyait ? Qu’il pouvait faire irruption dans sa cabine et lui apprendre la vie ? Mais avant que Franz ne s’énerve à nouveau, Maurice l’interrompit : « Parlez-moi encore de votre Mémé, de Guéthary, de la plage… ». Le trajet ce jour-là s’acheva dans la camaraderie.

Le lendemain, Maurice ouvrit sa cabine, posa son thermos et réalisa ses essais de routine. Le conducteur s’attendait à voir Franz sortir du tableau de bord à tout moment, mais il ne surgissait pas. Quand tout fut prêt pour partir, l’ectoplasme n’était toujours pas là. Alors, Maurice comprit.

Dans la nuit, Franz avait veillé tard dans la cabine éteinte. Il avait longuement repensé à la tarte aux pruneaux de Mémé, puis à Lise et son mot en forme de cœur qui disait qu’elle partait. Elle ne lui avait jamais manqué aussi fort. Alors, livide, il s’était percé comme un ballon de douleur. Il se dégonflait, il n’en voulait plus à personne. Translucide, il s’était endormi sur le siège, la tête entre les manettes, réchauffé par ces pensées finalement positives. Une étincelle avait alors piqué la nuit, puis le noir était revenu. Dans son sommeil, Franz avait enfin basculé.

Il était temps d’y aller. Maurice esquissa un sourire sincère et partit sans son camarade.

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