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Le couple de la Pointe

Le couple de la Pointe Posted on June 3, 2018Leave a comment

La lune se reflète sur la mer qui s’affale sur la grande plage. Seul le Boulevard de la Mer est éclairé. Les rues sont plongées dans le noir, et, comme des clins d’œil dans la nuit, les fenêtres de quelques maisons allumées percent l’obscurité derrière des arbres. Seule la rengaine des vagues vient troubler le silence de ce mois de novembre breton. Un ronronnement mécanique dépasse alors le bruit de l’océan. Deux points blancs apparaissent au bout de la route de la Pointe. Ils grossissent au fur et à mesure que le ronronnement recouvre le frissonnement des vagues. Une voiture débouche sur le parking, et se gare. On peut distinguer deux personnes à l’intérieur. Le moteur est coupé, mais personne ne descend. La lumière éclaire un homme et une femme. Ils sont jeunes. Ils ne se parlent pas, ont l’air timide ; comme s’ils ne se connaissaient pas encore bien.

Renan et Alizée sont ensemble depuis six ans. Ils ne sont pas mariés. Ils ont deux enfants, de cinq et trois ans. Renan travaille chez Louillé, le quincailler, où il sert d’homme à tout faire. Alizée travaille à la mairie comme secrétaire depuis qu’elle a passé son bac. Le patron de Renan considère que c’est un bon élément. Il travaille dur, n’est presque jamais en retard, et il ne boit pas trop. Renan ne le sait pas, mais Louillé pense à lui pour reprendre l’affaire quand il partira à la retraite. Tous les jours de la semaine, Renan se retient. Il rentre à la maison après le travail. Ses potes filent systématiquement boire des coups au bar du coin, mais Renan rentre chez lui et retrouve sa famille ; la plupart du temps sans frustration. Sa femme pense qu’il vaut mieux qu’eux, et il veut lui donner raison autant que s’en convaincre. Aussi, quand vient le vendredi, il se lâche. Ce jour-là, il a le droit de sortir. C’est son soir à lui. Il retrouve ses amis au Ty Coz, et tout le monde l’accueille en le charriant, lui disant qu’il a enfin réussi à échapper aux griffes de Manman. Et, si tous les vendredis, Renan leur dit qu’ils sont vraiment trop cons, la première gorgée de bière est pour lui une résurrection ; un changement de paradigme ; un exutoire ; un retour à l’adolescence. C’est le laisser-aller ; le moment pour soi. Plus la soirée avance, et plus Renan boit avec ses camarades. Le bar est à eux, il n’y a personne d’autre en cette saison. Dès que Loïc, le patron, est trop bourré lui aussi, il ne fait plus payer que la moitié des verres. Lui aussi est content que le week-end arrive enfin. Il aura enfin plus que dix clients par jour. Il répète à chaque fois qu’ils vont finir par le mettre sur la paille, mais il est Breton, il a le cœur sur la main : dès que l’alcool s’est emparé de lui, il met un point d’honneur à régaler ses potes. Petit à petit, tous passent des bières au whisky Coca. Parfois, ce menu de gourmet est agrémenté de quelques mètres de shooters. C’est leur richesse. C’est à ce moment-là qu’ils ont du pouvoir sur eux-mêmes, et sur leur vie. Les shooters, cette murge, personne ne peut venir leur prendre. Quand le bar ferme, ils vont soit chez l’un d’entre eux, soit conduisent jusqu’à La Suite, à La Richardais. Alors, ils cotisent pour se payer un magnum de whisky qu’ils se font servir dans un seau à champagne en plastique fluo. Ils flambent. Les autres gens de la boite sont plus jeunes, ils ne peuvent pas se payer la même chose ; et puis Loïc, en bon patron de bar qu’il est, connaît tout le monde dans le milieu de la nuit des Côtes d’Armor. Quand il n’y a pas Erwann, le dealer local, ils sont les rois du pétrole. Après la fermeture, ils rentrent à Quassaint et se retrouvent devant le Ty Coz. Les plus hardis lèvent le rideau de fer pour boire un dernier verre, les autres rentrent se coucher. Ainsi, Renan rentre toujours à l’aube, mais jamais Alizée ne s’inquiète.

Il y a trois mois, c’était un vendredi comme les autres. Renan a poussé la porte du bar, et chacun de ses potes, assis sur le même tabouret que le vendredi précédent, et le vendredi encore précédent, s’est retourné en le traitant de chien-chien à sa mémère, tout en lui assénant de lourdes frappes dans le dos.

Telle une péniche guidée par un batelier invisible, la soirée avançait comme tous les vendredis. Mais ce soir a fini par différer des vendredis classiques. Quand on est passé imperceptiblement de la bière aux alcools forts, plusieurs ont déserté. Justin a déclaré n’être pas en forme ; il voyait quelqu’un en cachette depuis quelque temps, mais ne voulait pas encore en parler. Tintin avait son gendre à aller chercher à la gare demain ; un vrai coinços qui allait plomber le déjeuner, il allait falloir être en forme. Romane avait toujours la jambe dans le plâtre après qu’elle était montée sur le billard ivre morte et s’était pété la gueule. Depuis, elle faisait profil bas et rentrait tôt, le temps de sa convalescence. Jack, lui, a pris sa voiture et démarré en trombe : il rejoignait un plan cul localisé sur une application à quinze bornes d’ici. Il faisait ça deux vendredis par mois. Relation non tarifée mais qui lui coûtait cher en essence. Renan ne s’en est rendu compte qu’une heure plus tard, mais ils n’étaient plus que quatre : Loïc, son éternelle Sylvie, Renan, et Lorie, la nouvelle serveuse. Renan discutait avec celle-ci. Elle est revenue de Paris il y a un mois environ. Elle y faisait un stage, mais elle n’a pas trouvé de CDD quand son stage s’est achevé. Elle est retournée chez ses parents pour faire le point, et sert au Ty Coz en attendant pour se faire un peu d’argent.

Le temps passait, tous ont fini par se raconter les mêmes choses que d’habitude. La température baissait, les jours rétrécissaient. La boulangerie allait fermer ; il faudrait bientôt aller à l’Isle ou à Beauvau pour chercher le pain. Le vide du bar poussait Renan à vraiment regarder Lorie pour la première fois. Elle avait les membres tendus, la peau comme du savon. Elle portait une jupe sans collants alors que c’était l’automne. Son décolleté plongeant laissait deviner la petitesse de ses seins. « J’suis sûr qu’elle a des tétons foncés » s’est dit Renan, avant de s’en vouloir d’avoir pensé ça. Mais il le pensait. Et Lorie avait cette lueur ardente dans les prunelles quand elle lui a servi un autre verre de whisky, en mesurant avec doigté la quantité d’alcool. L’heure de la fermeture approchait. Renan a senti qu’ils n’allaient pas enchaîner sur La Suite ; ça l’a frustré. Il avait attendu cette soirée toute la semaine, et ils s’étaient tous défilés. Évidemment ! Ces poivrots étaient là tous les soirs ! Quand le vendredi arrivait, ils étaient déjà lassés. Mais Renan, lui, se faisait chier à ne pas venir de la semaine ; et quand il pouvait enfin les rejoindre, pour son soir de permission, ses potes le lâchaient. Renan en voulait surtout à Justin, toujours le dernier debout normalement ; celui sur qui il pouvait compter quand il voulait s’en décocher une belle, boire toute la nuit, jusqu’à finir par aller dragouiller timidement la fille du vestiaire de La Suite. Mais ce soir, il n’y aurait pas de Justin, pas de boite, pas de fille du vestiaire.

Lorie lui a parlé pour le sortir de ses pensées. L’alcool plissait de plus en plus les yeux de Renan, et son regard s’affinait, s’altérait. Il observait Lorie et ses yeux plein de suie et de feu. Son esprit a décroché à nouveau. Et cet enfoiré de Jack qui était parti à Hénanbien et qui allait tirer son coup ! Un nouveau mec tous les quinze jours ! Subitement, Renan enviait sa frivolité, qu’il associait confusément à son homosexualité. Il aurait voulu être comme eux, multiplier les partenaires sexuels. Lui se tapait la même meuf depuis six ans maintenant. Il avait soudainement l’impression floue de se sacrifier pour les autres. Pourquoi c’était lui qui ne sortait jamais ? Pourquoi c’était lui qui ne baisait pas ? Il était soûl. Dans son agacement, il se disait qu’il aurait même baisé une inconnue, juste pour faire l’amour avec quelqu’un d’autre. Le bar fermait. Ils n’avaient que peu de temps devant eux : à tous les coups, les gendarmes allaient débarquer dans les cinq minutes. Loïc était cuit, il voulait tout d’un coup défier l’armée, l’État. Il a payé un mètre de shooters en gueulant « J’encule tous les bleus ! ». Renan s’est précipité sur les verres. Il était vraiment trop bourré lui aussi. Il a payé un second mètre, et tous l’ont bu d’un coup. Il était tard, mais Renan ne voulait pas rentrer. Lorie rangeait les chaises, se penchait pour nettoyer les tables. À cette heure-ci, plus rien n’avait d’importance, de pesanteur. Alors, Renan a pris Lorie par la taille. Ce n’était pas une inconnue, et elle était mignonne. Elle s’est laissée faire. Il l’a embrassée. Loïc a hurlé « Roooh les amoureux !! » et, se réfugiant dans son histoire, a serré fort dans ses bras Sylvie qui ricanait. Lorie a demandé à Loïc si elle pouvait y aller. De dos, plaquant sa femme contre le billard, occupé à lui mordiller les lèvres, il a juste fait un signe du bras à sa serveuse, signifiant qu’il finirait tout seul. Sans penser, Renan a pris la main de Lorie et ils sont partis. Il était poussé par la jalousie, par la nostalgie de sa jeunesse ; les coups d’un soir avec des inconnues sur les parkings ; cette saleté dont il avait mis du temps à se défaire, et qui le reprenait parfois, comme un poil repousse toujours.

Ils marchaient tous les deux dans la nuit mouillée, et Renan savait qu’il s’apprêtait à faire une connerie. Mais il n’était pas encore allé assez loin pour regretter, alors il continuait de marcher, avec au bout de son bras son antidote sans saveur. Il n’y avait pas de raison particulière. La courbe de l’ennui monte et descend, et ce soir-là, pour Renan, elle était descendue plus bas que d’habitude. La vie est ainsi. Aussi stable soit l’amour qu’on porte à l’autre, un jour, après plusieurs années, le mirage exotique s’immisce, et on n’a pas d’autre choix que d’y goûter.

Ils sont arrivés chez Lorie. Elle vivait dans un petit appartement appartenant à son père. Il était au dernier étage d’un immeuble ancien, à trois-cents mètres du bar. Ils ont monté les cinq étages du bâtiment aux trois-quarts vides. Ils ne se disaient rien. Sans le cadre familier du Ty Coz, ils étaient comme nus l’un devant l’autre ; deux parfaits étrangers, soudain dans la même pièce. L’alcool et le désir les ont aidés. Renan a pris Lorie maladroitement, rapidement, brutalement. Pendant qu’il la pénétrait par derrière, elle fixait ses yeux sur une photo éclairée par une lampe rose. Renan allait et venait dans son dos en suant, et elle maintenait son regard tendu vers cette photo d’elle devant la Tour Eiffel. Sa mère l’avait prise il y a six mois, à son arrivée à Paris pour faire ce stage qu’elle avait réussi à décrocher. Renan s’est vidé en elle, ne voyant pas le sourire en coin et les yeux mouillés de sa partenaire. Ce n’est pas qu’il s’y prenait mal avec les femmes, c’est juste qu’inconsciemment, il ne voulait rien faire d’autre que de se laisser aller à ce coït à emporter. Dès la moitié de leur rapport, il n’en avait plus rien eu à faire de baiser la serveuse, d’être dans une chatte d’inconnue. Les caresses, les paroles, les automatismes d’Alizée quand ils faisaient l’amour lui manquaient déjà. Il a fini vite, parce qu’il voulait se sentir le moins coupable possible.

Terrassé par l’alcool et le plaisir consommé, il s’est endormi sur le lit de Lorie, pendant qu’elle s’ennuyait à côté de lui. Elle a rabattu le cadre de la photo contre la table de chevet, et éteint la lumière de maison close qui drapait sa chambre. Le Renan adultérin avait déjà disparu. Dans son sommeil perturbé, il se croyait dans le lit avec sa femme ; il était déjà redevenu père.

Renan s’est réveillé le lendemain. Mais au lieu d’Alizée, il y avait à côté de lui une jeune fille nue. Qui était-ce ? Qu’est-ce qu’il faisait là, si loin du lit conjugal ? Il s’est posé la question pendant quelques secondes, avant de retomber sur Lorie et son visage d’enfant. Il a pris honte. Il ne tirait aucune satisfaction de ce qu’il venait de faire. Le jeune homme distinguait les tétons de Lorie en dehors de la couette ; ils étaient clairs, ce qui achevait de le décevoir. Ça y était. Il était allé trop loin. Il pouvait regretter à loisir désormais. Il s’est habillé en vitesse. Ça a réveillé Lorie, mais elle a gardé les yeux fermés pour ne pas avoir à lui parler. Renan n’avait pas bien baisé, pas mal baisé non plus. Lorie avait aimé avant tout parce qu’il trompait sa femme. Lorie se vengeait de sa vie médiocre, du sort qui l’avait ramenée à Quassaint de force. En rentrant de Paris, elle pensait y retourner très vite. Mais elle était là depuis des semaines, et n’avait aucune piste de jobs là-bas. Tout en servant des demis à des ivrognes à longueur de journée, elle rêvait de cette capitale entrevue pendant six mois. Sans qu’elle se le soit vraiment formulé, elle voulait devenir le ver dans le fruit de cette communauté ; tous les faire chier, un par un ; détruire leur vie ; faire de Quassaint en hiver un champ de ruines, pour les punir d’exister, et se punir aussi.

Renan est rentré chez lui samedi matin à l’aurore. Il était débraillé, déchiré. Il était un peu plus tard que d’habitude, et il était moins agressif qu’à l’accoutumée. Mais Alizée n’a rien soupçonné, elle n’était ni plus ni moins agacée qu’à chaque fois. Les jours suivants, Renan a repris sa vie comme si de rien n’était. Il se disait qu’il avait une semaine entière avant de retomber sur Lorie et sur son crime. À aucun moment il a pensé qu’Alizée finirait rapidement par le savoir. Pourtant c’est arrivé dès le milieu de la semaine. Jack lui a fait des allusions en la croisant au Super U. Au départ, il prenait ça à la légère, mais Alizée a creusé, ne l’a pas lâché, et il a fini par tout dire. Quand Renan est rentré du boulot, sa femme l’attendait de pied ferme. Elle s’était dit qu’elle allait le faire mariner, et s’abattre sur lui comme un rapace. Mais elle a éclaté d’un coup. Il avait à peine posé son manteau qu’elle s’est mise à hurler comme une hystérique, disant qu’elle les avait crus à l’abri jusqu’ici, et qu’ils étaient finalement comme les autres. Elle vociférait, se fichant de savoir si les voisins l’entendraient. C’était trop gros pour qu’elle se restreigne ; il avait tout mis par terre, alors il n’y avait plus rien à sauver. Elle a dit à Renan que c’était vraiment une merde. Elle lui a dit qu’elle se tuait à la tâche à la mairie, qu’elle faisait à manger aux gamins, qu’elle leur torchait le cul, pendant que lui s’envoyait en l’air avec la première venue. Renan avait trop honte, il ne savait pas quoi lui répondre. Elle lui a demandé à quoi ça servait de tenter de survivre dans cette merde s’ils ne se serraient pas les coudes, à quoi ça servait de faire des gosses et de devenir père, si c’était pour jouer les ados obsédés. À la honte s’est ajoutée l’hébétude de se rendre compte de quelque chose qu’il n’avait jamais soupçonné : lui pensait juste avoir joué l’ado attardé, et le regrettait. Mais il n’avait jamais mis ça en perspective avec son existence familiale. Elle lui apprenait que ce n’était pas qu’une faiblesse anodine à laquelle il avait cédé. C’était la pierre qu’on retire et qui fait s’écrouler l’édifice ; c’était le ver dans le fruit. Elle envisageait les choses comme Lorie, sauf qu’elle s’en effrayait. Comme toutes les femmes, elle voyait derrière le rideau, savait l’architecture, les structures, les arêtes et les crêtes qui font tenir les existences debout ; quand les hommes ne voient que l’histoire qui se joue sur la scène. Elle en a voulu à Quassaint, cette ville dans laquelle elle était embourbée, de laquelle elle ne pouvait pas partir. Elle a réfléchi à foutre Renan dehors, mais l’idée l’angoissait, lui faisait se sentir encore plus mal. Chez qui irait-il ? Que ferait-il de ses soirées ? Le meilleur moyen pour qu’il ne soit pas fourré au Ty Coz tous les soirs était encore de le garder sous son toit. Renan est resté, mais la guerre était déclarée.

Les jours ont passé, ça n’a pas adoucie Alizée. Elle lui en a fait voir de toutes les couleurs. Au moindre faux pas, pour une bouteille rangée au mauvais étage dans le frigo, ça repartait. Parfois même sans raison. C’était juste qu’elle se plaisait à être exécrable avec lui. Elle est même allée jusqu’à lui faire des réflexions blessantes devant les enfants. Lui ne disait rien. Il se savait misérable et indigne. Son fils de cinq ans est venu lui demander pourquoi Maman était méchante avec lui. Renan lui a répondu qu’elle n’était pas méchante, qu’elle était juste un peu triste, mais que ça allait passer.

Renan a été interdit de Ty Coz pour une durée indéterminée. Quand il croisait un de ses potes, il ne lui demandait pas de détails. Tous savaient bien. Ils faisaient comme Renan, ils attendaient que le grain passe ; que la vie vienne de sa main épaisse aplanir leurs existences en résorbant cette infidélité. Pour eux, la vie continuait. Lorie servait toujours des pintes de bière. Sa nouvelle cible, c’était Tintin. Elle lui bourrait le mou contre son gendre. Le terrain était favorable. Tintin y croyait, son gendre n’était qu’un petit con, sa fille méritait mieux que ce petit péteux. Et puis leur histoire devenait trop sérieuse à son goût. Il craignait qu’elle finisse par le rejoindre à Brest, où il travaillait la semaine. Alors, il se retrouverait tout seul. Ayant déjà perdu sa femme, il perdrait en plus sa fille. Du coup, il lui faisait de plus en plus de réflexions, à deux doigts à chaque fois de lui dire qu’ils n’étaient pas faits pour être ensemble.

Depuis trois semaines, Renan rentrait du boulot en souriant. Il se comportait comme avant, il était gentil avec les enfants, aidait aux tâches ménagères… mais Alizée a fini par percevoir ce pli de tristesse au coin droit de ses lèvres et ce voile dans le regard de Renan. Et puis, le couple ne faisait plus l’amour. Au début, Alizée s’était promis de ne plus toucher son homme jusqu’à ce qu’il en ait assez souffert. Mais Renan n’avait même pas essayé, et c’est elle qui finissait par en souffrir. Il se sentait beaucoup trop mal pour tenter quoi que ce fût de physique. Il n’était pas digne d’elle. À peine osait-il dormir dans le même lit qu’elle. C’est ce qu’il lui avait dit, quand, après une dizaine de jours, elle s’était approchée de lui un soir dans le lit, aventurant sa main sous le drap pour le câliner. Il s’obstinait à refuser, il était trop sale pour elle. Un soir, alors qu’il la repoussait pour la énième fois, elle s’était dit que c’était quand même trop fort : c’était lui qui avait fauté, et c’était elle qui était punie ! Merde à la fin, c’était un mec, il devrait malgré tout avoir envie de baiser ! Alors, Alizée a décidé de lâcher du lest. Il s’était foutu tout seul dans la merde, mais force était de constater qu’il allait falloir l’aider à en sortir. Alors, un jour, au bout de trois semaines de sevrage, alors que son mari n’avait pas moufeté une seule fois au sujet de son adultère, c’est elle qui lui en a parlé indirectement. Elle prenait pitié de lui. Elle lui a dit « Tu sais, si t’as quand même envie de boire des coups le vendredi, tu peux toujours aller au port… ». Renan avait souri. Elle avait rajouté «… mais pas au Ty Coz ». Renan avait rougi. Il est allé dans le seul restaurant du port où il était sûr de trouver quelques âmes. Deux piliers de bar – d’anciens marins sans envergure – faisaient partie de la décoration. Renan là-bas, sa femme savait qu’elle n’avait rien à craindre. Christine gérait le restaurant, et c’était l’une des plus anciennes amies d’Alizée. Parfois, la tenancière se laissait aller à une réflexion rassurante et moralisante. Les vieux du comptoir riaient grassement du haut de leur vie creuse. Alizée et Christine s’envoyaient des textos. La secrétaire venait aux nouvelles : est-ce que Renan souriait un peu, une fois ivre ? « Non », lui répondait Christine. Alors, Alizée, désemparée, confiait à sa vieille amie que c’était pareil à la maison.

C’est lors de ces soirées en quarantaine que Renan a compris combien il avait déconné. Petit à petit, il découvrait ce qu’il se passe derrière le rideau de la scène ; il entrevoyait la salle des machines de leur existence commune ; ses rouages, son moteur, ses murs porteurs. Progressivement lui apparaissaient les limites à ne pas franchir pour ne pas fragiliser les fondations. Il pouvait bien reluquer autant qu’il voulait le cul de Lorie, et celui de toutes les autres, mais pas y mettre sa bite. Il comprenait qu’il aimait véritablement sa femme, et qu’il ne resterait plus grand-chose de lui, si elle s’en allait. Un soir, au bar du restaurant, Christine a fini par dire à Renan quelque chose comme « Dis donc, on t’a coupé la zigounette ou quoi ? ». Renan a levé la tête sans comprendre.
« Quoi ?
– On t’a coupé le machin ou quoi ?
– De quoi tu parles ?
– Alizée m’a raconté. Pourquoi tu la touches plus ?
– Attends, elle t’a raconté ça ?
– Tu crois quoi, qu’entre filles on se dit rien ? »
Alors, Renan lui a expliqué ce qu’il avait déjà dit à sa compagne : il se sentait coupable, ne la méritait pas. Elle lui a dit que s’il ne la méritait pas, elle se serait déjà barrée. Elle a renchéri en lui demandant s’il comptait un jour faire un pas vers elle ; dire quelque chose, faire quelque chose. Elle lui a expliqué par a + b que sa femme voulait se réconcilier, mais que vu les faits, ce n’était quand même pas à aller de le faire. Renan lui a demandé si c’était Alizée qui l’avait chargée de transmettre le message. La patronne a menti en répondant que non, que c’était juste ce qu’elle ressentait en parlant avec elle.

C’était avant-hier. Ce soir, Renan a voulu conduire sa femme sur la Pointe. Il a demandé à Léa, la sœur d’Alizée, de garder les enfants pendant une heure ou deux. Il savait que sa femme apprécierait cette promenade nocturne. C’est sur la Pointe qu’ils se sont embrassés pour la première fois, un soir en rentrant déchirés du Klub il y a six ans. Elle a accepté parce qu’elle savait qu’il faisait ça pour elle. On est dimanche, la ville qui somnole la semaine, dort cette fois carrément d’un sommeil profond. Le protocole des sentiments fonctionne. Parce qu’elle l’aime aussi, dépend de lui autant que lui d’elle, Alizée finit par pardonner. Elle n’a pas vraiment le choix. Quelque chose les dépasse. La nuit sans limite au-dessus de leur tête est comme une injonction, un appel à la raison.

Faiblement éclairés, à l’intérieur de la voiture, dans le calme, ils renvoient une impression de rigidité. Ils s’aiment d’un amour qui n’est pas éperdu ou violent, mais voué à durer, et dévoué ; pas dévoué à l’autre, mais à quelque chose de supérieur : le couple, la fidélité, peut-être même le devoir de construire, d’enfanter, de perpétuer, de remplir son rôle d’animal humain ; et de rester ensemble pour la paix des enfants, parce que dans leur cas, c’est ainsi qu’ils pourront les élever de la meilleure manière. Et ce silence dans la nuit semble être l’assurance que malgré tout ce qu’ils traverseront, ils vivront et finiront leur vie ensemble. Et leurs enfants seront bien élevés, parce qu’ils grandiront dans ce sanctuaire construit des pardons successifs de l’un envers l’autre, et défendu par le sacrifice que leurs parents feront quotidiennement l’un pour l’autre.

Il est vingt-deux heures. Ça y est. La bulle de poison qui était apparue lorsque Renan a posé sa main sur les hanches de Lorie, vient d’éclater. Cette seconde de faiblesse qui a engendré des semaines de reconstruction est enfin balayée. La lune a réconcilié le couple pour de bon. Leur voiture démarre. Après s’être arrêtée aux deux stops alors qu’il n’y avait personne, elle disparaît au loin. La Pointe se retrouve seule, enfouie dans le néant qui se referme sur elle. Le bruit des vagues vient planer contre ses flancs, reprenant sa fonction éternelle.

La fille de Tintin est venue dîner chez son père ce soir. Elle fait ça souvent depuis que sa mère est décédée. Son père est seul, et elle aussi, son conjoint repartant à Brest tous les dimanches après-midi. Sur le pas de la porte, elle revient sur les multiples prises de bec au dîner au sujet de son fiancé. Elle remet une bonne fois pour toutes les pendules à l’heure. « Ce garçon, c’est une chance pour moi. C’est pas parce que t’as perdu Maman qu’il faut m’en vouloir d’avoir quelqu’un. Tu devrais plutôt te dire qu’il est temps pour toi de trouver quelqu’un aussi ». Elle continue : « Faudra faire des efforts, parce qu’on va se marier, mets-toi bien ça dans la tête. Tu vas devoir apprendre à le connaître ; si je l’aime, et que toi et moi on s’aime, pourquoi tu l’aimerais pas ? ». Tintin dit au revoir à sa fille, puis referme la porte. En rangeant le dîner, il décide qu’à partir de maintenant, il arrêtera de se moquer de son futur gendre.

Renan et Alizée arrivent chez eux. La jeune femme remercie Léa. Celle-ci lui fait un clin d’œil, et dit au revoir à son beau-frère en lui faisant la bise. Renan est surpris, sa belle-sœur est plus chaleureuse que d’habitude. Il en déduit qu’elle sait déjà pour leur réconciliation. Les filles se disent tout, et à la vitesse de la lumière, lui a enseigné Christine. Dans le lit, Renan se tourne vers sa femme, et pose sa main sur sa peau. Il n’a pas touché de femme ni sa femme depuis plusieurs semaines. Très vite, elle réactive ses automatismes, et lui aussi ; leur langage corporel reprend toute sa place dans le lit conjugal. Alors qu’ils commencent à faire l’amour, comme un enfant court dans les bras de sa mère après qu’elle lui a pardonné, il se promet qu’il ne fera plus de bêtise ; il ne la trompera plus jamais.

Depuis sa chambre rose, Lorie envoie ses seins en photo à Justin. Mais il ne répond pas. Il est avec Léa, qu’il aime de plus en plus et qui vient de le rejoindre.

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