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Le clochard – Chap. 5 & 6

Le clochard – Chap. 5 & 6 Posted on December 19, 20171 Comment

Ça fait maintenant plusieurs mois que Loulou est passée. Depuis, Franz a continué de jouer au clochard. Ses amis l’ont oublié. Même s’ils voulaient retrouver sa trace, ils n’y arriveraient pas. Parfois, dans une conversation en soirée le week-end, son nom émerge à nouveau. Le sujet ne reste pas longtemps sur la table ; tout le monde a un peu honte, tout le monde lui en veut encore un peu. Personne ne sait où il est, personne ne sait s’il est vivant. Mais tout le monde se sent un peu con. Parce que Franz avait du charisme, Franz était drôle ; il attirait l’œil et la lumière. Franz était toujours de bon conseil, Franz écoutait toujours sans juger ni poser trop de questions. Tous se sentent un peu merdeux, boivent et se droguent un peu plus qu’avant pour combler le vide que Franz a laissé. Les plus cons ont vite oublié ; les autres repensent à Franz et se disent que quelque chose a changé. Ils écoutent en eux et se rendent compte que c’est comme s’ils étaient redescendus d’un cran. Leur vie est repassée un étage en dessous, et la vue est moins belle, moins vaste.

De son côté, Franz s’est déployé. Il rentre de moins en moins chez lui. Il pousse de temps en temps l’expérience jusqu’à dormir dehors plusieurs nuits d’affilée ; de toute manière son appartement est devenue une telle porcherie qu’il ne voit plus la différence entre dormir dehors et dormir dedans. Un matin, en se réveillant encore bourré, il a brûlé tous ses carnets et toutes ses fiches dans la poubelle de sa cuisine. C’était sur un coup de tête, mais c’était guidé par quelque chose de puissant qu’il avait compris, une sorte de vérité écrasante qui l’avait aplati dans la nuit et qui couvrait tout le paysage au réveil. Plus rien d’autre n’existait que cette évidence : il fallait faire disparaître ces carnets parce qu’il n’en avait plus besoin. Il avait compris qu’il les avait gardés pour repeupler son imaginaire affectif et amical, or il n’en avait plus besoin aujourd’hui. Il passait au stade supérieur. Les gens dans la rue irradiaient, inondaient instantanément son corps de lumière. Pendant que le papier et le carton brûlaient dans le cylindre en métal, Franz regardait, fasciné. De temps en temps, comme un nuage dans le ciel passe devant le soleil, la peur le reprenait : son passé ressurgissait à l’ombre d’un frisson. Il avait alors peur de tout reperdre, d’avoir incinéré plus que des carnets, mais des mois d’existence entière. Mais le nuage passait et l’évidence revenait, éclatante, éblouissante comme le soleil.

Franz se sent léger. Il ne touche plus la terre, il est comme de l’air. Tous les soirs, il s’hydrate de l’impression que lui laissent les gens qu’il rencontre. Il ne s’attache plus à eux. Il n’en a plus besoin. Chaque sourire que quelqu’un lui fait, chaque rire qu’il déclenche le soir devant les bars, l’élève progressivement. Franz se prend pour un ermite, un moine tibétain. Il a sincèrement l’impression de vivre sur les hauteurs. Il se nourrit du fait que ses interlocuteurs ne se doutent pas une seconde de qui il est. Lui-même ne sait plus vraiment. Chaque nuit il goûte l’anonymat, la clandestinité, le fait de n’être pas reconnaissable, d’être enfin libre parce qu’il n’a plus de nom ; de n’être plus personne. Et, petit à petit, même son prénom ne devient plus qu’une étiquette qu’il a décollée de sa nuque, et qui traîne dans son appartement jusqu’à ce qu’un passage d’aspirateur l’emporte pour de bon.

***

   Tous les matins sur le quai de la ligne 12 du métro, les gens évitent un clochard qui ronfle bruyamment. Ils le contournent, ne l’approchent pas à moins de cinq mètres. Ils jettent sur lui un regard à la fois dégoûté et blasé, puis replongent dans leur portable. Comme moi devant ce bar rue Montmartre, ils ne savent pas que ce clochard qui empeste le vin, c’est Franz. Ils ne savent pas qu’il a été à un moment de sa vie bien plus riche et plus important que tous les gens entassés dans la rame devant lui. Ils ne se doutent pas que Franz est quelqu’un de bon, de valeureux. Ils ne se doutent pas que le bonheur qu’ils recherchent en se levant tous les matins, Franz l’a trouvé en décidant de rester couché.

1 comment

  1. Nouvelle géniale mais un peu flippante !

    Associations d’idées à partir de ce texte :
    – un film : “Sans toit ni loi” d’Agnès Varda (1985)
    – un livre : “Vendredi ou les limbes du Pacifique” de Michel Tournier
    à partir d’un fantasme terrifiant que j’avais à une époque : me retrouver seule sur terre après une catastrophe nucléaire ou un truc de ce genre.

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