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Le clochard – Chap. 3 & 4

Le clochard – Chap. 3 & 4 Posted on December 13, 2017Leave a comment

Les jours suivants, Franz les avait passés à peaufiner sa stratégie. Il avait bûché sur son plan d’attaque comme un mathématicien sur une formule complexe. Il fallait ne plus traîner dans son arrondissement ; accepter de passer devant des bars et des clubs sans y rentrer ; subir le regard des gens passé de l’admiration au mépris voire à l’indifférence calculée. Au fond, ce n’était pas si compliqué. Il s’en foutait de passer pour un clodo, il avait assez d’argent pour que ça glisse sur lui comme de la pluie sur un imperméable. Quand il avait tout plaqué, ça avait été le résultat d’une volonté profonde. Et c’était cette même volonté qui l’amenait aujourd’hui à parcourir sereinement les rues dans la peau d’un clochard.

Petit à petit, Franz devenait heureux. Il avait pris pour habitude de sortir tous les soirs après avoir dîné. Il sortait dans les endroits les plus fréquentés et les plus populaires. Saint-Michel, Odéon, Bastille, République, et bien sûr les Grands boulevards, là où tout avait commencé. Là-bas, il était à peu près sûr de ne jamais croiser personne. De toute manière, son apparence avait tellement changé que s’il avait croisé son ex, ou ses parents, ils ne se seraient pas retournés.

Une ou deux fois par semaine, il ramenait une fille chez lui. Il ne la connaissait pas, elle ne le connaissait pas. Il les attrapait facilement. Elles l’apercevaient, se déhanchant tout seul sur la piste, christique, grandi par la lumière des projecteurs. Il n’avait presque pas besoin de parler, tellement le charisme qu’il dégageait attirait l’œil des femmes. Elles étaient tellement ivres qu’elles ne faisaient pas attention à l’odeur d’alcool qu’il dégageait. Il leur glissait trois mots au comptoir, il les embarquait dans un Uber, et le tour était joué. Arrivées dans son appartement, elles s’émerveillaient à chaque fois. Ça confirmait leur idée que Franz était quelqu’un de différent des autres, une sorte de gourou, forcément quelqu’un de connu, même si elles ne se souvenaient plus qui. Il leur faisait l’amour comme il le voulait, et les invitait à prendre congé très tôt le lendemain. Elles partaient en souriant, ne lui en voulant même pas.

Mais l’ancien restaurateur avait fini par chercher plus de consistance, de matière. Comme de l’eau file entre les doigts, il avait la hantise de perdre les souvenirs des gens qu’il rencontrait. C’est ainsi qu’il s’était mis à tout prendre en note le lendemain. Il rentrait tout ce que les gens étaient et disaient (du moins ce dont il arrivait à se souvenir, vu qu’il était souvent bourré) dans des carnets de notes qu’il entassait chez lui. Sur les pages s’étalaient des galeries de prénoms, de métiers, de couleurs de cheveux. Ces notes représentaient des petites vies, souvent les mêmes, relevées d’existences insolites, inimaginables. C’était la plupart du temps une fille ou un garçon qui s’ennuyait dans son travail, avait un supérieur incompétent donc insupportable, s’ennuyait dans son couple comme au boulot ; ou bien cherchait l’amour ; ou encore se remettait d’une rupture. L’ensemble ne donnait pas quelque chose de très gai, mais Franz ne s’en rendait pas compte. Le destin lui avait déjà tout offert, et la vie morne et monotone de ses partenaires d’un soir ne l’atteignait pas. Ça n’était rien d’autre qu’une histoire qu’on lui racontait et qu’il ne vivait pas. Ces existences l’amusaient, il les chérissait comme des trophées. Il y avait Jean, vingt-neuf ans, qui travaillait dans un incubateur d’entreprises sur une application révolutionnaire, en stand by depuis des mois. Il y avait Christopher qui bossait à la mairie de Montreuil, ancien maigre devenu accro à la musculation depuis qu’il était tombé amoureux d’une fille qui ne connaissait même pas son existence. Il y avait Albane, qui sortait à peine d’école de commerce, n’avait encore jamais fait l’amour, et ne le ferait jamais puisqu’elle ne pouvait s’empêcher de sortir avec sa copine ultra bonne. Et ainsi de suite. C’était tout Paris et sa banlieue qui venait se serrer dans les carnets de Franz ; une Comédie humaine contemporaine qui vivait sur ses pages et accaparait toute l’attention de Franz. L’ancien publicitaire s’était pris au jeu, il ne sortait plus le soir que pour recueillir le maximum d’informations sur les gens, et les épingler ensuite dans son carnet, tel des papillons sur un liège.

Il faisait des statistiques sur les prénoms, les métiers, les arrondissements. Il affichait tout ça sur ses murs, et c’est ce qui lui tenait chaud la journée quand il n’avait rien à faire, ni aucun inconnu avec qui boire. Avec le temps, le néo clochard avait commencé à tisser des histoires entre ces gens qui ne se connaissaient pas. Il se disait qu’il serait intéressant de faire se rencontrer le souvenir de Jean et le souvenir d’Albane ; parce que Jean était quelqu’un qui allait de l’avant, parce que sociologiquement, il ressemblait un peu à Albane ; et Albane avait besoin de quelqu’un qui la tire vers le haut. Elle ne franchirait jamais le pas du dépucelage sans quelqu’un qui la porte et lui montre une direction. Franz avait rapproché leurs deux fiches sur le mur. Ils étaient désormais en couple. Le soir de sa première fois, Albane avait eu un peu peur, mais Jean l’avait mise en confiance en lui faisant boire quelques verres de champagne. Depuis, ils filaient le parfait amour. Albane n’avait attendu que ça, un mec comme Jean. D’ailleurs l’appli de Jean était enfin en ligne, et par surprise, elle cartonnait. Tous ces gens vivaient désormais dans sa tête, et si l’appartement de Franz restait vide, ses nuits et son imaginaire étaient pleins à craquer.

Il avait complètement oublié ses anciennes vies. La route qu’il aurait dû emprunter pour les retrouver était trop sinueuse, et tout simplement condamnée. Il n’avait jamais rappelé aucune des filles qu’il avait ramenées pour une nuit. Il n’avait même plus envie de baiser. Il ne sortait plus de chez lui tant que le jour n’était pas tombé. Il finissait par frôler l’autisme.

***

   Un soir, alors qu’il s’apprêtait à sortir, quelqu’un sonna à sa porte. Il ne comprit pas. Sa sonnette n’avait pas retenti depuis des mois. Il se leva pour aller ouvrir, et tomba nez à nez avec Loulou, son ancienne meilleure amie. Dans un premier temps, il ne la reconnut pas. Elle le dévisageait, plus surprise que méprisante. Petit à petit, ses traits lui revenaient. Il la laissa entrer sans savoir encore qui c’était vraiment. Était-ce un de ses personnages rencontrés dans les bars ? Mais si oui, lequel ? Il se souvenait bien que c’était quelqu’un de familier, mais n’arrivait pas à reconstituer le puzzle. Machinalement, il déboucha une bouteille de whisky et s’en servit un verre. Loulou s’assit sur l’un des fauteuils, et le regarda dans les yeux.
« Tu te fous de ma gueule ?
– De quoi tu parles ? lui répondit Franz, éberlué.
– Je plaisante pas là, tu te fous de ma gueule ou pas ?
– Mais non putain, de quoi tu parles ?! Accouche bordel… (en parlant, même si elle lui criait dessus, elle finirait bien par le remettre sur la piste)
– Ça fait des mois qu’on n’a plus AUCUNE nouvelle de toi et tu te bouges pas le cul pour nous en donner ! Tu trouves ça normal toi ?
– Qu’est-ce que tu v…
– J’ai pas fini ! Quand on t’appelle à ton numéro c’est quelqu’un d’autre qui répond, donc t’as changé de numéro… Et tu sais comment j’ai réussi à te retrouver ici ? J’ai dû aller soudoyer ton putain de boucher rue de Picardie pour qu’il me donne ta nouvelle adresse ! Tu te rends compte ? Tu joues à quoi ? Tu vas continuer comme ça longtemps ? T’as lâché tout le monde ! Putain mais tu vois encore des gens, sérieux ? C’est quoi ton but ? T’as eu tes parents au téléphone au moins ? »
Il avait donc affaire à Loulou.
« Mes parents ? Mais oui je les ai eus… je leur téléphone souvent même…
– Mais sérieux c’est quoi le but ? Pourquoi tu te flingues pas en fait ? Ça reviendrait au même, non ?
– Arrête, ce que tu dis n’a aucun sens.
– Non mais vraiment ! Ça sert à quoi de continuer à respirer si tu vois plus personne ? Tu comprends pas qu’à ce stade, pour nous, mort ou vivant, c’est pareil ! »

Franz rit intérieurement parce qu’il savait qu’il voyait des gens ; simplement, ce n’étaient pas les mêmes, et Loulou ne les connaissait pas. Si elle était entrée dans sa chambre, elle aurait vu tous les gens aux murs, tous ses nouveaux amis. Si elle était entrée dans sa tête, elle aurait senti plus de chaleur humaine qu’elle n’en avait jamais ressenti de toute sa vie. Franz distinguait Loulou de loin, il tentait de la replacer dans sa propre existence, et trouvait celle-ci fade et incolore. Pour lui, Loulou faisait partie d’un autre monde. Il la voyait en noir et blanc et n’arrivait même plus à comprendre ce qu’elle disait. Elle lui parlait une langue étrangère. Son discours ne tenait plus debout. Son raisonnement renforcé de morale n’était qu’un faon sur un lac gelé. Lassée de se heurter à un mur, au bord des larmes, Loulou repartit sous la lumière tamisée du sourire narquois de Franz, qui ne la raccompagna même pas. Une fois la porte de son appartement fermé négligemment, Franz se resservit un verre de whisky et le vida cul-sec.

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