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Le clochard – Chap. 1 & 2

Le clochard – Chap. 1 & 2 Posted on December 7, 2017Leave a comment

Un samedi soir que j’étais avec un ami à boire de la bière en canette devant un bar de la rue Montmartre, je remarquai un clochard qui passait de groupe en groupe dans ce banc de jeunes venus fumer leur clope dehors, bravant le froid. Des rires d’abord avaient attiré mon attention, puis un rire parmi les autres ; plus gras, plus vulgaire. Intrigué, j’avais fini par me retourner et comprendre que le rire était celui d’un clochard, et non d’un de ses anciens jeunes des beaux quartiers grisés par son premier salaire.
Je continuai alors d’observer le numéro du clodo, qui ne perdait pas le nord face à ces incarnations de son négatif sociologique : il était pauvre et vieux, ils étaient jeunes et seraient riches. J’étais troublé par le fait que tous semblaient vraiment rire de bon cœur. Le clochard quittait le groupe, ayant probablement glané quelques centimes d’euros, puis s’arrimait à un autre, et déclenchait en quelques secondes les mêmes éclaboussures de rires que dans le groupe précédent. Quelle était sa recette ? Avait-il une botte secrète, une pick-up line comme les séducteurs professionnels ? Tout en continuant de discuter avec mon acolyte, je me disais que j’allais bientôt le savoir, puisque le courant le portait naturellement jusqu’à nous.

Une minute plus tard, alors qu’il quittait un énième groupe presque sous les applaudissements, il fit quelques brasses pour se retrouver face à nous, retranchés un peu à l’écart de l’entrée du bar. « Z’auriez pas un peu de monnaie ou un ticket restau à me dépanner les gars ? ». Je tombai de haut. Soit il avait compris qu’on serait plus difficile à embobiner, et adoptait une autre stratégie, soit c’était bien sa pick-up line, et les autres groupes devaient être vraiment bourrés. On lui répondit alors – avec l’air gêné et le ton maladroit de ceux qui rembarrent des mendiants dans les pays occidentaux – que non, on n’avait vraiment rien. Déçu, mais rompu à l’exercice, il se retourna sur ses talons aplatis, et reprit sa route aléatoire sur le trottoir. C’est alors que je pus réellement l’observer : il portait sur le dos un vieux sac à peine rempli, il était couvert d’un gros manteau, d’un baggy et de vieilles Timberland éculées. Il avait en tous points l’air d’un clochard parfaitement semblable aux autres.

***

   Franz avait quarante-cinq ans, et déjà trois carrières derrière lui. Il avait été l’un des premiers graffeurs connus, l’un des premiers à obtenir des contrats avec des marques, à en faire un art de luxe. Il avait été directeur artistique pour des boites branchées, directeur de création pour une grosse boite de pub. Il possédait maintenant plusieurs bars et restaurants à Paris, Los Angeles et sur ce qu’il appelait la « Riviera ». Il passait la moitié de son temps dans des hôtels où il était reçu comme à la maison. Il n’avait qu’à passer un coup de fil pour faire une ligne de sacs ou de chaussures pour Colette, en collaboration avec Vuitton ou Adidas. On peut le résumer ainsi : Franz avait réussi. Parti de pas grand-chose, il était devenu l’une de ces icônes mondiales de la pop culture qu’on compte sur les doigts de deux mains.

À l’apogée de sa carrière, Franz avait pété un plomb. Il s’était arraché du monde dans lequel il vivait et qui l’avait fait. Ça avait été brutal ; dans son entourage, personne n’avait compris. Il avait soldé les comptes de tous les aspects de sa vie : sentimental, professionnel, amical. Du jour au lendemain, après un dernier week-end de beuverie, de cul, de gueule de bois et d’hypocrisie, il avait tout arrêté. Il avait d’abord supprimé tous les contacts de son téléphone, puis avait carrément jeté son appareil. Il s’était acheté un autre portable, et n’y conservait que quelques numéros : le traiteur en bas de chez lui et qui était devenu son ami, deux ou trois filles rencontrées un soir de semaine dans un bar du quartier, ses parents vieillissants. Depuis, il vivait tout seul. Il se sentait lavé de toutes ses anciennes relations, considérant qu’elles n’avaient jamais été sincères. Il préférait rencontrer quelqu’un à l’improviste dans la rue et discuter avec, plutôt que de dire et redire les mêmes paroles creuses aux mêmes personnes, mois après mois, année après année. Certains récalcitrants – l’ancien meilleur pote, l’ancien plan cul favori – étaient venus jusque chez lui pour savoir ce qu’il en était. Il leur avait ouvert, leur avait offert du thé et non du whisky, simplement pour les choquer. Il leur avait assuré que tout allait pour le mieux, et il avait refermé gentiment la porte derrière eux. Dans la foulée, Franz avait déménagé. Il avait depuis supprimé ou abandonné tous ses comptes sur les réseaux sociaux. Sur Instagram, sa dernière photo remontait maintenant à des semaines. Il s’y affichait assis sur un lit dans un hôtel branché, à côté d’une fille habillée, sauf au niveau des seins. C’est cette image que gardaient de lui tous ses amis. Lui, de son côté, avait presque oublié l’existence de ses comptes virtuels.

À force de vivre retranché dans son nouveau loft du IIIe arrondissement, à force de ne plus voir personne, il avait fini par ressentir un manque ; la chaleur d’une présence humaine. Alors, un samedi soir, il s’était décidé à sortir. Vers minuit, après s’être abruti devant Arte toute la soirée, après avoir bu deux bouteilles de vin rouge et commandé à manger, il avait fini par se lever. Repu, largement aviné, se sentant une envie soudaine d’offrir sa silhouette au dédale des rues, il s’apprêtait à sortir pour une balade digestive. Faisant un tour par la salle de bain, il aperçut alors une véritable loque dans le miroir. C’était lui. Il ne s’en était pas rendu compte, mais il ne s’était quasiment pas rasé depuis deux mois, et arborait désormais une barbe mal taillée de vagabond. N’ayant pas non plus fait d’apparition chez le coiffeur depuis longtemps, ses cheveux lui arrivaient maintenant jusqu’aux épaules. Pour gommer cette image de sans-abri, il s’était forcé à enfiler un costume, comme à l’époque. Mais alors, retournant devant le miroir, il s’était trouvé des airs ridicules de Sébastien Tellier. Du coup, il avait remis ses habits d’appartement : un vieux jogging gris et un gros pull APC qui, sur sa nouvelle dégaine, faisait vraiment pull de clochard. Il couvrit le tout d’un imperméable sombre de plusieurs milliers d’euros.

Une fois dehors, il se rendit compte qu’il ne pouvait pas sortir dans les bars de son quartier, sans risquer d’y retrouver tous ceux qu’il avait fuis depuis des semaines, et qui n’avaient probablement pas bougé d’un iota. Il se réfugia dans sa cage d’escalier le temps qu’un Uber n’arrive. Il avait indiqué une destination au hasard, et se retrouva vers une heure du matin sur les Grands Boulevards. Machinalement, il se dirigea dans le premier pub venu, ayant repéré quelques petites qui y fumaient en terrasse. À sa grande surprise, le videur (cela faisait des années qu’il n’avait plus fait attention à un videur) lui interdit l’entrée, disant que l’endroit était déjà plein. Franz ne comprenait pas ; il n’arrivait pas à concevoir qu’on puisse refuser l’entrée à quelqu’un. Il insista en disant qu’il voyait que le comptoir du fond était vide, et qu’il n’avait pas forcément besoin de s’asseoir. Se heurtant aux refus répétés du colosse, il finit par hausser le ton (après tout, il était quelqu’un d’important en général, et de connu dans le monde de la nuit), et se faire déposer vigoureusement sur le trottoir. En marchant vers le pub d’à côté, il comprit que son apparence le desservait. Il eut à peine le temps d’entendre derrière lui le videur marmonner à ses clients « Il a cru qu’on acceptait les clodos ou quoi ? », qu’il se rendit compte à quel point un glissement physique s’était opéré chez lui – suite naturelle des décisions drastiques qu’il avait prises. Alors quoi, à couper les ponts avec ses potes, on finissait forcément par être pris pour un clochard ? Lorsqu’il se présenta devant le physio du deuxième pub, il prit la parole avant que l’autre n’ait le temps de l’ouvrir : « Je sais que vous me prenez pour un clochard, mais c’est pas le cas ! J’ai plein d’argent, je peux tout me payer à l’intérieur ! ». Il sortit sa carte black en guise de preuve et de sésame, mais rien n’y fit. L’allure de Franz, son haleine, tout le désavantageait. En quelques secondes, il se retrouvait à nouveau sur le trottoir.

Il comprit qu’il ne rentrerait dans aucun de ces établissements ; mais il voulait toujours boire et parler à des gens. Il aperçut alors un épicier dans une rue perpendiculaire, et s’y rua pour acheter des canettes de bière. Au-delà du plaisir nouveau qu’il ressentit à ne plus se faire refouler, la première gorgée de bière après une heure d’abstinence le désaltéra, et lui clarifia les idées. Si tout le monde le prenait pour un clochard, il n’avait qu’à en devenir un.

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