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Le Clézio : la poésie et la mémoire

Le Clézio : la poésie et la mémoire Posted on April 18, 2018Leave a comment

J’ai découvert Le Clézio grâce à mon amie Naïna de Bois Juzan. On avait moins de vingt ans, et elle m’avait parlé d’un de ses livres préférés : L’inconnu sur la terre. Elle avait eu du mal à m’en décrire le contenu. Le livre, m’avait-elle dit, parlait de la mer, du ciel, de la terre, des vagues, beaucoup des nuages, et d’un petit garçon. Intrigué et lui faisant confiance, j’ai voulu me le procurer. Publié chez Gallimard Imaginaire en 1978, dans l’ombre de la publication la même année de Mondo et autres histoires, je l’ai cherché pendant longtemps. J’ai fini par le trouver dans une Fnac, à Toulouse. Et le livre était tout ce que Naïna m’avait promis.

Dès les premières pages, je retrouvais cette ambition qui m’avait fasciné chez Flaubert, quand il parlait de l’écriture de Madame Bovary : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien ». Or Le Clézio reproduisait cette volonté : « Je voudrais vous parler (…) avec des mots qui ne sont pas seulement des mots, mais qui conduiraient jusqu’au ciel, jusqu’à l’espace, jusqu’à la mer. (…) Comment parler ? Les mots de cette musique viennent d’un pays où le langage n’existe pas, où le langage est scellé, enfermé en lui-même, est devenu comme la lumière, visible seulement de l’extérieur », mais lui prenait Flaubert au mot : il n’allait pas raconter l’histoire d’une femme à la vie morne, mais bien faire un livre sur rien.

Après L’inconnu, je me suis plongé dans la bibliographie de l’auteur, marqué à vie par l’emprunte de ce premier livre lu. D’année en année, je découvrais ces livres : Le procès-verbal qui me déroutait, puis ses livres écrits après son tournant littéraire de 1978 : la rockstar des lycées Désert, puis Onitsha, La Quarantaine (<3), Hasard, Vers les icebergs (découvert par hasard dans une bibliothèque universitaire danoise), Révolutions, Raga, Ourania, Le rêve mexicain. Je les aimais tous, plus ou moins. Ils avaient tous ce côté magnétique des livres de Le Clézio, où la lecture est lente, au long cours, où l’on met du temps à rentrer dedans, et où l’on se retrouve tout d’un coup au cœur de « l’intrigue », en plein dans l’histoire ; comme un bateau qui aurait d’abord longé la côte pendant plusieurs jours avant de s’élancer en pleine mer pour traverser l’océan. Et comme à chaque fois, la fin approchant sans qu’on s’en soit rendu compte, les premiers volatiles entendus et la vue de la terre. Enfin, ce sentiment de nostalgie immédiate quand on accoste : le livre est fini. J’en venais même à regretter ces premières dizaines de pages où j’avais eu du mal à m’acclimater.

Et puis, parce que j’avais soif de Le Clézio, besoin de ressentir cet ennui puis cette matière, enfin cette mélancolie, j’ai lu Ritournelle de la faim. Celui-ci était plus dur, c’est pour ça que j’en parle. Il m’a presque ennuyé de bout en bout. Je l’ai refermé avec le même désintérêt qu’à la lecture des premières pages. C’est l’histoire d’une jeune fille des années 1930 dans le 15e arrondissement de Paris, attachée à son grand-oncle qui meurt, mais aussi à quelque chose de plus poétique et de plus grand que le quotidien des hommes, et qui s’en va aussi quand la guerre arrive. Et puis le livre est fini et je reste sur ma faim, justement (malgré un dernier chapitre magistral qui se passe aussi dans le quartier de Beaugrenelle, mais aujourd’hui). Alors j’ai lu le paragraphe de postface écrit par l’auteur : « J’ai écrit cette histoire en mémoire d’une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne à vingt ans ». Maladroitement, j’ai cherché une raison pour laquelle ce roman-là m’avait moins plu : était-ce parce que l’auteur l’avait écrit pour sa mère ? Et dans ce cas pourquoi le publier ? Parce qu’il était susceptible de parler à tout le monde ? Pas sûr. En tout cas, celui-ci peut-être moins que les autres. La postface de Le Clézio me fit penser à cette note de Laurent Gaudé écrite à la fin de La porte des enfers : « J’ai écrit ce livre pour mes morts… », etc. Je n’avais aimé ce roman non plus.

Est-ce qu’un roman est moins bon si on l’écrit pour sa mère disparue, pour son chien, bref, pour quelqu’un ? J’imagine que non. Mais j’ai trouvé Ritournelle de la faim trop infiniment petit, trop en effet de loupe, trop autocentré. Comme si dans ce livre, l’auteur avait trop laissé pencher la balance du côté du souvenir au détriment de la beauté, là où dans d’autres livres, l’équilibre est parfait. J’ai même compris que cette quête mémorielle était une manie chez Le Clézio, dont les ancêtres étaient mauriciens et dont un bon quart des livres se passe à Maurice. Le Clézio qui a depuis acquis la nationalité mauricienne. C’est indispensable pour un auteur d’écrire pour chercher en lui-même, dans son histoire, de fouiller son passé pour découvrir son identité propre. Mais il faut bien doser. Peut-être que les meilleurs livres sont ceux qui parlent de tout sauf de nous, ceux qui parlent des autres, d’autres inventés. Peut-être que les meilleurs livres sont ceux qu’on écrit pour personne, parce que seuls ceux-ci sont complètement libres.

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