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Laurette

Laurette Posted on December 14, 20181 Comment

Comme souvent le dimanche, Yvette et Pierre avaient invité leurs enfants et leurs petits-enfants à déjeuner à la Mandreille, la maison familiale. Il faisait chaud, c’était le troisième week-end d’août à Cambo-les-Bains. On venait de desservir le plat principal. À l’ombre des figuiers, on s’était renversé sur sa chaise, on avait déboutonné le col de sa chemise. La tablée était doucement sonnée par les différents vins bus jusqu’ici. Alors que Grany apportait le plateau à fromages, les enfants s’offrirent une dispense et filèrent au fond du jardin jouer dans la vieille caravane. Mathieu, leur père, les engueula. C’était trop dangereux de jouer dans cette cahute à roulettes ! Elle était sur le point de s’écrouler. « Enfin, ça fait des années quand même ! » protesta Pierre, en paterfamilias. « Justement ! » répliqua le fils émancipé. Il réitéra son avertissement aux enfants qui allèrent jouer derrière la cabane à outils de Papy, au pied des épicéas.

Papy s’en serait bien gardé, mais le sujet de la caravane se retrouvait de nouveau sur la table. Alors, chacun se rangea dans son camp habituel. Véronique et Carine, les deux sœurs de Mathieu, pensaient comme leur père. Grany, elle, abonda dans le sens de son fils : il fallait se débarrasser de ce tas de tôle et de plastique qui encombrait l’espace depuis tant d’années. « C’est pas comme si le jardin était immense ! » rajouta-t-elle dans une sorte de reproche à son mari auquel elle ne croyait pas elle-même. Mais le patriarche mis en difficulté fit savoir qu’il ne l’entendait pas de cette oreille. Déjà, ce n’était pas un tas de tôle, mais Laurette ! Ce prénom donné au véhicule datait du premier été à bord de la maison tractée, en 1975. Ils avaient déjeuné dans un restaurant Haut-Alpin qui s’appelait « Chez Laurette ». À la fin, parce que la patronne était tombée amoureuse de la bouille ronde et rosie des deux bambins sur trois déjà nés à cette époque, elle leur avait offert le repas. Papy n’avait pas cherché plus loin : en son hommage, la caravane avait été baptisée du nom de la tenancière.
Le chef de tribu se fit passer le plateau de fromages et se servit méticuleusement de chaque sorte. Il en profita pour embrayer sur son refrain traditionnel : ils n’avaient pas idée de tout ce qu’avait vécu Laurette ! La mettre à la casse pour qu’elle soit démolie, ç’aurait été jeter avec elle tous leurs souvenirs de famille !

Mais à écouter Grany, la caravane périssait depuis trop longtemps. Sa présence dans leur jardin était le signe d’un laisser-aller, ou d’un sentimentalisme puéril. Papy, pourtant, ne lâchait rien. Laurette ne périssait pas, elle jouissait simplement du repos des guerriers ! « La sieste du combattant dure quand même depuis une quinzaine d’années maintenant », fit remarquer Mathieu. On l’avait garée là au retour du Portugal, en 2004. L’opération de Papy avait empêché tout remorquage de l’engin fétiche l’été suivant. Papy ne pouvait plus conduire que sur de petits trajets. Alors, la caravane s’était tassée, aplatie, enfoncée dans le sol sableux jonché d’épines.
Grany se leva à moitié et prit le plateau à son époux. Elle se resservit de l’unique fromage qu’elle daignait prendre : le brebis au piment d’Espelette, parce que c’était le fromage d’ici. Alors, Papy se lança dans l’histoire de la caravane que tous connaissaient par cœur. Véronique et Carine s’en réjouirent, Mathieu leva les yeux au ciel, tandis que Grany consommait doctement son laitage local. Cependant, tous réécoutèrent avec attention.

L’été de son baptême, Laurette avait traversé les Alpes. C’était sa première vadrouille. Grany et Papy l’avaient achetée pour leurs cinq ans de mariage, chez un garagiste de Cambo. Une entrée de gamme flambant neuve, avec WC, coin cuisine, et double rangée de banquettes. Dès le début des vacances scolaires, ils avaient traversé la France d’ouest en est, direction les Hautes-Alpes.
Très rapidement, l’évocation des souvenirs attendrit l’assistance. Grany, pourtant la plus réticente, coupa même la parole à Papy : « Je m’en souviens comme si c’était hier ! On avait campé au bord de la route pour voir passer le Tour ». Cet été là, ils avaient applaudi Bernard Thévenet deux jours de suite, lors de ses victoires des 14 et 15 juillet. Le cycliste, bel homme, rendait Papy jaloux à chaque fois que Grany en parlait. « Oui, bon, on va pas revenir une énième fois là-dessus ! » s’agaça-t-il comme un adolescent.
Un enfant revenait de temps en temps en geignant. Il était renvoyé derechef au jardin avec les autres. Papy poursuivit, pour se rassurer : « À l’époque, je te plaisais encore… quoi que t’en dises ! ». Il avait son petit coup dans le nez des fins de repas. Finissant d’engloutir sa part de mimolette, il lança alors avec emphase : « Royan, 1981 ! ». Ou bien était-ce Saint-Georges-de-Didonne ? Ou Meschers-sur-Gironde ? « Enfin, c’était vers Royan ! ». Et il raconta ce soir où Grany et Papy avaient fait garder les enfants par leurs amis et voisins d’emplacement, les Laurier. Le couple de jeunes parents était alors allé danser au Rancho et ils étaient revenus soûls comme des cochons. Cette nuit-là, ils avaient fait l’amour pendant longtemps. Des positions jamais faites encore. « Hein Yvette ! À l’époque, j’étais un vrai taureau ! ». « Papa… » tempéra son fils. « Ben quoi ! Plutôt un lapin d’ailleurs ! J’étais parti pour un marathon ! » s’animait Papy. Grany, voyant que son mari allait trop loin, lui dit de se calmer. Mais il ne put s’empêcher de continuer, rajoutant de petites phrases ça et là, sous les rires attendris de ses deux filles. « Les Laurier n’arrêtaient pas de râler ! Alors on a continué, en essayant de faire moins de bruit… et bien sûr, on en faisait encore plus ! ». « Papa, intervint Mathieu, d’une on sait tout ça par cœur, et de deux, t’es pas obligé de nous raconter les détails… ! ». Contrarié, Pierre répondit à son fils : « Ouais, enfin n’oublie pas que neuf mois plus tard, ta petite sœur naissait ! Pas vrai Carine ? ». « Oui Papa… ». Carine savait, tout le monde savait.

« T’es bien gentil Pierre, mais tu parles que des bons souvenirs, comme si y en avait pas eu de mauvais ! » voulut contrebalancer Yvette. « La panne à Dax, on en parle ? ». C’était entre Noël et la Saint-Sylvestre, en 1978. Ils rentraient de Mont-de-Marsan où ils avaient passé le réveillon chez Janine, la sœur d’Yvette. Il faisait nuit, il faisait froid, et la voiture s’était tout d’un coup arrêtée de rouler. Papy avait à peine eu le temps de se rabattre sur la bande d’arrêt d’urgence. Il avait fait monter tout le monde sur le talus et avait appelé la dépanneuse. Ils avaient attendu dans l’obscurité glacée pendant une demi-heure. Puis un taxi était venu les chercher dans ce garage dacquois, pour les reconduire à Cambo où ils passaient le Nouvel An. « 800 francs de taxi ! » lâcha Yvette. Papy la regardait en souriant, toujours séduit par elle, sachant très bien ce qu’elle allait dire. « Et l’assurance n’a jamais remboursé ! » ajouta sa femme. « Pas faux… » renchérit le fils pour enfoncer le clou. « Et les 800 francs, autant vous dire qu’on aurait pu en faire autre chose… » grommela-t-elle. « Tu vas nous reparler du robot-mixeur Maman ? » se plaignit Carine. « Oui ! Y avait un formidable robot-mixeur, j’avais mis un peu de côté… » dit Grany, perdue dans ses souvenirs comme si elle les vivait encore. Papy ne disait plus rien, il avait fini son assiette et contemplait amoureusement sa femme, avec autant de fraîcheur que lors de l’année de leur rencontre.

De son côté, Yvette était lancée. « Donc Laurette, Laurette… merci ! Et puis c’est pas le pire ! Vous voulez quand même pas qu’on reparle de l’été 87 ? ». « Non, non Maman, on veut surtout pas ! » s’inquiéta Véronique. « Eh ben on va quand même en parler ! » s’empressa de répondre Yvette à son aînée. Carine s’était lassée, elle rejoignit les enfants qui tentaient de forcer l’atelier de Papy. Alors, Yvette rappela à ceux qui étaient restés le drame de l’été 1987, où Bijou, le golden retriever de Grany, était passé sous la caravane alors que Papy avait confondu marche avant et marche arrière. Grany défia l’assemblée de son regard muet, mais personne ne releva les yeux. « Hein ? Depuis ce jour-là, elle est maudite Laurette ! ». Bijou ne s’était jamais relevé, Grany ne s’en était jamais remise. Elle avait interdit à Papy de reprendre un chien, ni quelconque animal. Et quand les petits-enfants venaient à Cambo, ils devaient laisser chez eux les animaux de compagnie. Plus d’animaux, seulement des humains, et le souvenir éternel de Bijou.

C’était fait. Grany avait une fois de plus vidé son sac et une fois de plus plombé l’ambiance. Dès lors, le déjeuner s’acheva dans le désordre. On avait mis les gamins devant un vieux DVD, certains adultes étaient passés au salon où ils se reposaient en mordant dans des parts de tarte, d’autres cuvaient leur patxaran à l’ombre du cerisier au milieu de l’herbe, d’autres encore jouaient aux échecs sur la toile cirée de la cuisine. Le soir venu, tous retournèrent à Biarritz chez Véronique. Grany et Papy se retrouvèrent tous seuls à la Mandreille. Ils regardèrent sur TF1 deux émissions d’affilée, puis enchaînèrent sans dîner sur le film du soir. Ils avaient trop mangé à midi. Dans le jardin, Laurette mâchouillait sa vieillesse à l’ombre des feuilles de figues, pâlie ça et là par la lune.

Mais en allant se coucher une fois le film achevé, Yvette glissa dans la salle de bain. Elle tomba sur le sol carrelé et hurla à la mort. Pierre appela le SAMU et Grany fut conduite au centre hospitalier de la Côte Basque. Elle y resta la nuit en compagnie de son vieux mari. Quand il rentra à la maison le lendemain matin, Pierre prit peur. Il ne voulait pas qu’elle parte comme ça. Cette chute n’était pas grave, mais elle lui avait fait entrevoir la fragilité de leur vie déclinante, à tous les deux. En la voyant blessée sur les carreaux de la salle d’eau, il avait senti Yvette partir, avait tout d’un coup entrevu comme un gouffre sous ses pieds, la mort prochaine. Pas la sienne, il s’en foutait – enfin, il imaginait bien qu’Yvette s’en sortirait sans lui, elle avait le cuir bien tanné – mais celle de sa femme. Qu’allait-il faire si elle partait avant lui ? Tout seul à la Mandreille, Pierre passa la journée à broyer du noir. Il repensa au déjeuner de la veille, au bonheur qu’avait dû ressentir son épouse de voir sa tribu réunie autour d’elle. Puis il repensa à Laurette. Qu’il était con de s’entêter. Cette caravane n’avait aucune valeur, et surtout pas celle de leurs souvenirs, bien rangés dans leur tête, dans leur cœur, dans les albums photos sous les piles de Géo sous la table basse en chêne. Si Yvette voulait qu’on s’en débarrasse, bien sûr qu’il fallait le faire ! Il lui devait bien ça. Ils vivaient leurs dernières années, il fallait qu’elles fussent le plus douces possibles. Alors, il voulut lui faire ce cadeau pour son retour. En son absence, il allait envoyer Laurette à la casse. Au lieu de revenir préoccupée par sa chute, Yvette retrouverait tout de suite le sourire. On repartirait comme en 40 !

De son côté, seule à l’hôpital de Saint-Jean, Yvette méditait. Elle n’avait pas eu peur une seconde après l’accident et elle était ici dorlotée par les aides-soignantes. Mais il n’y avait pas à tortiller, la Mandreille lui manquait. La maison, le jardin… tout le jardin. Elle aussi repensa à Laurette ; Laurette qui lui avait coûté 800 francs, les économies du robot-mixeur. Elle se souvint alors qu’ils étaient restés en contact avec Jean-Philippe Laurier, le chauffeur de taxi. Lui et sa femme Amélie étaient devenus les meilleurs amis de la famille. Combien de fois ils étaient ensuite partis en camping ensemble ? Elle n’arrivait pas à les compter. Elle repensa à Laurette qui lui avait volé Bijou. Elle reconnut qu’elle se voilait un peu la face : en 1983, Bijou était déjà à l’agonie depuis des mois. Victime d’arthrose, il se déplaçait à peine, n’aboyait plus, hululait parfois un air triste. C’est bien pour ça qu’il n’avait pas réagi quand la voiture avait reculé. Ce n’était pas à cause de Papy. Et puis, la perte de son chien adoré l’avait poussée par la suite à s’engager auprès des animaux abandonnés. C’était Bijou qui, en mourant, lui avait légué cette mission. D’ailleurs, Carine n’avait-elle pas trouvé au refuge son premier boulot ? Elle devait bien l’avouer, cette satanée Laurette n’avait pas fait que du mal. Ou bien, du mal était venu du bien. Et Papy, les enfants, ses petits-enfants l’aimaient tant. La grand-mère regarda alors les murs blancs comme des fantômes, les ustensiles métalliques, la télévision impersonnelle, sa chemise de malade qui la déshumanisait, l’infantilisait. Au fond, la vue de Laurette lui manquait. À la Mandreille, tous les matins en se levant, elle traînait ses pantoufles à la cuisine et, emmitouflée dans sa robe de chambre, elle jetait un œil rayonnant sur son empire. Le cerisier planté en plein milieu, la barrière en fer cabossé, les fougères, la brouette, l’atelier, les rosiers, le carrelage de la terrasse, le chat des voisins, le soleil qui perçait ; le coin de Laurette. Il fallait bien se le dire, Laurette en était le point cardinal. Elle était leur boite à souvenirs, les bons comme les mauvais. Elle avait été témoin de tout. Les naissances, les accidents, les victoires, les rencontres, les larmes, mais les rires aussi. Laurette avait assisté à la vie de la famille, elle avait même créé un peu de cette vie-là. Elle était un membre de la tribu. Dimanche prochain, les enfants allaient revenir, avec leurs enfants. Et Laurette serait toujours là, tapie dans le jardin.

Le lendemain soir, quand Papy la reconduisit à la maison, elle avait oublié. Son mari aimant voulut lui faire la surprise, mais il faisait déjà nuit ; il lui dirait le lendemain. Le matin suivant, Grany se leva tandis que Papy dormait comme un loir. Elle enfila son peignoir, mit ses chaussons. Mais contrairement aux milliers de matins qui avaient précédé, elle revint dans la chambre au bout de trois minutes. Elle réveilla son époux : « Elle est où Laurette ? ». Pierre émergea tant bien que mal. Une fois qu’il fut complètement sorti de ses rêves, sa face s’illumina et il dit « Ah ! Tu as vu ? ». « Tu l’as emmenée ? » demanda Yvette. « Oui ! Tu es contente ? ». La grand-mère haussa les épaules, tourna sur ses talons et reprit le chemin de la cuisine, où elle prépara le café. Assis dans le lit, Pierre restait là, incrédule. Pourquoi n’était-elle pas contente ? Il rejoignit son épouse à la cuisine. Elle était devant la fenêtre. Elle pleurait sans bruit. L’empire avait perdu son temple, sa capitale.

« Mais, je croyais que… murmura Pierre.
– Tu croyais, tu croyais… Bien sûr que tu croyais. C’est de ma faute » le rassura-t-elle.
– Mais alors, tu l’aimais aussi, Laurette ?
– Bien sûr que je l’aimais, presque autant que je t’aime toi ».

Yvette essuya ses larmes. Ils se serrèrent dans les bras comme aux premiers temps de leur amour, animés de cette bienveillance réciproque qui fait les histoires qui durent, et enveloppés de cette humilité qui naît quand on se rapproche de la fin. Le jardin était amputé, leur cœur un peu aussi. À l’aube de leur mort, ils goûtaient à nouveau la vitalité des erreurs irréversibles.

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