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L’Attrape-cœur : douce bombe

L’Attrape-cœur : douce bombe Posted on April 3, 2019Leave a comment

Il s’est passé trente ans sans que j’aie lu L’Attrape-cœur. C’est fait. Je ne peux pas dire que la vie ne sera plus la même, qu’il y a un avant et un après. La vie est la même qu’avant. Il n’y a ni avant, ni après. Mais il y a cette petite sphère de couleurs agréables qu’est ce livre, cette boule de bonhomie, de sympathie rosée, posée dans un coin de la pièce et qui me contemple, ou rayonne et s’en fout. Je ne pourrai plus l’éviter.

En entamant ma lecture, je voulais ne pas aimer Holden Caulfield, le héros, pour ne pas faire comme tout le monde. Mais je n’ai pas réussi. Hormis un début difficile sur les premières pages, je rentrai dans ce classique comme dans une couette et je lus ce livre au pas de course, toujours impatient de le reprendre après avoir dû en interrompre la lecture. Les pages se tournaient et non seulement j’avais renvoyé aux oubliettes mon vœu de détester, de dédaigner Holden, mais en plus je commençai à m’y attacher. J’ai lu quelque part que tout le monde est persuadé d’avoir compris Holden plus que les autres. C’est bien ça. Alors je ne vais pas le dire, pas dire que je l’ai compris plus que les autres. C’est faux. Mais c’est bien le sentiment ressenti au détour de certaines phrases, de certaines réflexions que le personnage se fait.

C’est là que repose la puissance de ce livre : qui est ce type impopulaire dont on veut tous être le pote, tous se vanter de l’avoir mieux compris ? Car Holden est notre meilleur ami à tous. Il a beau faire des conneries, être dodgy, edgy, détester à peu près toute la terre (nous les premiers, probablement), on ne peut s’empêcher de s’y attacher car c’est ce qu’on est tous un peu nous-mêmes. Peut-être y a-t-il même dans le profil du lecteur type des correspondances avec le personnage. Holden est le confident des gens qui lisent, qui affectionnent de se retrancher dans des histoires fictives, qui n’assument pas intégralement le rapport à la réalité, de foutre un pied dehors au milieu des humains, pourtant leurs semblables, de vivre la vie en faisant un pas en retrait ou de côté, de l’appréhender avec un petit espace de recul. Holden remplit tout cet espace.

Le temps d’un épisode hivernal inconfortable d’uniquement quelques jours, l’auteur plante une histoire compacte, efficace comme un poing qui s’arrête à trois centimètres du visage, comme une boule de neige qu’on se prend en pleine poire. L’Attrape-cœur est une douce bombe, une frappe de gentillesse, un massage tonique où l’on ne s’ennuie jamais, un livre qui se lit d’un seul trait comme une flèche atteint sa cible.

Salinger a peut-être réussi le livre parfait. Exemplaire sur la forme, ayant compris des générations avant les autres qu’un livre devait être aussi efficace qu’un épisode de Breaking Bad entrecoupé de pauses publicitaires, l’auteur a mis dans cet écrin d’orfèvre une substance inconnue. Bien sûr, on peut analyser les thèmes qui traversent le roman. La solitude, le rejet de la société, l’amitié d’un grand frère pour sa sœur, l’amour, l’inadaptation aux normes sociales, la critique de la bourgeoisie catholique blanche, la peinture du New York des années 50. Mais c’est comme autopsier un corps pour y trouver une âme. L’âme du livre, la personnalité de Caulfield est ailleurs.

C’est comme si ce livre avait été écrit pour n’être jamais lu par personne, alors qu’il est depuis 1951 tombé dans des millions de mains. C’est sûr maintenant : ce livre rayonne et il s’en fout. C’est comme s’il n’avait besoin de personne. Salinger a créé, et a peut-être été, le personnage le plus puissant de la littérature : celui qui vit sa vie, avec plus ou moins de réussite, sans se tourner à aucun moment vers nous pour avoir notre aval, notre avis, notre reconnaissance. Peut-être que sa force est d’être un modèle alternatif, un noyau indestructible, inaltérable.

C’est comme si Holden avait trouvé une autre solution que celle de s’épanouir par les likes, la considération des autres, leur adoubement, l’immédiateté et la rapidité de la course géante actuelle. Demeure ce contre modèle caché dans les bois de notre entendement, tellement en vitrine de la littérature qu’on finit par passer devant sans y prêter attention, mais qui résiste inlassablement. Car en fait Holden ne déteste pas tout le monde, il les aime. Et il nous aimerait aussi. Et c’est pour ça qu’on l’aime en retour. Parce qu’on a tous besoin d’être aimés. Et c’est probablement aussi pour ça que ce livre est grand, parce qu’on se sent très seul quand on le referme, mais entouré comme rarement on l’a été quand on l’ouvre.

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