Posted in Nouvelles

L’amende

L’amende Posted on November 4, 2018Leave a comment

Jean rentrait du travail et broyait du noir. Il avait bossé sur sa créa pendant des mois, et d’un coup, comme ça, son boss avait surgi dans l’open space et lui avait dit, devant tout le monde « Ton truc, on va pas pouvoir le faire ». Le projet restait béton avait assuré le manager, on allait même essayer de le fourguer à une chaîne de la TNT, mais pour la plus grande chaîne hertzienne, c’était mort. Jean savait très bien ce que ça voulait dire. Son truc serait enterré et rejoindrait le plus grand cimetière du monde : celui des programmes télé morts dans l’œuf. Apparemment, la chaîne changeait de politique, ne misait plus sur les jeux mais sur l’emotainment. « Connards » s’était dit Jean. Faire chialer dans les chaumières, c’était bien un truc des années 90. Complètement ringard. Alors que les jeux, les jeux TV, c’était intemporel, ça ne mourrait jamais.

Jean se dévisageait dans la vitre du métro. Dans le tunnel, tout était noir. À chaque station, la rame ressurgissait des ténèbres, et Jean n’attendait qu’une chose, c’était qu’elle y retourne. Il était monté au tout début de la ligne, il avait dix-neuf stations avant de descendre, il avait le temps de se morfondre. « Il a peur de moi » se persuadait Jean, « je suis trop bon ». Il enrageait contre son patron qui lui avait fait miroiter une vente. Sa propre émission sur la plus grosse chaîne du pays, en access prime time, quand tout le monde est branché sur sa télévision avant d’aller bouffer. Il aurait pu monter les échelons beaucoup plus vite, être reconnu dans le métier. Jean en voulait à la terre entière : son boss, sa boite, la chaîne, ses collègues, des lèches-culs qui n’avaient cessé de l’encourager à pousser son idée, et qui avaient sûrement été les premiers à se réjouir quand la mauvaise nouvelle était tombée. Et tous ces cons qui étaient venus le voir à la machine à café en jouant la compassion… belle brochette d’hypocrites ! Ils ne comprenaient pas que ce n’était pas parce qu’on tuait ses projets qu’on allait faire vivre les leurs. De toute manière, ils étaient tous mauvais. Le créatif en voulait à tout le monde, jusqu’à ce métro qui restait bloqué en station, à cette bande de racailles qui avait eu le temps de monter au moment de la sirène à cause de l’arrêt prolongé, au fait d’habiter si loin de son travail.

Le métro roulait à nouveau dans la nuit souterraine, Jean macérait sa rancœur. Alors, un contrôleur ouvrit la porte du wagon derrière lui, et lui demanda son titre de transport. Poli, le salarié sortit son pass et le tendit à l’homme en uniforme, puis le reprit une fois celui-ci validé. L’homme à la veste verte repartit et Jean se raccrocha à la noirceur de l’autre côté des fenêtres. Quelques minutes plus tard, alors qu’il s’imaginait en train de débouler le lendemain dans le bureau du boss pour lui dire ses quatre vérités, une discussion animée le sortit de son fantasme. Jean leva la tête. L’agent était arrêté au milieu de la rame, et interrogeait un des rares voyageurs. Il tendit l’oreille. Le passager avait un ticket, mais avait oublié de le composter. Le pauvre bougre tentait de justifier, mais le contrôleur ne voulait rien savoir, c’était 40 € d’amende. Pour Jean et son aigreur, c’était le jackpot : toute sa mauvaise humeur venait instantanément de trouver une cible. Ce contrôleur était vraiment de la pire espèce, c’était un collaborateur, un colonisateur, un facho. Ce n’était pas déjà assez de se faire humilier au boulot, fallait aussi qu’on se fasse emmerder par les agents du métro ? À quel moment on avait le droit de respirer ? Pendant ce temps, l’agent continuait sa démonstration avec l’entêtement de n’importe quel agent public. Le passager avait beau se défendre, lui expliquer qu’il était caissier au supermarché, que 40 € en moins cela ruinerait son budget de la semaine, qu’il avait simplement oublié, rien n’y faisait.

À l’autre extrémité du wagon, les cinq petites frappes continuaient leur discussion sonore, n’ayant même pas remarqué le micro drame en milieu de rame. Jean continuait de les haïr un peu, anticipant le départ du contrôleur, ayant déjà trouvé sa prochaine cible. Celui-ci rédigeait le PV, marmonnait l’url du site pour les réclamations que le pauvre hère avait à peine le temps de noter sur son téléphone mobile d’un autre âge. Jean voulait intervenir, mais ne faisait rien. Il assassinait du regard son collabo des temps récents, puis baissait la tête quand celui-ci jetait un œil de son côté du wagon. Puis l’agent rangea son stylo et son carnet dans la poche avant de sa veste verte. Le mal était fait. Un pauvre venait de perdre 40 € par étourderie, un agent du service public venait de racketter un citoyen de plus. Mais, alors que Jean observait le comportement de ce shérif de Nottingham de pacotille, ayant hâte de voir comment il se confronterait à la clique récalcitrante de l’autre bout du wagon, à la station suivante, le contrôleur descendit. Ce fut pour Jean le coup de grâce. Et les racailles, on ne les contrôlait pas ? L’agent était à ce point sûr qu’elles avaient toutes leur ticket validé ? Qu’est-ce que c’était que ce monde ? Qu’est-ce que c’était que ce début de soirée qui tournait à la farce ? On accablait un pauvre caissier qui n’avait rien demandé à personne, et on laisser filer les professionnels de la fraude ? Jean fulminait. Ces gens-là étaient intouchables, en haut de la chaîne alimentaire dans cette société où ne régnait plus que la loi du plus fort. Ils se comportaient comme s’ils étaient au-dessus des lois, et ils avaient bien raison, puisqu’ils l’étaient.

Le métro quasiment vide continuait son interminable traversée. La pilule ne passait pas pour le créatif. Il voulait rendre la justice. Bien sûr, il n’avait pas beaucoup de marge de manœuvre : il avait bien trop peur d’aller faire une réflexion au groupe de pieds sur les sièges. Il ne pouvait intervenir qu’auprès du passager dépouillé. Petit à petit, cette idée devint un devoir. Il se disait « C’est quand même fou, 40 € en moins pour ce type et ses finances sont déséquilibrées, alors que pour moi c’est le prix de ce cactus nain pour lequel j’ai craqué le week-end dernier en rentrant du Marais ». Jean avait un boulot difficile, mais au moins la télévision rapportait encore de l’argent. Il se sentit alors investi d’une mission. Il allait, à son échelle, faire le bien, corriger un peu la méchanceté du sort, bref, faire sa bonne action du jour. Il allait rembourser l’amende du malheureux.

Alors, Jean se leva et traversa la moitié de la rame. Il aborda maladroitement le perdant du jour. Il se présenta, évoqua ce qu’il venait de se passer. Il était presque un peu gênant d’être si intrusif. Le passager, d’abord étonné, se mit rapidement à aller dans son sens, n’ayant rien d’autre à perdre. Puis, au bout de quelques minutes, Jean sortit son portefeuille. « C’était combien ? Quarante euros ? ». L’autre acquiesça. Jean s’empara d’un billet de cinquante euros, n’ayant que ça. Il le tendit au voyageur en lui déclarant un pudique « C’est pour vous ». Le passager clandestin eut le visage illuminé. Cinquante euros, en un seul billet, une couleur orange éclatante qu’il n’avait jamais détenue de sa vie, un billet aussi lisse et neuf qu’une chemise en vitrine. Il prit le billet et le fourra dans la poche intérieure de blouson. Ce manque de tact froissa un peu Jean, mais il s’en fichait, le bien était fait.

Le Rastignac de la production retourna s’asseoir de son côté du wagon. Déjà, la douleur de son émission abandonnée était un peu moins amère. Le créatif reprenait confiance en lui, en sa propre personne, sa capacité à contrôler sa carrière, sa vie. Après tout, il n’était pas n’importe qui. Mais pendant ce temps-là, les cinq individus s’étaient levées et se rapprochèrent de lui. Ils n’avaient pas loupé une miette du spectacle qui venait de se produire. Ils aussi avaient été attirés par la vue du billet. Si ce type pouvait en sortir de si beaux, et si facilement, c’est qu’il était plein aux as. On ne pouvait pas passer à côté de cette aubaine.

Jean s’était à peine retourné pour s’asseoir qu’il fut projeté par l’un des voyous contre le cadre de la publicité murale dans son dos. Il était par terre, hagard, il eut juste le temps d’identifier ses agresseurs qu’il se prit une baffe dans la gueule. Il tenta de se débattre mais il en récolta encore plus. Il se sentit fouillé, puis délesté de son portefeuille. Tout fut très rapide, puis le métro ralentit, il arrivait en station. En guise d’au revoir, il se prit une droite dans la gueule, plus appuyée que les autres, et se fit traiter de bouffon. Les voleurs partaient en marchant, pas inquiets d’être poursuivis. Jean tâta ses poches, découvrit qu’on lui avait non seulement dépouillé son portefeuille, mais aussi son iPhone. Il fallait descendre sur le quai, alerter les services du métro, appeler la police, appeler sa banque. Bref, il lui fallait un téléphone ! Mais la sonnerie retentit et les portes se refermèrent. Jean n’eut pas le temps de descendre. Il se rassit alors sur le strapontin, misérable, maudissant la société, puis se souvint du passager malchanceux, et se dirigea vers lui.

Au terme d’une traversée de rame pénible, il parvint à hauteur du contrôlé et lui présenta son visage tuméfié. L’autre s’excusait déjà « Je suis désolé, c’est allé super vite… j’ai eu le temps de rien faire… ». Jean s’en fichait, il n’en était plus là, il avait simplement peur pour son compte bancaire et pensait qu’on pourrait encore rattraper ces petits cons. « Je peux vous emprunter votre téléphone ? » demanda-t-il à l’employé de supermarché en tendant sa main. Mais le passager referma instinctivement son blouson, toucha même la poche où se trouvaient les cinquante euros. Il ne répondit rien de compréhensible, il bredouillait : « Je n’ai plus de forfait, vous comprenez… ». Non, Jean ne comprenait pas. Qu’est-ce que c’était que cette histoire de forfait ? On était en 2018 ! Alors, le train ralentit de nouveau. Le passager se leva, réitérant ses excuses, « Je suis vraiment désolé », puis se dirigea vers la porte en alternant les justifications et les remerciements. Jean le fixait avec sa tête de clown malveillant, maquillé comme un camion accidenté. La main sur le dossier du siège, il regarda interloqué le gagnant du jour qui filait dans les escaliers. La sirène retentit, le métro démarra et s’engouffra dans le noir.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial