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Laboratoire

Laboratoire Posted on October 31, 20181 Comment

Il ne faisait pas beau, il pleuvait, le soleil était planqué, peut-être même pas levé. On se serait cru au Danemark à l’heure où le pays s’affaisse dans l’hiver. J’étais à mon bureau en train d’écrire et puis machinalement mon regard s’est tourné vers notre lit cassé trois jours auparavant. Manon était partie chez le coiffeur, je me retrouvais tout seul et j’aime bien écrire quand je suis tout seul. Je voyais ce lit et je pensais au coût de la réparation : 290 €, rabaissés à 145 € si l’on allait chercher nous-mêmes la pièce de rechange et si on l’installait. Alors je nous imaginais quelque part dans Paris, avec une caisse de location, ou bien avec les darons de Manon dépêchés depuis l’Oise pour l’occaz’, et puis je nous imaginais en train de galérer à monter ce foutu « panneau de façade » et j’étais à deux doigts de me dire putain mais qu’est-ce que c’est que cette période ? Quel temps perdu à foutre 200 € en l’air, à monter un putain de lit escamotable.

J’ai trente-deux ans je me suis dit. Soudain je me suis souvenu qu’à vingt ans, je voulais être riche. J’ai repensé à l’époque où j’étais étudiant à Lille et où j’avais lancé un site avec des potes. Je tenais un blog en parallèle, j’étais le roi du pétrole. Dans ma tête c’était doublé en acier, mon ego était démesuré, j’avais écrit un post qui s’intitulait « 3009 » en 2009. À cette époque-là je racontais à qui voulait l’entendre (peu de monde) que c’était soit la richesse avant trente ans, soit la balle dans la tempe. Heureusement que je m’y suis pas tenu sinon j’écrirais ce texte depuis un cimetière d’Île-de-France ou en cendres éparpillées dans les eaux de la Baie de Saint-Cast. J’avais échoué, je n’étais pas devenu riche avant trente ans. Qu’est-ce qui avait alors foiré ? Rien n’avait foiré, au contraire. J’avais juste abandonné progressivement l’idée de la richesse pour celle de l’écriture, remis les choses dans le bon ordre.

La pluie tombait toujours. Je me suis demandé ce qu’il se serait passé si j’étais resté le petit con que j’étais à Sciences Po. Je serais pété de thunes à l’heure actuelle. Très loin de la littérature, mais dans un duplex dans le 10e. Je serais toujours dans la télé, cette maudite télé que j’ai aimée et qui meurt à petit feu. Je serais probablement responsable ou directeur du Développement d’une boite de production parisienne, à enchaîner les réunions oiseuses, à bitcher sur untel de la prod’ qui se sent plus pisser depuis qu’elle déjeune avec Julien Courbet, à demander à mes équipes de refaire une quinzième fois les modifs sur les dossiers PowerPoint de telle ou telle émission de télé réalité, à serrer des louches et faire la cour à des connards en chaîne de télé, ces petits péteux « ni de droite ni de gauche » mais les deux pieds bien plantés dans la bourgeoisie. Ou alors j’aurais écouté mon pote Veget et je serais devenu trader, comme lui. « Viens à Londres et tente ta chance mec ! Ici on s’en fout que tu sois mauvais en math’, on veut juste des mecs qui ont la dalle ». Ouais, j’aurais peut-être été ça. Je serais plein aux as et dans ma tête ce serait la surchauffe et je n’aurais pas de vie ni de meuf, mais l’argent, l’argent serait là, serait partout, et je pourrais accompagner mon pote Veget quand il rentre à Paris et s’en va dîner chez Clover Grill pour 150 balles par personne.

Il pleuvait toujours, la pluie m’entraînait, me faisait glisser. Je me forçais à ne pas voir les mauvais côtés de cette vie parallèle que j’aurais pu mener, et à ne pas voir les bons côtés de ma vie actuelle. Alors dans ces moments-là, ce que je fais c’est que je m’accorde dix minutes de bad, juste par confort, par faiblesse ; dix minutes mais pas une de plus. Très rapidement, mon esprit a trouvé du grain à moudre : on vivait dans un studio à deux et le lit était pété et je n’avais pas l’argent pour le réparer, et en plus depuis deux semaines les canalisations faisaient un boucan pas possible et je m’en rends encore plus compte parce que, bien sûr, comme je suis écrivain, je passe beaucoup trop de temps chez moi la journée. Et cette pluie qui ne voulait pas s’arrêter. Je suis sûr qu’il ne pleuvait que sur notre immeuble.

Il me restait encore cinq minutes, alors j’ai pensé à la cerise sur le gâteau : ces ravioli Rana bacon-ricotta-mozzarella qu’on venait de bouffer à midi. On n’avait pas de sauce, on a juste mis du beurre et moi un peu de parmesan parce que j’ai toujours eu la folie des grandeurs. Le pire, le pire vraiment, ce dont j’aurai encore honte dans dix ans, c’est que j’ai pas trouvé ça mauvais. C’est dire à quel point d’auto mindfuck mental je me situe. « Faute de grives, mangeons des merles », dit l’adage. Ça va plus loin, c’est « Faute de grives, persuadons-nous que les merles c’est encore meilleur ». Et ces ravioli m’ont fait honte parce qu’en plus, on avait quelque chose à fêter : le premier CDI de Manon, une réponse qu’on attendait depuis une semaine. Dans l’appart ces derniers jours, l’ambiance s’était tendue. Pas entre nous, mais contre quelque chose. L’absence de réponse, le sort qui ne se décidait pas, la question rampante « De quel côté ça va pencher ? ». Est-ce que ça allait pencher du bon côté et tout ça ne serait plus qu’un mauvais souvenir, ou est-ce que ça allait pencher du mauvais et il allait falloir puiser dans les réserves mentales pour tout recommencer à zéro, faire un effort surhumain pour « ne rien lâcher » ? La réponse a été positive, et on a fêté ça avec des ravioli. Alors d’un côté je m’en voulais, mais de l’autre la situation s’améliorait, j’étais bien obligé de le constater. Et puis même moi de mon côté j’avais plusieurs pistes pour des temps partiels, des trucs qui, si ça se concrétisait, me permettraient de continuer d’écrire (mon Graal). Ça tombait bien, les dix minutes « Écrivain maudit » étaient finies.

Une fois le gong retenti, je me sortis de ma torpeur. La situation n’avait pas fondamentalement changé, mais assez pour que je me sente déjà moins empêtré dedans. Alors je pris de haut le moi d’il y a une heure, et je rassemblai toutes les tares de mon existence pour les coller les unes aux autres dans le but de donner une forme pas vraiment ragoûtante afin de rire de ce ridicule. Et je me disais, en me moquant de moi, quel cliché que cette vie de bohème. C’était donc vrai, la galère des écrivains quand ils ont décidé de se consacrer vraiment à ça. J’avais lu dans une préface de Demande à la poussière que faire le choix de l’écriture c’était faire le choix de la pauvreté. Et j’en étais presque à me marrer de voir à quel point c’était durement vrai. Et puis j’ai pris un peu plus de hauteur encore, j’ai fait un bon de dix ans, j’ai réduit ce bond à un saut de cinq ans (je venais de lire que John Fante avait mis cinq ans avant de publier son Bandini), et je me suis dit que quand j’aurai définitivement quitté cet état de modestie matérielle, d’instabilité, bref, de dèche, j’allais forcément jeter un regard angélique et attendri sur cette époque. Et je me revoyais au présent dans cette époque assis à mon bureau, et je me disais non si tu fais ça, tu te mentiras. Mais ce n’était pas exactement ça, c’était quelque chose de plus profond. C’est que je comprenais que cette époque-là, le présent, celui des ravioli, des canalisations, du lit pété, de l’infatigable averse et de l’écriture de ce texte, c’était le présent. Et je sentais bien que cette sensibilité des choses, cette âpreté, ce contact de la réalité d’un talon qui tape sur le sol d’un parquet, c’était une matrice. Je m’en foutais au fond de savoir si c’était le panard ou la mine, ce n’était ni l’un ni l’autre, c’était l’occupation. J’étais occupé, je travaillais à l’accomplissement de ma destinée.

J’avais trente ans, je ne voulais plus devenir riche, je voulais être écrivain, et je l’étais enfin. Je constatais objectivement que ce moment de ma vie était crucial, que je le voulusse ou non. Tout se jouait là. J’étais en train de mijoter pour finir par donner une sauce incroyable. J’étais comme de la meth’ en train d’être cooked dans un camping-car et j’allais être la meilleure jamais goûtée dans tout le Nouveau-Mexique. Je repensais aux biographies de Zola où l’auteur expliquait combien ses années de galère avant qu’il ne rentre chez Hachette avaient été formatrices pour lui, et combien elles avaient irrigué ses écrits futurs. Et je comprenais que j’étais dans ce moment-là, cette espèce de laboratoire de ma vie, de ma pensée, de ma personnalité, et de ma bibliographie futures. Et je me suis dit putain c’est marrant, je suis en plein dans ma vraie vie. Je suis en train de vivre ma vie, de la manière la plus sensible possible, la plus concrète, et étrangement, la plus matérielle. J’ai toujours poursuivi un objectif de consistance : boire pour ressentir quelque chose, voyager en Inde pour me confronter à une violence, décider de partir en Bretagne en bagnole bourrés en sortie de festival à dix heures du matin, bref, chercher le concret avec l’excès pour meilleure arme. J’ai parfois réussi, mais ça a de toute manière toujours été un peu artificiel. Dieu que j’étais con. Je n’avais rien compris. Il ne s’agissait pas de boire le plus possible ou d’aller faire de l’humanitaire au Cameroun (je plaisante) ni de me faire un tatouage (je plaisante encore), il s’agissait juste de prendre sa vie en main et d’avancer intégralement, de s’enfoncer dans la densité. J’étais assis à mon bureau, il tombait des cordes, les tuyauteries continuaient leur concert, le lit était toujours en miettes, et qu’est-ce que j’étais bien.

1 comment

  1. Comme tu le dis très bien : “le présent, c’est maintenant !” ou, dans le langage de ma religion-philosophie-de-vie : “La voie est sous nos pieds.” (Koan zen)
    Bon jeudi de Toussaint !

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