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La pharmacie

La pharmacie Posted on September 9, 20192 Comments

On était vendredi et ma mère avait déjà un peu pleuré quand on s’était retrouvés. Elle était dans sa voiture, elle venait de se garer, mais elle ne sortait pas parce qu’elle était au téléphone branché sur la voiture. On aurait dit une femme d’affaire, elle avait l’air au taquet, de retour sur les rails, et j’étais fier. Je me suis dit on peut en chier à mort mais on peut toujours s’en remettre.

On se rendait chez le coiffeur pour aller récupérer la perruque, mais ma mère m’avait montré un sac Pierre Hermé chez elle avant qu’on parte : elle voulait d’abord passer à la pharmacie place Hoche, en face de chez le coiffeur. C’est à la pharmacie qu’elle est allée, y a plus de cinq semaines, quand elle a eu sa grosse défaillance. Là-bas, on l’a fait s’asseoir, puis comme elle se sentait de plus en plus mal, on l’a allongée par terre. Là-bas on a appelé le SAMU, les pompiers, on lui a donné de l’eau. Et puis les pompiers sont arrivés et Maman est allée aux urgences. Elle réintégrait l’hôpital trois jours avant la date prévue, et, en plus de cet événement flippant, ça faisait chier de pas pouvoir passer un dernier week-end dehors. Tout ça je le raconte, mais j’étais pas là. Je sais même plus où j’étais. Je crois que j’ai pu aller à l’hôpital qu’en fin de journée. Nastou était là. Elle était là chez le coiffeur pour les essayages de perruques, là à la pharmacie quand ma mère a fait un malaise. Là avec les pompiers, là aux urgences et là pendant les quelques crises de tremblements. Quand je suis arrivé ce jour-là je l’ai retrouvée, elle marchait dans un couloir dans ma direction. J’étais mal, à la fois soulagé d’être sur place, d’avoir du coup un peu plus les choses en main, mais toujours flippé parce que cette crise c’était l’inconnu. Et Nastou était là et elle avait l’air préoccupée bien sûr, mais y avait aussi une sorte de légèreté, de responsabilité, ce truc des gens qui ne tergiversent pas quinze ans quand un truc grave se passe, parce que le truc grave est en train de se passer et que dans ces moments-là on se redresse et on agit. Plus tard on était assis à l’accueil des urgences avant de retrouver Maman dans une chambre du service. Je répétais « Putain, fait chier. Ça fait vraiment chier ». Et je me suis rendu compte que j’avais vécu un peu la même scène trois mois auparavant. C’était le jour où j’avais appris pour la leucémie de Maman et j’étais à la cafétéria de l’hôpital avec Giul et Nastou, puis assis sur un trottoir dehors devant le bâtiment, et je répétais la même chose « Ça fait chier putain ». J’ai l’impression que c’est ce que je dis quand je ne contrôle pas les choses, quand je suis face à l’inconnu. Depuis les choses ont changé. Depuis le premier jour, Maman a repris le contrôle et les chimios ont fonctionné. Depuis l’arrivée aux urgences y a cinq semaines, on a trouvé l’origine de l’infection et bombardé d’antibiotiques. Mais il y a toujours cette espèce de stupeur, de frisson dans le dos et de « ça fait chier » à chaque nouvelle merde, à chaque fois qu’on se retrouve comme des cons en haut d’un précipice sans trop savoir comment les choses vont se goupiller. Je lui ai pas encore dit, ou peut-être une fois bourré au New Beach cet été, mais j’admire Nastou parce que ces deux fois-là, au bord du précipice, Nastou était solide, les pieds fermement sur la Terre. Bien sûr qu’on était face au vide, mais on était bien sur le sol. J’imagine qu’à l’intérieur, elle devait pas en mener large, mais c’est ce qui fait toute la différence. Dans la maladie je le sais maintenant, quel que soit le bordel à l’intérieur, il faut garder le sourire devant les autres. Être adulte, encore une fois, être responsable.

Cette pharmacie, tout comme le monde extérieur, ma mère n’y avait pas mis les pieds depuis son hospitalisation cinq semaines auparavant. On est entrés, Maman avait un peu peur que les deux dames présentes lors de sa crise ne soient pas là. Mais derrière le comptoir se tenait une blonde qui a reconnu Maman tout de suite. « Je sais pas si vous vous souvenez… », elle a coupé court « Bien sûr que si » et puis elle a appelé sa collègue, la deuxième personne a avoir été là. Coup de bol, Maman se retrouvait face à ses deux sauveuses. J’étais là en spectateur un peu intrus parce que je n’avais pas été de la partie cinq semaines plus tôt, mais je sentais l’émotion présente. Maman leur a tendu le sac Pierre Hermé, puis elle leur a demandé si elle pouvait les serrer dans les bras, elles ont dit bien sûr, elles sont passées de l’autre côté du comptoir et ont serré Maman. Elle avait les larmes aux yeux. Ces deux meufs étaient de parfaites inconnues, ma mère ne les avait vues qu’une demi-heure dans sa vie, mais il était évident qu’autre chose se jouait. Les deux pharmaciennes n’avaient peut-être pas littéralement sauvé ma mère ce jour-là, mais comme dans ces moments d’incertitude, de dégringolade, on ne sait jamais ce qui aurait pu arriver, peut-être qu’en fait si. On est restés quelques minutes à refaire le match, le temps pour moi de découvrir un peu ces deux dames. La blonde était plus âgée, peut-être supérieure hiérarchiquement, ou dans l’ancienneté ; un peu plus guindée. L’autre était plus jeune, plus enjouée, un peu rentre-dedans et un peu beauf. « Le SAMU au téléphone, je les avais eu une fois déjà, la deuxième je leur ai mis une cartouche ! ». Elle voulait dire qu’elle les avait engueulés, qu’il fallait envoyer les pompiers sur le champ et pas trop hésiter. J’avais envie de serrer tout le monde dans mes bras et j’étais comme pris dans une glace d’émotion, enfermé dans une cage remplie d’une eau qui fait tout ressentir plus fort. J’étais bien.

On a quitté la pharmacie. Les macarons avaient été livrés, Maman était revenue sur les lieux, les deux pharmaciennes l’avaient revue, on avait débriefé : okay Maman n’était pas sortie de l’hôpital depuis ce jour, mais tout était rentré dans l’ordre. Et le début de cette remontée avait finalement commencé là, dans la pharmacie. En revenant sur les lieux, en revoyant les pharmaciennes, en les remerciant, en offrant les pâtisseries, Maman venait de remettre les choses en ordre elle aussi, de clore un chapitre. En traversant la place pour aller chez le coiffeur, je discutais de ça avec elle. On se disait que c’était sûrement ça la maladie : descendre plus bas qu’on aurait pu l’imaginer, très bas, là où personne n’a envie d’aller, là où il serait d’inhumain, déloyal de vouloir envoyer même son pire ennemi, mais aussi remonter. Vivre des trucs très durs et d’autres intensément positifs, connaître une joie supérieure, presque déboucher sur une clairière, un nouveau monde. Un truc indéfinissable qui n’est pas du bonheur parce qu’on est toujours dans la maladie, mais un truc si intense que sans la maladie, on n’aurait pas pu le vivre. Et quel vertige, quelle émotion de vivre ces moments, de découvrir ces ressentis, de connaître ces victoires. J’avais lu au début que la maladie était un voyage, j’étais bien prêt à le croire ; je le suis toujours. Aujourd’hui, j’en suis même à me demander si la maladie n’est pas aussi une expérience de la beauté, de ce que la Vie peut proposer de plus beau. Au fond, c’est ça que ma mère a ressenti en revenant à la pharmacie, c’est ça que j’ai ressenti quand après sa première hospitalisation, après six semaines d’isolement, j’ai enfin pu la toucher, la serrer dans mes bras : la beauté. Parce que c’était l’un des plus beaux moments de ma vie.

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