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La dernière gorgée de bière

La dernière gorgée de bière Posted on January 20, 2019Leave a comment

Il est si tard que le jour se lève. La longue soirée s’achève malheureusement, ou heureusement. On n’est plus que quelques uns autour d’une table basse, dans une cuisine, dans l’herbe au fond d’un jardin ou sur la plage ; souvent des mecs. Ceux qui restent sont seuls. Ils sont célibataires et n’ont pas trouvé chaussure à leur pied ce soir, ou sont en couples mais leur moitié n’est pas là. On fait les durs parce qu’on est les derniers. On se croit les plus résistants et on se cache qu’on ne cherchait pas la résistance mais le coup d’éclat. Il est six heures, il n’y aura plus aucun coup d’éclat. Le climax de la soirée est loin derrière. On se le répète à chaque fois, « Il ne se passe rien de cool après trois heures », mais comme à chaque fois c’est pile à trois heures qu’on s’est retrouvés ivres morts et qu’on a considéré crucial, vital, de continuer à accumuler les gorgées.

Il y a eu de tout entre la première gorgée de bière, et cette dernière qu’on se flanque au fond de la gorge en n’y croyant toujours. De la bière, plus ou moins mauvaise, du vin rouge si on n’a pas eu de chance, et puis des alcools forts, de la vodka ou du whisky, du gin… toute la soirée n’a été qu’une fuite en avant, une descente de super-G, le lancement d’une fusée. On a cru que dans l’enchaînement des gorgées quelque chose de miraculeux se produirait, nous sauverait. On ne peut pas boire autant sans qu’il se passe quelque chose, croyait-on. Il s’est peut-être passé quelque chose d’ailleurs. Mais si l’on est là, en tête à tête avec cette 33 Export de derrière les fagots, c’est que quelque chose a foiré. La fuite en avant n’a pas été concluante. On s’est emmêlé les spatules avant la ligne d’arrivée, la fusée s’est disloquée en sortant de l’atmosphère.

Pourtant, on refuse encore de l’admettre. La dernière bière est un combat psychologique. Par tout un rituel d’entêtement et de nostalgie, on voudrait maîtriser cette race qui vient à la fois de se produire et de se terminer. Était-elle assez splendide ? Ai-je été rassasié ? On boit la dernière bière sans le savoir. On n’a pas oublié que celle-ci était fatale, que c’était elle qui faisait mal à la tête le lendemain. Mais celle qu’on sirote semble si neuve, retrouvée au fond du frigo, tellement inoffensive. Pourtant les gorgées s’additionnent pendant qu’on n’échange plus qu’à moitié avec ses acolytes de fin de soirée. Et puis tout d’un coup, alors qu’il ne reste plus que quelques centilitres dans le récipient de verre vert, on comprend que cette bière n’a aucun sens. Dès lors, un autre travail cérébral commence.

Maintenant qu’on sait, on prend cette bière et sa dernière lampée pour une victoire. On se persuade que boire c’est cool, que l’alcool est la finalité, alors qu’on avait prévu de boire pour atterrir quelque part, d’utiliser l’alcool comme un moyen. On se dit que la dernière gorgée de bière, c’est la seule gorgée libre. Elle est démonétisée, elle ne sert plus à rien et ne sert plus personne. C’est pour ça qu’on la boit quand même. Car aucune autre n’a le même panache, la même indépendance. Elle ne nous mène nulle part et c’est peut-être pour ça qu’elle est la plus belle. On n’a jamais aimé l’alcool, on le sait très bien au fond de nous. Aussi, cette gorgée qui n’a plus aucun goût semble différente, comme venue d’un autre monde.

« Quelle est cette gorgée dont je me fous et qui n’est même plus dégueu ? » s’interroge-t-on dans un début de sommeil. On n’aura pas la réponse. C’est toute la magie de l’instant : la dernière lampée s’ingurgite souvent à deux doigts du coma, d’un mauvais sommeil artificiel et sonore. Très souvent, on ne s’en souvient même plus le lendemain. Quand on se réveille, on est parfois très loin de son propre lit. Alors on se reprend mentalement comme on fourre des vêtements dans un sac et on rentre chez soi fissa. Que ce serait-il passé si l’on était resté ? Si l’on avait pas sombré après la dernière gorgée. Est-ce qu’on en aurait repris une ? Dans ce cas, qu’aurait révélé la nouvelle dernière gorgée ? Est-ce qu’on aurait tout repris depuis le début ? Est-ce qu’on serait reparti à zéro, dans cette soirée, dans notre vie ? On aurait peut-être découvert une nouvelle vérité, on serait entré dans une nouvelle manière de voir le monde…

Mais on n’a pas le temps de se poser toutes ces questions. On croit qu’on l’a, mais la dernière gorgée est un compte à rebours. Comme elle est fugace, la dernière gorgée ! On la boit d’un trait avec une fausse indifférence. On n’ose pas le dire aux potes (souvent, à cette heure-là, on n’est plus avec ses vrais potes), mais on a quand même bien envie d’aller se pieuter. Alors, on repose sa bouteille juste devant soi, sur une table, sur la moquette, sur le toit d’une voiture. On avale et déglutit en savourant non pas la boisson mais la couleur du ciel, le soleil froid, une blague formulée il y a trois heures, dans l’euphorie de la fête. Cette dernière gorgée se boit dans le silence, l’humilité. Dans le creux du divan, sur un transat mouillé de rosée, devant la table basse où le soleil à présent prend ses aises, on se décide à ne plus sauver les apparences. « Bon ben moi j’y vais » dit-on aux autres épaves échouées dans son périmètre. On dit bien « moi » comme si on ne voulait pas que la démotivation qui vient de nous frapper se propage jusqu’à eux, comme si on voulait se décoller d’eux le plus délicatement possible, ne pas leur porter la poisse.

De leur côté, les autres sont tout d’un coup délestés d’un poids. On a donné le top départ. Tout le monde peut y aller. On n’est déjà plus là pour y assister mais souvent, dans les dix minutes qui suivent notre dérobade, la soirée est remballée et tout le monde se couche. Reste qu’encore une fois, la dernière gorgée de bière a gagné. On l’a bue pour oublier qu’elle serait la dernière, mais on l’a bue quand même.

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