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La bonne direction

La bonne direction Posted on October 11, 20182 Comments

Je suis posé sur le quai des Grands Augustins et je me dis ce nom fait très chanson de Patrick Bruel, pourtant je suis avec ma meuf à bouffer mon Montagnard de chez Paul en regardant sur le quai d’en face un groupe de gens qui applaudissent et jouent de la musique. On est loin du week-end poker à Vegas. J’ai toujours eu un problème avec la bouffe : dès que je mange seul ou un truc pas bon, ça me fout le bourdon. Je trouve qu’il n’y a rien de plus triste que ces gens qui font la queue dans les boulangeries à l’heure de la pause-dej. Ils débattent sur les trois minutes de chemin qui séparent leur boulot de la boulange : « Alors tu le sens comment toi aujourd’hui ? Thon crud’ ou jambon-fromage ? ». Et y a rien de plus sinistre. Mais ils endurent superbement. Parce que pendant ce temps-là, ils engrangent des thunes. Pendant que moi, je me coltine le même Montagnard, mais sans engranger rien du tout par ailleurs. Le quai pue un peu la pisse, un connard joue de la trompette sous le pont et ça résonne à des kilomètres, en plus j’ai le soleil dans les yeux. Et plus je croque dans cette méchante coppa et cet emmental insipide, plus mon esprit s’échappe, prend le large, s’accroche aux bateaux mouche qui passent.

Et tout d’un coup j’y arrive : je repense aux années salariat. J’avais envie de me flinguer tous les matins en m’engouffrant dans la 9 à Grands Boulevards, mais j’avais tous les perks pour compenser. Partir en week-end tous les week-ends, louer des bagnoles, prendre des billets de train… Trois jours en Corse ? Mais oui bien sûr. C’est ironique ? Bien sûr que non. Balancer 300 € comme ça pour quelques jours ne me fait ni chaud ni froid, je t’assure. Et tu le sais très bien, puisque t’es dans le même cas que moi. C’était l’époque des soirées en boite à 200 balles où tu regrettes un peu le lendemain, avant de te remettre la même le vendredi d’après. C’était l’époque des bouteilles de champagne claquées au Café Noir à Noirmoutier juste parce qu’il s’est mis à pleuvoir dehors et qu’il faut bien tuer le temps avant le restau du soir. L’époque où je retrouvais Farrando le samedi à 14 heures pour un verre, un verre qui se finissait le lendemain à 7 heures du matin. L’époque des Concrete tout seul à 10 heures du mat’ à boire des whisky Redbull avec des renois qui se font passer pour des fils de diplomates, l’époque des blackouts répétés, l’époque des portables pétés tous les six mois, des cartes de crédit perdues, l’époque des 1 200 € chourés par des Ivoiriens parce qu’ils avaient parfaitement bien flairé le bobo plein aux as et ivre rabate que j’étais. Je flambais un fric fou mais ça m’en touchait une sans faire bouger l’autre.

Il en a fallu des tours de passe-passe pour me faire croire que je vivais la vie que je voulais. Remagner entièrement un dossier pensé pour TF1 en dossier pour RMC Découverte n’avait bien sûr aucun sens, mais je m’en foutais, j’avais les trente ans d’un pote le vendredi suivant et on allait se mettre la race jusqu’au lever du jour en engloutissant du Jack comme si on était des puits sans fond. Ça a pris du temps, et puis j’ai fini par comprendre. Les week-ends, les soirées étaient cools, mais les journées étaient un bagne. Et les journées représentent environ 80 % du temps qu’on passe éveillé. Mais on ne peut pas avoir l’un sans l’autre. Parce que c’est bien pour ça les afterworks, les brunchs à 30 balles, les applis de méditation, les mecs qui se tabassent au footing sur les quais, le carton du yoga, du surf et la dynamo ? C’est bien pour oublier qu’on a vraiment une vie de merde, non ? La poudre aux yeux est efficace, ça prend du temps de distinguer ce qu’il y a derrière quand la poudre retombe.

Mais là ça y est, depuis deux ans, la poudre a eu le temps de retomber. Je peux vous le révéler tout de suite : quand la poudre retombe, y a pas d’argent derrière. Alors, j’ai vu petit à petit l’argent disparaître. Pas parti en Bourgogne pour me défoncer au Pouilly-fuissé depuis des siècles. Pas retourné à Calvi à descendre des Corona à 7 boules sur de la techno à balle depuis deux ans. Pas pété mon téléphone depuis des lustres, et ma cb… ma cb je ne la perds plus. Ce qui est bien ironique, parce que vu qu’elle est vide, je pourrais bien me permettre de la perdre.

Alors je bouffe mon sandwich et je bois une gorgée de Coca en canette, et forcément je tire un peu la tronche. Manon me dit « Tu veux qu’on aille se faire un restau à 50 balles ? », et dans ma tête je me dis putain mais déjà c’est rien un restau à 50 balles. Mais je lui réponds « Ben non… », parce qu’évidemment que c’est au-dessus de nos moyens. Et j’enrage mais je sais qu’elle a raison. Je vois ce putain de sandwich montagnard qui rétrécit et j’ai un sourire triste parce que je sais que ce déjeuner infâme est paradoxalement mon allié. Ils ont une drôle de tronche les alliés. Pourtant ce truc est vraiment mon totem. C’est le symbole des années difficiles, mais des années solides. On aurait presque l’impression que les alliés sont des ennemis tant on prend aucun plaisir à les bouffer. Mais c’est comme ça. Ce montagnard est précieux. C’est avec lui que je vis la vraie vie, la vie que je veux, que je la sens, en sa compagnie que se forge petit à petit ma densité d’écrivain. Ce foutu morceau de pain me nourrit (à peine) physiquement, mais aussi symboliquement, pour ne pas dire humainement. C’est incroyable de se dire à quel point ces tranches de tomates trop grosses ont à m’apprendre. Elles me disent « Tu vois, t’es dans le droit chemin mon con. Tu t’attendais pas à ce que ce soit aussi dégueulasse, hein ? ». Et non, vraiment, je ne m’y attendais pas.

Alors mon esprit se débat à nouveau, se cabre comme un cheval qui veut désarçonner son cavalier. Mais à chaque fois, j’ai beau retourner le truc dans tous les sens, j’en reviens toujours au même point : je suis dans la bonne direction. Je me répète « Tu veux retourner bosser dans la télé ? Rejoindre une start-up ? ». Et je connais la réponse, mais j’ai peut-être besoin de me la redire : si je fais ça, dans les trois mois qui suivent je suis en arrêt maladie, ou en burn-out, ou en posage de démission pour me lancer dans la naturopathie. Pas sérieux comme plan de carrière. Alors, comme je suis dans les cordes rhétoriquement, je me mets le coup de grâce : « Putain mais c’est simple : qu’est-ce que tu veux faire ? », et comme à chaque fois la réponse est « Écrire », tout le reste est vite vu. La suite est simple : c’est Montagnard de chez Paul et sans ticket resto pendant encore quelque temps. Autant vous dire qu’être dans la bonne direction c’est épineux. J’imagine que c’est ce que disent les bouquins de développement personnels ou tous les connards qui ont réussi : la route est longue de Boulogne à Rome, mais je suis obligé de passer par là. Je crois même que quand j’aurai percé, j’aurai le culot de croire que ces années de bohème auront finalement été les meilleures. Je me dirai « Je vivais d’amour et d’eau fraîche », et je me mentirai au point d’y croire. « Sans un sou mais plus riche qu’avant » disait Dassin. Mais reste qu’a priori le meilleur moyen d’être plus riche qu’avant c’est d’être pété de thunes, et que vivre d’amour et de Ruinart doit être pas mal non plus.

Alors, docilement, je gobe le crouton de ce Montagnard. Je regarde Manon et je lui fais une promesse, que je reproduis ici sous forme de serment : dès que je touche mon premier gros chèque, je fonce avec Manon au grand restaurant du coin, et je ne sors pas tant que l’addition n’atteint pas 500 €. Impossible autrement. Je veux que la table soit pleine à craquer, je veux à peine toucher à ce qu’on aura commandé, commander un plat juste pour une bouchée, et puis le repousser. Mais surtout, surtout, ne pas me lever de table tant que 500 € ne se seront pas tirés de mon portefeuille.

« Tant que je serai debout, et que je pourrai tenir une plume, j’aurai du pain. J’ai commencé misérable, la misère peut revenir, elle ne me fait pas peur. » (Zola)

2 comments

  1. Mec très bon texte ! mais vire donc ces immondes pubs google qui apparaissent en plein milieu. Je veux pas faire le puriste mais çà enlaidit sévère.

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